À qui appartient l’île de la Navase ?

Islam Louis Etienne Un État ne peut pas se concevoir sans les principaux paramètres de base (exception faite de celui du Vatican) : Un gouvernement, une population, un territoire déterminé et une souveraineté.

Le Nouvelliste
08 oct. 2015 — Lecture : 9 min.
Islam Louis Etienne Un État ne peut pas se concevoir sans les principaux paramètres de base (exception faite de celui du Vatican) : Un gouvernement, une population, un territoire déterminé et une souveraineté. Donc, un État est un groupe d’individus constituant une communauté politique limitée par une frontière géographique, établissant des lois qui protègent et garantissent les libertés individuelles et assurant la défense et la sécurité du territoire contre les autres États. Le gouvernement est une machine indispensable à travers laquelle l’État maintient son existence, exerce ses fonctions et atteint ses objectifs politiques. En politique, le mot souveraineté traduit l’autorité juridique et suprême au-delà de laquelle aucun pouvoir n’existe. C’est en vertu de ce principe qu’il peut régir la population, détient sur elle une autorité absolue et exerce la liberté de protéger le territoire contre les invasions domestiques et étrangères. Chaque fois que nous renouvelons le personnel politique, nous procédons à une traditionnelle prestation de serment par-devant une autorité établie avant la prise de fonction. Le récipiendaire prononce cette phrase: «Je jure de respecter et de faire respecter la Constitution et les lois de la République ». Ces paroles se sont révélées au fil du temps sans fondement et presque vides de sens comme un os sans substance et sans moelle. La bouche répète ce que le cœur et la conscience n’appréhendent ni n’interceptent même pas. Les personnalités qui sont investies du pouvoir sont-elles toujours conscientes de leurs responsabilités et des attentes de la population ? Nous avons pris l’habitude de passer à côté de l’essentiel, de donner audience aux gens qui n’ont rien à dire, qui ne défendent aucun principe et parfois qui ne savent même pas pourquoi ils sont payés et pourquoi ils sont détenteurs du pouvoir. Nous ne prenons pas le temps qu’il faut pour réfléchir sur certains problèmes sérieux de l’heure qui peuvent avoir une certaine influence sur notre devenir, ni dans les médias ni dans les salles de classe. Nous ne pensons pas à l’héritage que nous allons laisser à la postérité. Nous ne faisons pas en sorte que le serment prononcé sur la Constitution ne soit pas qu'un vœu pieux, mais un acte de responsabilité, non pas une simple formalité, mais un engagement personnel pour œuvrer au bien-être de la nation. Les problèmes réels du pays ne font même pas partie de notre univers… Avant d’entrer dans le fond du sujet, nous mettons sur la table les prescrits de la Constitution de 1987. Article 8 : Le territoire de la République d’Haïti comprend : a. La partie occidentale de l’île d’Haïti ainsi que les îles adjacentes : La Gonâve, la Tortue, l’Ile-à-vache, les Cayemites, la Navase, la Grande Caye et les autres îles de la mer territoriale. Il est limité à l’est par la République dominicaine ; au nord par l’Océan Atlantique ; au sud et à l’ouest par la mer des Caraïbes ou mer des Antilles. b. La mer territoriale et la zone économique exclusive. c.le milieu aérien surplombant la partie terrestre et maritime. Article 8.1 : Le territoire de la République est inviolable et ne peut être aliéné ni en tout ni en partie par aucun traité ou convention. L’histoire de la Navase Lorsque Christophe Colomb et les membres de son équipage effectuèrent leur quatrième voyage à la Jamaïque en 1504 à bord des canots de Diego Mendez et de Fieschi Bartolomeo, sur les côtés de l’île, ils connurent un échec cuisant. Cependant, ils découvrirent l’île qui n’avait pas d’eau et qu’ils appelèrent « Navaza » en référence aux Navas d’Espagne. En français, Navaza se traduit par Navase. Cette découverte fit l’objet d’une littérature abondante écrite par Fernando Colomb, le fils de Christophe, dans le livre « Historia del Almirante ». Par le traité de Basilia en 1795, l’île entière a été cédée par l’Espagne à la France sans préciser si la cession comprenait aussi « Navaza ». Le 24 décembre 1815, Simon Bolivar devait effectuer un voyage en Haïti à la recherche de soutien pour la cause de l’émancipation de la Jamaïque.Il fut fortement impressionné par la beauté naturelle de l’île et son aspect pittoresque. La Navase est une île avec une étendue de 18 km2, située entre Haïti et la Jamaïque, a prés de 150 km au sud de la baie de Guantanamo à Cuba et à 60 km à l’ouest de la péninsule de Tiburon. Elle est un refuge utilisé pour l’extraction du guano qui n’est autre chose que l’excrément des chauves-souris et des oiseaux, et qui est utilisé comme engrais naturel qui fait pousser les plantes plus rapidement. Aujourd’hui, elle est un grenier pour préserver et protéger la biodiversité, la santé, le patrimoine social et la valeur économique des récifs coralliens et écosystèmes des USA en vue de sauvegarder et maintenir un paradis pour les animaux en voie de disparition. Elle est depuis 1996, sous le contrôle d’une compagnie affiliée au ministère de l’Intérieur des USA, dénommée « The United States Fish and Wildlife Service ». Elle fut revendiquée à la fois par Cuba, les USA et même, autrefois, par la Grande-Bretagne. Peter Duncan, un ressortissant américain et capitaine dans la marine marchande, débarqua dans l’île et en prit possession au nom de son pays en 1856 .Un décret du gouvernement américain publié l’année précédente faisait du Guano une ressource stratégique pour les USA. Une notification sur ce que Duncan et son agent Edward Cooper appelèrent leur découverte fut envoyée au Département d’État le 3 décembre 1857, qui mit rapidement en application la loi votée par le Sénat américain «The Guano Islands Acts » qui déclara que «Toute île inhabitée contenant du guano est placée sous la souveraineté américaine » bien que toutes les constitutions haïtiennes depuis 1801 mentionnent les îles adjacentes comme parties intégrantes du territoire national. Selon ces constitutions haïtiennes, un territoire haïtien est réputé l’être, même s’il est inhabité.. Le 10 mars 1858, des consuls anglais et français précisèrent dans une communication que des citoyens américains avaient mis les pieds sur la Navase et l’ont déclarée territoire américain en y plantant leur drapeau. En avril de la même année, Faustin Soulouque, alors empereur d’Haïti, répondit à la menace des USA en envoyant deux vaisseaux de guerre avec instructions d’expulser et de déloger les Américains par la force. Cooper se tourna immédiatement vers son gouvernement et les USA avertirent alors l’empereur d’Haïti de leur volonté de défendre leurs ressortissants et ordonnèrent à l’équipage de la frégate «Saratoga » de se diriger vers l’île. Des pourparlers débutèrent donc entre les deux gouvernements. Le gouvernement haïtien, par l’intermédiaire de son agent commercial aux USA, Clark de Boston, défendit son droit de propriété sur l’île en arguant qu’elle appartenait à l’Espagne qui l'avait cédé à la suite du traité de Ryswick à la France. Les territoires cédés à la suite de ce traite deviennent libres sous le nom d’Haïti. La réponse formelle des USA émanant de John Appleton, assistant-secrétaire au Département d’État le 17 novembre 1858 était claire et précise. Elle établissait que l’île n’avait jamais été colonisée par les Espagnols et les Français, ni habitée plus tard par les Haïtiens. Elle était totalement libre. Malheureusement, l’empereur n’a pas eu le temps matériel pour soutenir sa thèse et pour défendre le dossier parce qu’il fut renversé par Geffrard. Donc depuis 1857, l’île de la Navase est un territoire disputé entre les USA et l’État haitien.Toutefois, les gouvernements haïtiens n’ont jamais entrepris des démarches sérieuses après la tentative avortée de Soulouque pour reprendre la possession de l’île, mais ils n’ont jamais relégué non plus leur droit de propriété aux Américains qui font interdiction aux Haïtiens de trop s'approcher de ce territoire. Les USA exercent un contrôle physique de l’île tandis qu’Haïti en a un contrôle légal et traditionnel. En 1917, les USA y installèrent leurs gardes-côtes. En 1989, le gouvernement militaire haïtien du général Prosper Avril dépêcha sur place une équipe de radioamateurs. Ils plantèrent le drapeau haïtien dans le sol et une inscription mentionnant la souveraineté haïtienne. Pendant plusieurs heures, ils émirent des messages radio depuis « radio Navase Libre ». Le conflit ressurgit en 1998 et reste un point litigieux entre les deux pays. Un groupe de sénateurs de la République conduit par le sénateur Samuel Madistin devait aussi entreprendre un voyage d’exploration sur l’île mais des difficultés de toutes sortes ont rendu le voyage impossible. Maintenant, l’enjeu n’est plus l’engrais qui n’est plus exploité, mais l’incroyable diversité des richesses biologiques de l'île. La Navase recèle des fonds marins exceptionnels avec des variétés de poissons, de scorpions et d’araignées inconnues ailleurs. Il est dit aussi que l’île contient de l’or et de l’uranium exploités à outrance par les USA à l’insu des autorités haïtiennes. On a découvert également dans l’île : a) 240 types de poissons avec 5 nouveaux spécimens et 4 types de lézards endémiques ; b) 90 espèces d’araignées, dont 25 sont ignorées par les scientifiques actuels; c) Des espèces de végétaux propres à l’île ; d) Deux espèces de lézards que l’on croyait disparues. La Navase est devenue plus importante avec l’ouverture du canal de Panama en 1914. Le transport maritime entre la côte est des USA et le canal passe entre Cuba, Haïti et la Navase. Il y avait toujours un danger pour la navigation, parce qu’on avait besoin d’un phare. En 1917, un phare a été construit. Il mesure 46m et 120m. Trois personnes ont été assignées à y vivre jusqu'à ce que le phare ait été automatisé en 1928. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, La US Navy a mis en place un poste d’observation sur l’île, et depuis, elle est restée inhabitée. L’accès à la Navase est dangereux et les visiteurs ont besoin d’une autorisation du bureau de pêche et de la faune de Boqueron (Porto-Rico) pour entrer dans leurs eaux territoriales et leurs terres. Depuis sa transformation en réserve, on refuse l’entrée aux opérateurs de radioamateurs ; mais ils peuvent faire le tour de l’île en bateau. La Navase est une île très importante aussi pour Haïti. Elle lui permet d’accroître l’étendue de sa zone économique exclusive (ZEE) limitée actuellement par la frontière terrestre avec la République dominicaine et la proximité géographique de Cuba, de la Jamaïque et des Bahamas. Cette extension de la ZEE permettrait à l’économie haïtienne de tirer profit d’une faune aquatique généreuse qui dynamiserait son marché local. En tout état de cause, les Haïtiens, tout en maintenant que l’île leur appartient de droit, semblent se désintéresser de son sort. Elle ne figure jamais dans des projets de développement du pays ni dans le budget national à aucun titre ; non seulement elle n’est pas habitée mais encore elle n’a aucune représentation effective de la souveraineté nationale ni réelle (un casec par exemple) ni virtuelle (un drapeau haïtien par exemple). Aucune structure de l’appareil étatique même symbolique n’existe sur l’île. L’État haïtien n’exerce aucun contrôle réel, effectif et même virtuel sur cette partie du territoire. Elle n’a même pas un poste de police. La Navase n’est jamais citée dans une activité nationale ni à titre de reconnaissance des lieux ni à titre d’exploitation des ressources ; alors qu’elle représente un véritable grenier, une mine d’or. Elle n’est même pas touchée par l’actuelle fièvre électorale. L’ancien ministre des Affaires étrangères du l'administration Alexis /Preval, Fritz Longchamp, fut le dernier membre de haut niveau d’un gouvernement à en faire mention. Répondant à l’ambassadeur américain Timoty Carney qui avait déclaré que l’île est sous la souveraineté américaine en dépit du fait qu’Haïti la reclamait, le chancelier avait dit: « Pour ce qui concerne le gouvernement, la Navase fait partie du territoire national ». On dit souvent qu’il ne faut pas remuer le passé, mais les blessures ne sont pas fermées. Elles vibrent dans le sous-sol de la société comme un cancer sans répit. Leur seul traitement est la vérité et ensuite la justice. L’oubli est à ce prix.. La prochaine législature a du pain sur la planche… Islam Louis Etienne Mai 2015