En finir avec l’occultation de la mémoire de Dessalines

_______________________ Michel Acacia Au-delà des querelles de chapelle, Dessalines est le personnage de la Révolution dont la mémoire transcende les classes sociales en Haïti.

Michel Acacia
19 oct. 2015 — Lecture : 7 min.
_______________________ Michel Acacia Au-delà des querelles de chapelle, Dessalines est le personnage de la Révolution dont la mémoire transcende les classes sociales en Haïti. Il me semble cependant qu’il y a, dans l’appropriation que nous nous faisons du personnage, des points de tension, des questions toujours éludées et à élucider. L’on est prêt à reconnaître l’option vigoureusement indépendantiste de l’homme et l’on parle du « bras fort » qui conquit l’indépendance, ou encore « qui ceignit la race en agonie ». Cette dimension de l’homme explique qu’il soit admis au Panthéon vaudou et qu’on continue à s’en référer en des termes qui signifient la prouesse. On dira, pour marquer le courage, la colère, ou encore l’expression de la sexualité d’un Haïtien : «Desalin li monte l». Dans des moments difficiles de l’histoire, quand l’indépendance est mise en cause, rien de plus normal que d’évoquer Dessalines. Le chef de cabinet de Sudre Dartiguenave, Berthoumieux Danache, surprit le chef de l’État, pourtant acquis à l’occupation (1915-1934), devant un portrait de Dessalines et s’exclamant : « Lui seul avait raison ! Lui seul avait raison ! » Il nous faut tout de même reconnaître qu’en dehors de l’identification avec l’indépendance et de l’imaginaire qui en découle, Dessalines n’a pas bonne presse. On en fait un héros, mais un héros de génération spontanée appartenant à la dernière phase de la guerre de l’indépendance, c’est-à-dire un homme prédestiné qui a pour toute construction de soi la personnalisation de la guerre de l’indépendance. Pire : Son courage en fait un barbare toujours prompte à la gâchette (un film récent sur Toussaint Louverture nous en donne une illustration) et prêt à toutes les ignominies. C’est donner dans une main ce que l’on reprend dans une autre. Dessalines s’est construit peu à peu dans le fracas des balles et le tourbillon des débats révolutionnaires. Un barbare ? La guerre du Sud, dont on dit que ce fut la guerre entre Toussaint et Rigaud, nous livre un Dessalines humaniste, autant qu’on peut l’être en plein cœur d’une guerre. Je vais citer Madiou, qui se le représente à Jacmel et à Miragouâne : « Il y avait six semaines que Pétion avait pris le commandement de la place, quand il se résolut d’en chasser la plupart des bouches inutiles. Il en fit sortir sans pitié une grande quantité de femmes presque consumées par la faim…Celles qui se dirigèrent vers la colonne droite où se trouvait Dessalines furent …parfaitement accueillies, bien traitées ; elles reçurent d’abondantes nourritures, et purent se rendre munies de passeports fans les lieux qui leur convenaient. » (Madiou : 2 : 29-30). Il n’est pas question ici d’opposer Dessalines à Pétion. Les impératifs de la guerre firent que ce dernier, assiégé, dut renoncer à tous ceux qui ne pouvaient pas fournir un effort de guerre. Poursuivons : « Trois cents prisonniers étaient tombés au pouvoir de Dessalines…on ne cessa de lui amener des soldats, des femmes, des enfants abattus par la faim qu’on avait trouvés égarés dans les bois. Il en sauva un grand nombre. » (Madiou : 2 : 33). Et quand, en mai 1800, il entre triomphalement dans la ville de Miragoâne, il trouve le temps et le goût de se recueillir sur le sort d’ « une jeune fille de couleur exposée sur un lit de mort », s’indignant « contre la mère de cette jeune personne qui n’avait pas osé braver la mort pour rendre la sépulture à sa fille ». (Madiou : 2 : 53). Cette image de Dessalines n’est pas celle qui prévaut dans les manuels d’histoire. Encore moins l’image d’un stratège. Personne ne semble avoir lu que tous les forts de Marchand-Dessalines ont été conçus par Dessalines, et Madiou, qui nous livre le fait, y trouve la confirmation de son génie. On ne se souvient pas non plus qu’il tenta de dissuader Toussaint de faire sa soumission à Leclerc. On lui prête en l’occurrence les propos suivants adressés à Toussaint : « Les nègres se soulèveront en masse contre les Français. Si vous faites une guerre de partisans, vous hâterez le moment de cette insurrection générale dont vous deviendrez le chef. » (Madiou : 2 : 305). Et alors que tous les scolarisés haïtiens savent que Christophe incendia sa maison à l’arrivée des troupes expéditionnaires, on oublie que Dessalines incendia la sienne : « Dessalines se saisit d’une torche, s’avança, accompagné de son chef d’escadron Bazelais…, y pénétra et y mit le feu de sa propre main. L’incendie se propagea avec rapidité dans tous les quartiers, et la ville fut réduite en cendre en quelques heures. » (Madiou : 2 : 240-241). On peut douter de cette propagation de l’incendie. Le texte de Madiou suggère que d’autres résidents suivirent l’exemple de Dessalines. Là où les habitants ne prirent pas sur eux-mêmes de mettre le feu, Dessalines intervint : « Après avoir organisé les cultivateurs qui s’étaient ralliés à ses troupes, Dessalines se résolut à livrer aux flammes toutes les habitations de la plaine…il ordonna…de livrer aux flammes les plantations, les cases, les sucreries, les moulins, les maisons de plaisance, de ne laisser derrière eux que l’image de la plus affreuse dévastation» (Madiou : 3 : 45). On ne met pas non plus l’accent sur le fait que Dessalines, au lendemain de la guerre de trois mois, ne fit sa soumission à Leclerc qu’après la retraite de Toussaint. Pamphile de Lacroix nous offre un témoignage de première main concernant sa rencontre avec Dessalines lors de la soumission de ce dernier à Leclerc. Dessalines se présenta ainsi à Pamphile de Lacroix : « Je suis le général Dessalines. Dans des temps malheureux, j’ai souvent entendu parler de vous. » Dessalines prit le commandement de la Guerre de l’indépendance à cause de sa stature certes, mais aussi parce qu’il était, après Toussaint, le plus haut gradé de l’armée indigène. Pétion et Geffrard, dans le Sud, se soumirent à son autorité. Pour le reste, nous dit Madiou, « il n’expédia pas des émissaires auprès des chefs insurgés du Nord pour les exhorter à reconnaître son autorité : il leur envoya des ordres. Il se présenta aux masses comme un guerrier indispensable, comme l’officier général le plus ancien, le seul qui eût des droits réels au commandement en chef. Il se disposa à attaquer comme rebelle, tout en combattant les Français, quiconque des chefs indigènes n’obéirait pas à ses ordres ». Pauléus Sannon nous dresse le portrait suivant de l’homme: « Moins politique, moins raffiné que Toussaint Louverture, il ne lui cède toutefois en rien sous le rapport des talents militaires, de l’endurance, de l’énergie physique et de la bravoure. » (Sannon : 2003 : 3 : 178). On ne peut tout de même pas échapper à la perception d’une diminution de l’homme, ces principales qualités étant des qualités physiques, - l’endurance, l’énergie physique, la bravoure -, plutôt que des qualités intellectuelles. C’est l’homme d’État chez Dessalines qui offre le plus flagrant démenti à cet amenuisement du personnage. Nous disposons désormais, grâce aux Presses nationales, alors dirigées par Willem Edouard, de l’ensemble du corpus juridique de l’administration de Dessalines. Le premier dans toute l’histoire de l’humanité, il mit à égalité les enfants issus du mariage et les enfants nés hors mariage reconnus par leur père. Il autorisa le divorce par consentement mutuel. Plus largement, il combattit le système de castes. Un écrivain anglais, David Nicholls, lui rend justice, je cite : « Pour autant qu’on peut parler d’un système de castes dans l’Haïti indépendante, Dessalines en était l’adversaire. » C’est dans cet esprit qu’il exigea que les fils et filles des colons souscrivissent au principe de l’héritage. C’est pour donner suite à cette exigence qu’il entreprit de vérifier les titres de propriété et qu'il déclara nuls, un mois après la déclaration de l'indépendance, « les ventes et testaments faits par les blancs» après septembre 1802. Dans une nouvelle socété où la quasi-totalité des citoyens étaient nés hors les liens du mariage, y compris les enfants des colons, l'on ne pouvais se prévaloir que de biens acquis. Et il me semble qu'on a mal compris l'esprit de l'article de la Constitution de 1805 assinilant tous les Haïtiens à des Noirs : Toute acceptation de couleur parmi les enfants d'une seule et même famille dont le Chef de l'Etat est le père devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous l'appelation génétique de Noirs.» Dessalines coulut évacuer les distintions sociales fondées en partie sur la couleur. En ce sens, il s'agit beaucoup plus d'une proposition nationale que d'une interpellation racialiste, comme on l'a prétendu. Il disait aux guerriers de la guerre de l'indépendance, noir et mulâtre : « Même calamités ont pesé sur vos têtes proscrites, même ardeurs à frapper vos ennemis vous ont signalés, même sort vous est réservé, même intérêts doivent vous rendre à jamais unis, indivisibles et inséparables.» Par quoi dans le legs de Dessalines une éthique de l'équité. Des générations subséquentes n'ont pas été à même de recueillir cette succession en l'adaptant au contexte de leur temps. N'est-ce pas là une éthique, susceptible de nous permettre de retrouver les points de jonction entre la nation et l'État