Hommage à Marcus Garcia, Marvel Dandin, Liliane Pierre-Paul, trois journalistes seniors qui ont marqué leur temps

Publié le 2015-12-03 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Charlotte B. Cadet Quand je suis de retour au pays dans les années 70, après un séjour en Afrique, je deviens vite une accro à l’information diffusée par certaines stations de radio de la capitale, pas très nombreuses, à l’époque, spécialement Radio Métropole, Radio Haïti Inter. Pendant un bon bout de temps, j’ai toujours été à l’écoute de Radio Métropole pour suivre le journal de l’info animé par Marcus Garcia. Ah ! Marcus, quelle voix, quelle diction, quelle assurance dans son émission présentée dans un français châtié ! Curieuse que j’étais lors, je donnerais gros pour le rencontrer de visu, pour le féliciter de vive voix. Malheureusement, ma curiosité est restée insatisfaite, parce que beaucoup de choses se sont passées entre-temps. Nous sommes en novembre 1976. Le démocrate Jimmy Carter arrive au pouvoir aux États-Unis. Il met un accent particulier sur les droits de l’homme. Il nomme le Noir Andrew Young (grand défenseur des droits civiques aux États-Unis) ambassadeur aux Nations unies. Celui-ci visite Haïti en pleine dictature pour évaluer le respect des droits humains dans ce pays qui a conquis son indépendance depuis presque deux siècles. Les journalistes indépendants saisissent cette occasion en or pour commencer à inclure, peu à peu, la politique dans leur reportage, surtout à dénoncer certaines pratiques dictatoriales. Marcus s’en donne à cœur joie en touchant du doigt ce qui était interdit pendant cette période. Dénoncer les dérives du gouvernement de l’heure. Ce qui, naturellement, ne plaît pas au plus haut niveau. Un beau matin, je tourne le bouton de la radio et je n’entends pas la voix magistrale de Marcus. Que se passe-t-il ? Je vais aux renseignements et j’apprends une nouvelle épouvantable. On est en novembre 1980. Carter a perdu les élections au profit du républicain Ronald Reagan. Chez nous, les barons sablent le champagne « Bal la fini ». La dictature est requinquée. Marcus est arrêté, emprisonné, puis envoyé en exil comme ses congénères : Jean Dominique, Marvel, Liliane, Konpè Filo, etc. Ils passeront 6 ans en dehors de leur pays, sans avoir commis aucun crime. Mais Marcus a la vie dure. Quel plaisir de le retrouver aujourd’hui sur les ondes de Mélodie FM ! Sa station propre. Quand je suis en Haïti, je ne rate pas Marcus, à 8h15, l’heure de « L’Éditorial. » Rien n’a changé. Toujours le beau parler. Toujours le français châtié. Et le choix des thèmes ? Imbattable. Les éditoriaux de Marcus couvrent tous les sujets. Parfois d’actualité, parfois ils remontent à un temps plus éloigné. Je me souviens d’un éditorial succulent après le séisme du 12 janvier 2010 : « La ville aux deux cathédrales n’en a plus une. » J’ai encore frais à la mémoire un passage éloquent qui m’avait vraiment déridée, quand il raconte son passage en classe primaire chez les Frères de l’Instruction chrétienne à l’école Jean-Marie Guilloux, où, pendant la récréation, ils allaient jouer au football en face de la cathédrale. Il se rappelle les recommandations naïves des chers frères qui mettaient en garde leurs élèves contre les « bandits du lycée Pétion». Les éditoriaux de l’heure dénoncent, mettent en garde, portent les auditeurs à réfléchir sur la conjoncture politique actuelle ou sociale : « Les attachés d’aujourd’hui » ou encore « Les fêtes de fin d’année, c’est foutu ». Ces éditoriaux sont repris dans l’hebdomadaire Haïti en marche, où Marcus est le P.D.G., toujours dans le but de défendre la liberté d’expression. Marcus prend des risques. Il n’a pas peur de déplaire à travers ses petits sourires en coin, lorsqu’il dévoile quelque chose qui lui paraît absurde. Mélodie FM, c’est l’une des stations les plus audibles du pays et la voix transcendante de Marcus restera gravée à jamais dans la mémoire de ses fidèles auditeurs. Marvel Dandin, actuel directeur général de Radio Kiskeya, est un journaliste senior expérimenté qui a fait les beaux jours d’une certaine station dénommée Haïti Inter, dirigée par l’inoubliable Jean Dominique. Marvel est un jeune journaliste quand il fait son entrée à Haïti Inter en 1978. Comme son homologue Marcus à Métropole, il se laisse séduire par le chant des sirènes des droits de l’homme lancé par Jimmy Carter. Marvel s’attaque à la dictature en des termes à peine voilés. Mais novembre 1980 est déjà à nos portes et vient à la rescousse du dictateur. Carter a perdu les élections. Exit : Droits de l’homme. Marvel prend le chemin de l’exil à l’instar de ses camarades. Dans l’euphorie de l’après-7 février 1986, Marvel retrouve son patelin, Haïti chérie, en même temps que beaucoup d’autres exilés de la dictature. Il revient plus disposé que jamais à défendre la jeune démocratie retrouvée. Peu de temps après, avec ses copains, Sony Bastien, de regrettée mémoire, Liliane, ils se serrent la ceinture et Radio Kiskeya voit le jour. Et depuis, Radio Kiskeya a fait du chemin. Composée d’une équipe solide, Sony, Liliane, (Lili) pour les fans, cette station devient la coqueluche des auditeurs de la capitale. Infatigable, épris de justice, de liberté, grand défenseur des droits de l’homme, Marvel est un journaliste sans peur et sans reproches à multiples facettes. Il n’hésite pas à prendre des risques. Tantôt, c’est l’éditorialiste au timbre de voix particulier qui écoute, conseille, propose, appuie les luttes pour la démocratie. Des éditoriaux parfois cinglants qui forcent l’attention : « L’impunité dont on parle, Élections, mensonges et verités. » Tantôt, il dénonce un ambassadeur étranger qui a osé déclarer que les élections ne se tiendront pas à la date à laquelle tout le monde s’attend, et il s’exclame fièrement : « Haïti appartient aux Haïtiens. » J’avoue être une fidèle auditrice de la populaire émission de Marvel : « Di m ma di w » où il salue courtoisement son public « Youn gwo bonswa pou tout moun, emysion di m ma di w ». C’est le moment de donner l’antenne à ses auditeurs. « Bonswa, New Jersey na p tande w », ou encore « na p pran youn lòt oditè». Cependant, Marvel, empreint de cordialité, et parfois très réservé, ne tolère pas le « voye monte ». Il peut enlever l’antenne à un auditeur qui déborde le cadre de son émission : « Eske ou te wè lè ti avyon an tap ateri. » Il est aussi respectueux des normes, des titres d’une autorité civile ou politique, même s’il est en désaccord avec. Dans son émission dominicale : « Pale pou n vanse », il invite les leaders de partis politiques, de la société civile ou toute autre personnalité intéressée à l’actualité politique ou sociale. C’est le moment où Marvel se révèle un fin analyste politique, un parfait connaisseur des hommes et des choses d’Haïti. C’est aussi un journaliste intègre, indépendant et un ardent défenseur des principes de droit, de liberté, de démocratie. Liliane Pierre-Paul, c’est la grande dame de l’information. Elle avoue pourtant que c’était vraiment une gageure quand, très jeune, elle a franchi la porte d’entrée d’Haïti Inter, vers la fin des années 70. Lili compte déjà 35 ans de journalisme. Quelle longévité dans une profession tellement ingrate ! Comme ses congénères d’Haïti Inter, Liliane prenait plaisir à déranger le dictateur et ses barons, en mettant l’accent sur les exactions des dictateurs d’Amérique du Sud ou d’Amérique centrale quand ceux-ci venaient à perdre leur « fotèy boure ». Toutes ces allégations n’étaient pas faites pour plaire au prince où à la première dame. Lili a connu l’infâme prison des Casernes Dessalines avant de prendre la route de l’exil. Quelle humiliation pour une jeune femme ! Mais quel courage ! Une Marie-Jeanne ressuscitée. Elle n’a jamais baissé les bras. C’est ainsi qu’on la retrouve aujourd’hui, plus élégante que jamais, la tête auréolée d’un turban majestueux, aux côtés de son camarade d’exil, Marvel Dandin, et de toute la dynamique équipe de Kiskeya. Qu’on le veuille ou non, Liliane est très appréciée dans le milieu pour son professionnalisme, son courage, sa maturité. C’est vrai qu’on ne peut plaire à tout le monde. D’autres sont dérangés quand elle dénonce certaines dérives. De temps en temps, elle dévoile les menaces dont elle fait l’objet. Ce qui stoïquement lui fait dire : « Nou pa pè, nou pap ja m pè ». Liliane s’est fait beaucoup de fans à travers son populaire journal de 4 heures. « Nan antèn Radio Kiskeya lifè 4 è. Une puissance dans la voix qui vous oblige à la suivre. À chaque fois que je l’entends, je me rappelle la période 2004, lors des manifestations appelées communément « GNB », où certaines stations de radio de la capitale étaient victimes de sabotage. Une solidarité étant tout de suite trouvée entre elles, la voix de Lili a résonné un après-midi : « Nan antèn Radio Métropole, li fè 4 è. » Un moment rempli d’émotions. La lutte se poursuit. Et depuis, Lili sans peur et sans reproche, armée d’un courage, d’une force de tempérament exemplaires, ne cesse de prendre des risques. Dotée d’une mémoire infaillible, elle n’a pas la langue dans les poches quand il faut défendre les principes régissant un État de droit. Dans son journal de 4 heures, tantôt elle se révèle une combattante ferme en donnant l’antenne à tous ceux qui manifestent un intérêt pour l’avènement d’une vraie démocratie en Haïti, tantôt elle fait preuve d’ouverture quand elle accepte de recevoir ceux qui ne partagent pas son avis. Dans son émission dominicale à succès : « Intérêt public », où elle reçoit comme invités des hommes de loi, des professionnels de renom, des défenseurs des droits de l’homme, Liliane révèle sa grande culture, sa documentation, sa capacité à participer aux débats contradictoires. Dans notre société où les femmes ne sont pas toujours reconnues à leur juste valeur, cette journaliste respectable a dirigé l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH). En outre, Liliane a eu le mérite de recevoir, en 2014, le prix Roc Cadet (SOS Liberté), pour son engagement dans la lutte pour le respect de la liberté d’expression en Haïti. Marcus, Marvel, Liliane. Trois grands journalistes. Trois grands patriotes. S’ils vivaient aux États-Unis, ils seraient considérés comme des héros. En Angleterre, ils seraient ennoblis. Aujourd’hui, blanchis sous le harnais, tous, ils rêvent d’une Haïti cessant d’être la risée du monde entier. Tous, ils luttent pour une Haïti régénérée, développée, une Haïti devenue un modèle de justice sociale où les Haïtiens peuvent enfin vivre en paix chez eux. Charlotte B. Cadet. 29 novembre 2015

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