Dits et non dits

Publié le 2004-12-23 | Le Nouvelliste

Fanaux de Noël A l\'approche des fêtes de fin d\'année, pourquoi une immense tritesse déchire-t-elle mon âme et brise mon coeur? Convient-il d\'en incriminer les chansons de Noël qui sonnent pour moi comme un glas ou penser que la religion chrétienne est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins? Il en faut bien plus pour réveiller cette tristesse endormie depuis l\'adolescence et que je traîne comme un boulet d\'année en année durant tout le mois de décembre. Noël: souvenir pourtant heureux où les bas suspendus au pied de notre lit s\'emplissaient comme par enchantement des cadeaux de Père Noël! Allumettes bengales et étoiles dont la lumière vive illuminait les replis de notre âme enfantine! Les gais réveillons!... Mais la musique, cette parole la plus profonde de l\'âme, réveille d\'autres sentiments. Mon âme joyeuse, fière et vive subit alors une métamorphose qui dévaste tout mon être. Car Noël, c\'est aussi l\'évocation de certains souvenirs d\'adolescence où nos coeurs enflammés d\'amour s\'ouvraient volontiers aux malheurs des autres... J\'avais alors douze ans et tout le Cap-Haïtien, dans l\'allégresse, se préparait aux festivités de Noël dans les fastes de la cité capoise. Pour ma part, Noël, c\'était aussi les regards pauvres suspendus aux vitrines étincelantes... des mères de famille incapables de se payer le plus modeste réveillon, les jouets les moins coûteux... Et puis Noël, c\'était Louis, un de mes camarades de classe qui habitait une maison voisine de la nôtre et avec qui je me liai d\'amitié, car la camaraderie mène à l\'amitié... Je ne tardai pas à apprendre que mon ami souffrait d\'un mal dont on ne guérit guère, tout au moins à l\'époque. Louis était alité depuis des mois et des médecins disaient qu\'il ne verrait pas la nouvelle année. Je me promis alors de tout sacrifier pour égayer les derniers jours de mon frère qui ne se doutait pas de la gravité de son cas. Ce 24 décembre, je lui apportais, au fil des heures, tous les jouets que je recevais en cadeau de mes parents et de leurs amis: moutons bêlants, lapins tambourineurs, boîtes de métiers, arbalètes, etc... En ce temps-là, on avait encore du goût, à douze ans, pour ces jouets qui font toujours les délices des gosses d\'aujourd\'hui. Soit qu\'il n\'eût pas la force de s\'en servir, soit que ces jouets ne fussent pas de ceux qu\'il aimait, tous s\'alignaient sur une table, près de son lit. Les yeux du malade où se lisait une indicible tristesse n\'exprimaient aucune vie, aucune envie... Ce soir-là, en revenant de mes leçons particulières, j\'aperçus un bel éventail de fanaux de Noël. Tout n\'était pas aussi cher qu\'aujourd\'hui et l\'on pouvait se procurer deux ou trois de ces fanaux pour les quelques misérables sous de notre gousset d\'écolier. J\'avais le sentiment que ces fanaux auraient la vertu d\'éclairer le regard de mon ami, que le lumignon rouge dans les losanges vitrées du fanal lui feraient entrevoir la vie sous des couleurs plus riantes... Je pressai le pas et gagnai la résidence de mon ami, il semblait endormi de ce sommeil qui suspend nos chagrins. J\'eus garde de le réveiller, mais désirant que ses yeux s\'ouvrissent sur un univers moins triste, j\'allumai les trois fanaux que je disposai en triangle sur la table de nuit. Et, caché dans un coin de la chambre, j\'attendis son réveil. Ne dissimulons-nous pas, toute notre vie, dans les replis de notre âme, de ces joies innocentes si chères à notre adolescence? Une respiration plus sonore devait préluder à son réveil. Ses yeux s\'ouvraient, grâce aux fanaux, non sur la grisaille d\'une chambre de malade mais sur un monde où la splendeur fondue en teintes multicolores s\'irise de reflets rougeâtres, bleu azur, jaune capucine et vert céladon... Et, miracle du chromatisme, la pâleur du visage de Louis, baigné du reflet polychrome, disparaissait sous des teintes plus colorées que relève un sourire discret: - Rebonjour, Louis, dis-je à voix basse. - C\'est toi, Ernest? - Bien sûr, Louis. - Merci pour toutes ces gâteries. Et quant à ces merveilleux fanaux de Noël, parés de toutes les couleurs du Paradis que je viens d\'entrevoir en songe, j\'adore leurs teintes châtoyantes. C\'est bien dommage, n\'est-ce pas, Ernest, que ma vie soit courte comme ce lumignon qui bientôt n\'aura plus d\'huile pour entretenir la flamme? - Ne dis pas ça, Louis: tu guériras. - Guérir? mais les anges m\'ont déjà tendu leurs bras fraternels dans ce paradis entrevu l\'espace d\'un court somme. Je ne songe vraiment plus à la vie. Je ne pouvais me retenir de pleurer, et incapable d\'étouffer les sanglots qui me nouaient la gorge, j\'ouvris la porte et partis... Vers les neuf heures du soir, tandis que je m\'apprêtais à aller au lit, l\'infirmière de Louis, le visage baigné de larmes, me pria de la suivre: - Ça ne va pas, me dit-elle tout simplement. - Mort? Son silence, plus éloquent que toute autre réponse, accueillit ce mot. Je pénétrai dans la chambre: les yeux de Louis s\'étaient déjà refermés sur la vie et c\'est le triste spectacle de mon ami que me renverra la pâle lueur du petit fanal de Noël posé sur sa poitrine entre ses deux mains pâles. Au moment où se présentait le phénomène ultime, l\'arrêt du coeur, et voulant mourir dans mes bras, Louis implorait-il Dieu de lui garder encore son souffle, comme ce petit fanal qui sût conserver la pâle lueur de son lumignon? Je vécu longtemps de cette illusion-là, et s\'il m\'arrive aujourd\'hui de penser à cette blessure faite à mon âme dans la douzième année de mon âge, à la veille de Noël, si un ulcère sénieux me relance toujours à cette époque où naquit le divin enfant tandis que rendit l\'âme mon meilleur ami, n\'est-ce pas à la pensée exprimée par Mauriac que «sous la couche épaisse de nos actes, notre âme d\'enfant demeure inchangée, l\'âme échappe au temps»?
Ernest Bennett Auteur

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