On ne sait pas trop sur le contenu du programme de formation du candidat qui se destine à l’enseignement que ce soit au niveau fondamental, secondaire, professionnel et universitaire. Les éventuels enseignants rentrent, pour la grande majorité, dans le système sans aucune autorisation d’enseigner. La période de pratique de l’enseignement dite période de probation n’existe plus. C’est donc dire que, parmi les plusieurs milliers de maîtres en activité, il y a une grande majorité qui sont sans diplôme et sans formation adéquate. Les diplômés sont loin d’être formés dans le domaine de la sociologie de l’éducation, de l’organisation scolaire en Haïti, des méthodes de recherche en éducation, de la psychologie du développement, de l’histoire des théories éducatives et des courants pédagogiques, de la didactique de la langue d’enseignement, des stages d’observation, de participation, des techniques d’animation, des nouvelles technologies de l’information et de la communication, etc. La formation des enseignants reste donc un sérieux problème en Haïti et elle se donne différemment d’une université à une autre.
Cet aperçu de la situation fait entrevoir cinq choses : 1) la formation des maîtres en ce qui touche la méthodologie de l’enseignement est inadéquate; 2) les écoles et les centres universitaires pour la grande majorité forment des donneurs de connaissances et non des techniciens ou des vrais professionnels en éducation; 3) le ministère de l’Éducation nationale et le rectorat de l’Université d’État d’Haïti ne savent pas trop grand-chose sur le contenu des programmes en éducation qui se donnent aux étudiants/maîtres; 4) les principaux acteurs du système n’ont pas toujours la lucidité de reconnaître notre manque de cohérence et de coordination dans la réalisation des grands travaux de nos différentes réformes entreprises jusqu’ici; 5) les maîtres sortent de l’université sans être préparés à intervenir techniquement dans les salles de classe.
N’est-il pas venu le moment de faciliter l’émergence de nouvelles réflexions sur le financement de l’éducation comme priorité d’État pour déterminer avec la société les segments du système où il faut investir en priorité en Haïti ?
Quel paradoxe ? La question de la formation des enseignants doit être repensée complètement.
Tout le monde se permet de juger de la compétence des enseignants sans vérifier le type de formation qu’il ont reçu et de ce qui se donne aujourd’hui aux étudiants enseignants à l’École normale supérieure et dans les quelques rares universités privées du pays. On se pose beaucoup de questions qui demeurent jusqu’à cette date sans réponse : Combien d’enseignants comptons-nous en 2015 dans le système ? Combien seront-ils en 2030 ? Combien sont-ils dans le secteur privé ? Où sont-ils formés ? Quels sont leur grade universitaire ? Quels salaires perçoivent-ils d’une école à une autre ? Quelles sont leur tranche d’âge ? Quel est leur sexe ? Quel est le nombre d’enseignants ayant reçu la formation dans les universités étrangères ? À quand l’imposition du permis d’enseigner à tous les intervenants ? À quand un système de promotion basé sur l’ancienneté, le grade universitaire, le mérite, la spécialisation, la performance pour les enseignants ? À quand une grille salariale appropriée et satisfaisante pour les enseignants ? Comment vouloir qu’ils soient performants avec un salaire de misère, sans avantages sociaux liés à leur statut et sans encadrement pédagogique adapté à leurs besoins ?
La situation est pour le moins compliquée pour ceux qui pensent programmes de formation et mise en œuvre du plan éducatif. Il y a lieu de penser aujourd’hui à l’importance que revêtent la pédagogie et la pratique de la relation d’aide dans la formation de nos futurs enseignants si nous voulons vraiment réformer le système éducatif haïtien. Certainement, il a toujours été de l’intention du ministère de l’Éducation nationale d’axer une partie de l’action des enseignants vers la prévention. Force nous est de constater que cet objectif, tel que défini dans nos différentes réformes éducatives, n’a jamais été atteint. Le taux d’enfants en difficulté, de jeunes présentant des troubles de la conduite et du comportement a progressivement augmenté depuis le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986. Nous rencontrons chaque jour de plus en plus de cas de jeunes lycéens manifestant des symptômes de troubles d’apprentissage légers ou graves. D’autres encore se trouvent affectés par des handicaps d’origine organique compliquant davantage la tâche des enseignants à qui on n’a offert jusqu’ici aucune préparation nécessaire. L’éducation spéciale, il ne fait pas de doute, est en crise en Haïti, et c’est triste de constater en ce début du XXIe siècle qu’un fort pourcentage d’enfants troublés se trouvent encore dans les mêmes salles de classe avec des enfants pathologiquement normaux pour recevoir la formation. Qu’est-ce qui fait que la formation des enseignants et des enseignantes en adaptation scolaire soit si négligée ? À quand la création d’une école d’éducation spécialisée ou d’un département d’éducation spécialisée à l’École normale supérieure ? Deux autres questions pertinentes soumises aux décideurs du rectorat de l’Université d’État d’Haïti, du ministère de l’Éducation nationale et qui inquiètent les esprits de tous ceux, qui rêvent et qui se battent pour une école haïtienne moderne ouverte à tous (handicapés, apprenants troublés ou non).
Nos pauvres enseignants ne savent que deux choses : communiquer des informations et transmettre des connaissances aux élèves. Ils sont pour la forte majorité incapables de leur donner des outils qui aident à fonctionner normalement dans la société en tant que personnes responsables et en tant que citoyens condamnés à travailler à la grandeur, à l’honneur, au bonheur et au progrès de la patrie. Personne n’assume ses engagements vis-à-vis des enseignants et des élèves qui vivent tous deux dans la frustration, les traumatismes de l’obligation, la méconnaissance du contrat qui les lie, l’instabilité et le manque de confiance en l’avenir. Ils faillissent à leur tâche et finissent par tomber dans le laisser-faire, l’isolement, l’angoisse, lesquels engendrent chez eux un stress énorme qui gruge sans cesse leurs énergies vitales et leur résilience. Les pressions sont tellement fortes dans bon nombre de nos écoles qu’il est difficile de comprendre l’accroissement des problèmes vécus particulièrement par les enfants et les jeunes des quartiers pauvres.
Tout le monde doit s’impliquer
Nous portons notre regard de travailleur social professionnel et de professeur/intervenant sur cette catégorie de gens vulnérables desquels dépendent aussi l’avenir de la société haïtienne. Malheureusement, nous n’avons pas toujours le temps de prendre le recul nécessaire pour observer de près le fonctionnement de nos écoles, les grands changements qui surgissent dans la réalité sociale, les difficultés conjugales et familiales et d’autres facteurs encore qui exercent une influence sur la situation scolaire.
Nous sommes malheureux de constater que les parents, les professeurs et la société en général ne sont pas impliqués activement dans le travail de construction de la personnalité, du développement psychosocial des enfants et du renforcement de leur identité. L’école haïtienne devient de plus en plus dangereuse pour les enfants qui grandissent sans aucune référence de restriction, sans le goût des études, sans projet d’avenir et sans aucune possibilité de devenir responsables et autonomes. L’importance de donner aux instituteurs les moyens de comprendre les futurs dirigeants du pays dans leur globalité et d’intervenir de façon préventive pour éviter le pire est une urgence de l’heure. Nous ne concevons pas aujourd’hui une véritable réforme éducative en Haïti sans une prise en charge sérieuse de leur formation. La problématique actuelle en éducation est difficile à poser avec des décideurs qui ne savent pas trop grand-chose en matière d’orthopédagogie, de suivi individualisé, de métiers sociaux, de psychoéducation…
La prévention doit désormais faire partie des objectifs du ministère qui ne peut pas continuer à ignorer les psychologues, les travailleurs sociaux, les éducateurs spécialisés, les éducateurs de jeunes et les assistants sociaux qui, seuls, peuvent s’engager dans une démarche d’intervention psychosociale susceptible d’aider élèves et enseignants à se prendre en main et à développer des stratégies de renforcement de l’identité humaine, sociale et culturelle. Des efforts soutenus doivent être fournis pour que la problématique des enfants issus de familles à problèmes complexes puisse être comprise par nos enseignants qui font face à des réalités pour lesquelles ils n’ont jamais été préparés.
Nous ne pouvons pas continuer à demander à ces gens de continuer à travailler avec les enfants issus de milieux défavorisés et ceux de familles reconstituées ou monoparentales en difficulté par exemple. La situation de ces enfants déborde le cadre scolaire d’autant plus que l’enseignement à ce niveau doit toucher le comportement et les attitudes à adopter pour les aider à mieux fonctionner en classe. C’est une question d’éducation spécialisée qui occupe très peu de place dans l’agenda des décideurs ministériels davantage intéressés à la formation des enfants apparemment normaux, donc dociles, vedettes, ambitieux, perfectionnistes et soumis.
L’enseignant de l’école traditionnelle est dépassé
L’école haïtienne ne répond pas adéquatement aux exigences de notre monde moderne et pratique une forme d’exclusion voilée contre les enfants « insécures », rejetés, gâtés et en difficulté d’apprentissage ou de comportement. Il est donc inutile de continuer à parler de réforme éducative sans une nouvelle approche de l’enseignement. Les enseignants des classes spéciales qui traitent des enfants précités doivent donner un sens particulier à ce qu’ils transmettent. Ils doivent avoir le goût d’enseigner, la motivation d’enseigner et savoir transmettre l’importance de la matière à enseigner à des enfants qui ne connaissent pas la discipline parentale et qui se sentent abandonnés à eux-mêmes face à la vie. Les enfants des années 1986 qui sont aujourd’hui parents vivent pour la plupart dans la peur d’être perçus comme des bourreaux et de voir leurs propres enfants se rebeller contre eux-mêmes et la société. Ces parents, mal préparés à s’acquitter de leur tâche d’aider les enfants à se prendre en main, à vivre les traumatismes du 12 janvier 2010, à reprendre l’existence normale et à progresser dans la vie ne demandent qu’une chose à l’État : une nouvelle école avec des enseignants solides, persévérants et disposant d’une identité forte à la fois sur les plans culturel, social et humain. Des enseignants modèles capables de montrer aux enfants ce qu’ils peuvent faire dans la vie, ce qu’ils ont fait eux-mêmes pour réussir dans la vie, des enseignants que les enfants peuvent faire confiance, bref des enseignants qui sont de vrais modèles crédibles, compétents et forts.
Et tant que nos enseignants continueront à penser qu’il suffit de bien connaître une matière ou de maîtriser des connaissances théoriques et intellectuelles pour être assurés de réussir, le système éducatif haïtien sera toujours en crise. Il est évident aujourd’hui qu’un grand bagage de connaissances techniques, théoriques et idéologiques ne suffit pas pour faire de ces élèves des êtres humains de qualité. Le rôle de l’enseignant actuel ne se concentre plus sur la transmission de connaissances et d’informations qui sont disponibles dans son portable même. Il doit être en mesure d’apprendre à ses élèves qu’un être humain doit apprendre à vivre ensemble avec les autres.
Les modèles, les croyances, les intérêts ont changé et les élèves ne se font plus la même image de l’enseignant. Tout se fait, tout doit se faire autrement si on veut amener un enfant, un jeune à apprendre en classe et à fonctionner à l’intérieur de l’école. Le grand danger est de le voir entre les mains d’enseignants pratiquement incapables de lui inculquer la nouvelle façon de se voir et de voir la vie pour qu’il accepte d’apprendre et qu’il soit intéressé et motivé à fournir des efforts pour promouvoir son développement personnel et celui de la société.
Le ministère peut continuer à avoir des audiences et des ateliers de réflexion mais rien ne changera sans une remise en question des valeurs. Les situations de calamités politiques et sociales d’après 1986 ont de beaucoup influencé la vie de nos enfants, de nos jeunes qui, devenus adultes, vivent les contrecoups sans même comprendre quelles en sont les raisons. Beaucoup de choses ont changé dans la société haïtienne, et la nouvelle génération a besoin de comprendre pourquoi les générations passées ont échoué lamentablement à un certain niveau. Des études scientifiques devraient être faites pour savoir pourquoi certains jeunes ont une grande motivation pour les études, tandis que d’autres se désintéressent de l’école en préférant des domaines où ils peuvent gagner de l’argent facile, briller dans la musique populaire comme le rap ou la pratique sportive.
L’enseignant haïtien d’aujourd’hui a besoin d’un autre type de formation pour être efficace
Nos enseignants sont frustrés de voir réussir à tous les plans leurs élèves sans être à même d’éviter l’humiliation de la misère après 20, 30 ans de sacrifices consentis sans aucun encouragement et sans aucun respect de leurs droits de vivre humainement. N’est-ce pas ces circonstances qui amènent les jeunes d’aujourd’hui à s’intéresser à autre chose que l’enseignement ? En fait, l’enseignement demande beaucoup et ne donne presque rien si ce n’est qu’un certain prestige social qui ne sert pas à grand-chose en Haïti. Le métier devient de plus en plus difficile, la structure sociale incite à la confrontation et à la division. Les enseignants sont incapables de favoriser les relations affectives et interpersonnelles, voire réussir à développer à l’intérieur de la classe un climat qui favorise la solidarité et le sens humain. Trop de nos enseignants ne sont pas convaincus du rôle qu’ils peuvent jouer auprès des enfants, des jeunes pour l’amélioration de la société haïtienne. Ils se sentent exclus, méprisés et ne croient plus en l’avenir de l’école.
. Et pourquoi vouloir qu’ils remettent en question leur propre façon d’être et d’enseigner ? C’est vrai qu’ils reconnaissent l’importance de bâtir ensemble avec les élèves un autre pays et d’assurer la qualité de la relève, mais ils ne s’impliquent pas assez en raison de l’attitude irresponsable de l’État de manière à créer des conditions capables de stimuler leur intérêt et leur motivation. Les enseignants qui se sentent vraiment concernés non seulement par la connaissance à transmettre, mais aussi par tout ce qui peut bloquer l’apprentissage des élèves apprenants, on ne les retrouvera plus dans les années à venir dans nos écoles. Le ministère se verrait obliger d’importer des orthopédagogues, des psychologues, des travailleurs sociaux pour intervenir auprès des enfants, des jeunes et des professeurs sans une prise en charge sérieuse de l’éducation spécialisée en particulier et de l’école en général.
On perd son temps dans les formations à apprendre à nos enseignants la patience et la persévérance. Ils savent pertinemment que c’est la base de leur métier qui exige qu’on leur donne les moyens de développer ces attitudes. L’heure n’est-elle pas venue de réajuster les raisons qui peuvent motiver le choix de quelqu’un de choisir de devenir enseignant ? Tout doit se jouer sur le terrain des ajustements salariaux, de la formation et des avantages sociaux. L’enseignant actuel a trop de choses à faire : connaître ce qu’il a à dire, savoir parler, réussir à transmettre efficacement un message, éviter de ne pas créer ni hostilité, ni angoisse, ni lassitude chez les élèves, déclencher chez ceux-ci des réactions positives, maîtriser les gestes et les comportements à utiliser en classe, apprendre sur le tas certaines choses, garder la neutralité dans l’interaction avec les jeunes sans ne pas les provoquer inutilement, être à même de comprendre et d’analyser les différents types de réactions et de comportements observés en classe, déceler les messages cachés des jeunes et savoir comment mieux s’y adapter et intervenir, établir la relation d’aide, favoriser la disponibilité, préparer les cours, évaluer, faire un travail personnalisé…
Voilà ce qui lui met devant un ensemble de tâches délicates, difficiles que personne, extraterrestres ou non, ne pourront pas s’acquitter sans un bon salaire, sans un plan de carrière prévoyant des avantages sociaux (assurances, congés sociaux, sécurité sociale, crédits pour logement, système de crédit, primes d’encouragement), sans une amélioration des pratiques d’enseignement et sans un train de mesures qui viseraient à valoriser la profession enseignante et à améliorer les conditions de vie de la personne de l’enseignant.
Tout n’est que partie remise, la dimension préventive des approches les plus modernes invitent les acteurs éducatifs et les décideurs politiques à élargir leur conception tant de l’éducation des enfants (normaux ou non) que de la formation des maîtres. «L’éducation, comme le dit si bien le professeur Moncef Guitouni dans son ouvrage intitulé Entretiens sur les études du comportement des jeunes dans le cadre de son approche multidimensionnelle de l’éducation; publié aux Presses de l’Université du Québec en 1973, ne peut s’arrêter à l’instruction et la responsabilité de l’enseignant ne peut se limiter à transmettre des connaissances.» Bien entendu, il doit maîtriser les données de la didactique, mais sa formation ne peut s’en tenir là, elle doit aussi lui fournir les connaissances pour avoir une vision d’avenir. Des enseignants de l’école maternelle jusqu’aux professeurs d’université. Tous doivent être très conscients qu’ils préparent des jeunes à prendre la relève en fonction d’un projet de société et ils ne doivent pas seulement penser à couvrir leur programme. Il ne faut jamais perdre de vue que ces jeunes devront être compétents, aptes à intégrer la société et à y contribuer positivement. Aussi les enseignants ont-ils à développer, tout au long de leur formation, cette conception de leur rôle face à l’avenir. Ce qui ne sera jamais possible en Haïti, tant que l’État ne reconnaîtrait pas l’enseignant comme un professionnel digne d’un traitement humain.
Paul Yves Fausner
Doctorant en sciences humaines et sociales
Maître en éducation
Professeur à l’Université d’État d’Haïti et à l’UNIQ
Les grandes difficultés de la réforme éducative en Haïti
On ne sait pas trop sur le contenu du programme de formation du candidat qui se destine à l’enseignement que ce soit au niveau fondamental, secondaire, professionnel et universitaire.