2010 -2015 à la lumière des indicateurs macroéconomiques d’Haïti

Publié le 2015-11-20 | Le Nouvelliste

Le pays se porte-t-il mieux aujourd’hui qu’il y a cinq ans ? Celle-ci est l’une des questions les moins agitées dans le pays ces derniers jours, dans les médias comme dans la population. Période électorale en plus. Demande de continuité d’un régime de surcroît. Pourtant, dans les pays où des mandants échangent leur vote contre des résultats qui doivent être favorables à toute une collectivité, donc sur la base de programmes, cette question est incontournable dans les débats. Ce n’est ou ce n’est pas encore le cas dans notre pays malheureusement. Mais il faut instituer ces genres de débats de modernité en Haïti. Loin de vouloir faire le bilan d’un régime qui demande continuité, ce papier entend, objectivement, rendre intelligible les évolutions de quelques indicateurs macroéconomiques de base, allant de 2010 à 2015. Il aidera, en quelque sorte, à faire une évaluation axée sur les résultats de l’efficacité des différentes politiques publiques qui ont été appliquées dans le pays durant ce quinquennat qui s’achève. D’autant plus que l’objectif de toute politique publique consiste en l’amélioration des conditions de vie d’une population. De façon élémentaire, il faut entendre par indicateurs macroéconomiques d’un pays des statistiques qui indiquent l’état de santé économique du pays. Mais il faut préciser qu’ils varient d’un économiste à un autre et même d’une analyse à une autre. Autrement dit, il n’existe pas une liste spécifique d’indicateurs prédéfinis par la théorie macroéconomique. Dans son fameux carré magique, l’économiste britannique Nicholas Kaldor propose quatre indicateurs incontournables dans l’analyse de la conjoncture et par conséquent de la politique économique (Lexique d’Économie, 11e éd. Dalloz). Il s’agit de la croissance économique, de la stabilité des prix, de l’emploi et de l’équilibre extérieur. Ce travail tient fondamentalement compte de ce carré de Kaldor. Il est admis parmi les économistes que la croissance économique est l’objectif par lequel passe toute politique économique, puisque le bien-être d’une population en dépend. Un problème constant de croissance se pose dans l’économie haïtienne. Les petits efforts réalisés ne sont pas soutenables, ce qui fait que la courbe de croissance a toujours évolué en zigzag. Si pour l’exercice fiscal 2010-2011 l’économie haïtienne a réalisé une croissance de 5.5 % de son PIB, pour l’exercice 2014-2015 la croissance du PIB était estimée à seulement 1.7%, soit une perte de croissance de près de 3.8% par rapport à 2010-2011. Cependant, il faut souligner que le taux moyen de croissance pour la période 2010-2015 est estimé à près de 3.4%. Mais avec le problème de l’accélération démographique ajouté à celui de la concentration de richesses qui est flagrante dans le pays, il est facile de constater que les conditions de vie de la population ne se sont pas améliorées. Et le pays peine à réduire significativement la pauvreté qui affecte plus de six (6) millions de ses fils. Si le pays fait face au défi de croissance, il semble être clair que ceci ne préoccupe pas les décideurs. Le manque de croissance dans une économie est dû généralement à un manque d’investissements productifs tant publics que privés dans cette économie, toute chose étant égale par ailleurs. Le problème fondamental d’une économie serait en ce sens celui d’investissements productifs. Pourtant, si pour l’exercice 2010-2011 les dépenses d’investissement représentaient 67.7% du total du budget contre 32.3% pour les dépenses de fonctionnement, au cours de l’exercice 2015-2016, les dépenses d’investissement se voient diminués en pourcentage. Elles sont les 46.3% du budget contre 53.7% pour le fonctionnement. Autrement dit, contrairement à 2010, en 2015 le choix des autorités est que le fonctionnement l’emporte sur l’investissement. Le cas de la stabilité des prix. En réalité, on compte plusieurs types de prix dans une économie. Entre autres, il y a le taux de change qui, classiquement, est défini comme le prix de la monnaie sur le marché des changes, le salaire qui désigne le prix du travail [sur le marché du travail] et il y a le prix des biens et services. Hormis le salaire sur lequel il existe une lacune statistique grave, en Haïti les prix fluctuent à la vitesse de la lumière. Le pays a une petite économie, qui n’est donc pas faiseur de prix. En effet, en macrodynamique, il est enseigné que les petites économies comme Haïti n’ont pas d’influence sur les prix pratiqués sur les marchés ; les prix sont imposés par le marché international. Mais quand, comme celle d’Haïti, une économie importe pratiquement tout, la situation devient inquiétante. Quand nous importons, nous effectuons au moins deux opérations économiques. Deux échanges pour mieux dire. Nous échangeons d’abord notre gourde contre le dollar à un prix qui est celui de la gourde sur le marché des changes. Ensuite, le bien ou le service importé est obtenu en contrepartie du dollar acheté. En conséquence, d’un côté la gourde se dégringole (augmentation du taux de change) et de l’autre le prix des biens et services augmente (donc l’inflation) du simple fait de l’élémentaire loi de l’offre et de la demande. En effet, si en 2010, il a fallu 40.23 gourdes pour 1 dollar, au moment de la rédaction de ce texte le dollar équivaut à plus de 54 gourdes. Et la tendance continue, car les contreparties de la gourde qui étaient toutes liées aux exportations des produits agricoles, d’après l’économiste Frédéric Gérald Chéry, ne se retrouvent plus dans l’économie haïtienne. Quant à l’inflation, on en parle pour désigner la hausse généralisée du niveau des prix sur le marché. En glissement annuel, l’inflation est passée de 5.7% en 2010 à plus de 11% en août 2015; elle est à peu près multipliée par deux. Toute chose étant égale par ailleurs, ceci traduit que pour une même quantité de monnaie, l’Haïtien peut acheter deux fois moins de ce qu’il pouvait acheter en 2010. Il est donc clair que, pour la période 2010-2015, on ne peut pas parler de stabilité des prix. Le niveau de l’emploi maintenant. Une petite actualité: A la fin du moins d'octobre dernier, l’économie américaine a atteint ce que les économistes appellent le niveau de plein emploi. En effet, il y a plein emploi des facteurs de production d’une économie quand le taux de chômage est à 5% au plus. Du côté d’Haïti, avec un taux de pauvreté de plus de 58%, il est clair que le chômage est plutôt en rouge foncé. Au cours de l’exercice 2010-2011, un « E » parmi cinq (5) autres était à l’ordre du jour. Un « E » pour dire emploi. Peut-être qu’il est, en 2015, venu le temps de constater à quel point il a évolué. Mais l’indisponibilité des statistiques empêche de suivre correctement son évolution. Tout au moins, on sait que les 400 000 jobs que revendiquait l’administration Martelly-Lamothe ne peuvent, aujourd’hui encore, être établis. Des jobs jamais passés de l’oral à l’écrit. Qu’en est-il de l’équilibre extérieur ? le quatrième élément du carré de N. Kaldor. Le rapport commercial d’une économie nationale avec le reste du monde se constate au niveau de la balance commerciale (BC). La BC est la différence entre les exportations et les importations. On parle de surplus commercial quand les exportations excèdent les importations, et de déficit quand la situation inverse se produit. Depuis l’exercice 2010, les importations des biens et services ont cru à un rythme effréné. Elles passent de 2,8 milliards EU en 2010 à 4.5 milliards en 2014, et déjà elles sont à près de 4.3 milliards pour 2015. De leur côté, les importations évoluent timidement, si évolution il y en a certainement : 1.01 milliards en 2010 et seulement 1.65 en 2014. Déséquilibre patent entre les importations et les exportations. Déséquilibre extérieur. Balance commerciale déficitaire. Et l’écart se creuse davantage. Pour finir, prenons le cas de l’évolution de la compétitivité globale du pays. Entre 2011 et 2015, le pays progresse très faiblement. Il est passé de la 141e place sur 142 pays en 2011 à la 134e sur 140 en 2015 d’après le Forum économique mondial. Mais le progrès est loin d’être significatif, et ne saurait avoir l’effet multiplicateur souhaité. L’ « Haïti is open for business » semble alors être encore très loin de la réalité. En définitive, il est incontestable que les défis à relever dans le pays sont énormes. Les statistiques exposent l’inefficacité des politiques articulées entre 2010 et 2015, mais aussi, elles permettent de faire un constat triste des comportements adoptés durant le quinquennat. Au-delà des discours et au regard des indicateurs macroéconomiques, le pays ne vit pas mieux qu’il y a cinq ans. Mais il faut vivre mieux ! Les institutions de ce pays doivent être renforcées, on ne cesse de le dire ; l’économiste institutionnaliste Douglas North, rappelons-le, a insisté sur l’importance des institutions pour l’économie d’un pays. Sinon, «pa gen sekrè nan fè kola», on progressera davantage vers l’abime. La pauvreté séculaire et la faim continueront à battre le plein. Et les Objectifs de développement durables (ODD) que vient de signer le pays aux Nations unies en septembre connaîtront le même sort que les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Enomy GERMAIN, Economiste Quantitativiste gerenomy@gmail.com Auteur

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