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A l\'intention de nos amis américains

Publié le 2004-12-23 | lenouvelliste.com

Alors que va bientôt s\'achever la première phase de la seconde Occupation étrangère de notre pays commencée le 19 Septembre 1994, en relisant le numéro 30573 du journal «Le Matin» du 24 au 26 Décembre 1994, nous nous sommes attardés sur les déclarations de M. Brian Atwood, Administrateur de l\'USAID, déclarations qu\'il a faites à l\'issue d\'une brève visite en notre capitale. M. Atwood disait en substance en parlant du traitement de choc qu\'a subi notre Armée, que «les dents du tigre devaient être arrachées, et cela s\'est produit», que cinq millions de dollars seraient octroyés pour réinsérer dans la vie civile les milliers de militaires haïtiens démobilisés, que l\'intervention américaine en Haïti était «un très grand succès». M Atwood avait profité pour apporter quelques bricoles à ses protégés du gouvernement haïtien au titre d\'une enveloppe de deux cents millions de dollars promis à Haïti par le gouvernement américain. La fin de la phase proprement américaine de l\'Occupation étrangère et la relecture de cet article du «Matin» nous a inspiré ces quelques réflexions que nous livrons au public. Nous aurions pu tout simplement dire à ce Monsieur Brian Atwood que ses déclarations sont inconvenantes, que ses ingérences dans les affaires intérieures d\'un Etat souverain ou réputé souverain sont inacceptables et que son humour est de très mauvais goût... Nous préférons plutôt écrire cet article pour dire à nos amis américains que l\'intervention armée de leur pays en Haïti n\'est pas un «très très grand succès». A part un aspect cosmétique, car elle a ramené au pouvoir le Père Jean-Bertrand Aristide, elle n\'a rien résolu de la crise haïtienne, qu\'elle n\'a fait que compliquer encore plus en l\'aggravant d\'une composante d\'Occupation militaire étrangère. Nous avons maintes fois écrit que le Père Jean-Bertrand Aristide n\'était pas le problème, que le problème était en réalité essentiellement une crise politique entre Haïtiens, qui devait être résolue par des moyens politiques et non par des moyens militaires, et que l\'on devait par-dessus tout privilégier le dialogue politique entre les Haïtiens. Au contraire, les interventionnistes étrangers se sont ingéniés à saboter systématiquement le dialogue interhaïtien, pour pouvoir plus facilement faire main basse sur le pays et nous imposer leurs volontés. La solution militaire imposée par les étrangers ne durera pas. Dès que les troupes étrangères auront le dos tourné, la crise haïtienne rebondira avec encore plus d\'acuité. Nous disons à M. Atwood, aux diplomates américains, et à leur gouvernement, qu\'il existe en Haïti un petit noyau de nationalistes purs et durs, jalousement et passionnément attachés aux principes fondamentaux de la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats souverains ; du respect de la souveraineté nationale et de l\'indépendance politique de tous les Etats petits et grands ; qui sont fermement opposés à l\'intervention militaire étrangère en Haïti, qu\'elle soit américaine, multinationale, ou couverte du label onusien ; et qui ne se sentiront jamais liés d\'aucune sorte par les tenants et aboutissants d\'une intervention étrangère. Les secteurs nationalistes ne capituleront jamais. Cette remarque est également destinée aux Nations Unies afin que demain elles n\'en prétextent ignorance. Américains et Onusiens doivent bien se mettre en tête qu\'il y a des gens qui sont contre leur présence armée sur le territoire haïtien et que cette opposition est avant tout une opposition de principe. M. Brian Atwood et ses semblables ne pourraient en réalité crier victoire que lorsque les secteurs nationalistes, anti-interventionnistes, anti-occupationnistes, chanteraient tous en choeur les louanges de l\'intervention militaire et de l\'Occupation étrangère. Il ne verra jamais cela, ce cher M. Atwood, mêmes dans ses rêves les plus doux. L\'intervention militaire se révèlera rapidement un échec politique analogue à celui de la Première Occupation américaine de 1915-1934. La Seconde Occupation ressemble trop à la première pour ne pas aboutir au même résultat. En politique comme en histoire, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Annie Hilaire Jolibois écrit dans son livre « Démocrates et démocratie » : « On a beau vouloir reléguer le passé d\'un peuple, il revient toujours à la surface, et il y a comme une sorte d\'analogie entre le passé et le présent ». Cette observation s\'applique aussi bien aux Haïtiens qu\'aux Américains. M. Brian Atwood devrait savoir que le dernier mot reste toujours au nationalisme en Haïti même après une longue période où celui-ci semble faire fond. Les journalistes américains ne se gênent pas pour affirmer que dans le sillage de l\'Occupation militaire américaine, il y aura une occupation civile qui va suivre, où les « experts » américains investiront tous nos ministères et tous nos services publics, qu\'ils soient Américains d\'origine ou bien Haïtiens de la diaspora, utilisée en l\'occurrence comme une cinquième colonne, et que les capitalistes américains s\'empareront bientôt de nos entreprises publiques, de nos télécommunications, de nos ports et de nos aéroports, comme compensation légitime des valeurs immenses qui ont dû être déboursées pour financer le corps expéditionnaire américain qui a ramené le Père Jean-Bertrand Aristide au pouvoir au nom de la « démocratie ». Nous pouvons prédire à M. Atwood et à tous les journalistes qui se prêtent complaisamment à la campagne de désinformation menée par le gouvernement américain et ses agents, qu\'à terme les Haïtiens rejetteront les Occupants étrangers qu\'ils soient militaires ou civils, occupants dont la tâche évidente serait de satelliser définitivement la République d\'Haïti aux Etats-Unis et d\'en faire une semi-colonie comme la Chine au début de ce siècle. Ce processus de recolonisation, même assaisonnée à la sauce humanitaire et onusienne, ne passera pas. Les Nationalistes haïtiens finiront par faire échouer cette entreprise anti-haïtienne, tôt ou tard. C\'est exactement ce mécanisme qui a fait échouer la première Occupation, c\'est lui qui fera échouer aussi la seconde Occupation. Le refus opiniâtre des Nationalistes d\'adhérer à la construction du nouvel édifice socio- politico-économique voulu pour nous par le gouvernement américain à travers la première Occupation, a représenté dès 1915/1918 un véritable cauchemar pour les autorités américaines, car elles savaient que ce refus obstiné de collaborer des Nationalistes, très minoritaires pourtant au début de la première Occupation, représentait politiquement une menace permanente pour l\'issue heureuse de leur occupation. M. Brian Atwood devrait lire le rapport de la commission Forbes remis au Président Hoover le 26 Mars 1930, document qu\'il pourrait trouver sans trop de difficulté dans les archives à Washington. Les Nationalistes haïtiens après plusieurs années de lutte avaient fini par avoir raison de la puissante machine politico-militaire américaine qui dut en la circonstance s\'avouer vaincue. L\'Occupation de 1915 fut une terrible défaite politique pour les Américains, celle de 1994 beaucoup plus courte le sera également ; ce n\'est qu\'une question de temps. La seconde aventure militaire américaine en Haïti va coûter cher à ses auteurs, un prix politique prohibitif. M. Brian Atwood et les autres responsables politiques de l\'Administration Clinton qui se réjouissent en ce moment avec lui devraient profondément réfléchir sur ce que nous sommes en train de dire, (si toutefois ils sont capables de réflexion profonde), et qui a d\'ailleurs été magnifiquement illustré par le politologue Claude Moïse dans son livre « Constitution et luttes du pouvoir en Haïti ». Cet auteur écrit donc : « Dans l\'intérêt de l\'Occupation, il serait plus que souhaitable que toute la classe politique contribue à l\'édification du nouveau régime... La présidence et les autorités de l\'Occupation gagneraient à associer étroitement l\'opposition à la réforme des institutions... La Charte de 1918 à la déception des dirigeants américains ne résulte pas du consensus des classes dirigeantes haïtiennes ». Ces réflexions gardent toute leur valeur aujourd\'hui même. On trouve également dans les journaux de l\'époque des interventions comme celle-ci due à la plume de l\'avocat Georges O\'Callaghan, parue dans ce même quotidien « Le Matin », le 11 Novembre 1915, le jour où le Sénat haïtien allait à son tour se prononcer sur la Convention. Me O\'Callaghan écrit donc dans son article : « Quoi, vous êtes en face d\'une occupation militaire, le territoire est occupé et vous avez la naïveté de parler de souveraineté et de constitution! C\'est l\'Occupation américaine qui a bien voulu vous laisser subsister comme Sénat, c\'est elle qui vous a protégés contre les Cacos... ». Il était difficile en vérité d\'être plus occupationiste que l\'avocat haïtien Georges O\'Callaghan. Beaucoup de compatriotes étaient alors comme lui, et beaucoup sont aujourd\'hui comme lui. Les O\'Callaghan sont toujours là. M. Brian Atwood, s\'il vivait en 1915 et s\'il avait été un membre de l\'Administration Wilson, aurait été très satisfait d\'entendre pareilles déclarations d\'un Haïtien en faveur de l\'occupation de son pays par des forces étrangères et il aurait pu même s\'appuyer sur les propos d\'hommes comme Georges O\'Callaghan pour affirmer, comme aujourd\'hui, que l\'intervention militaire américaine est un « très très grand succès ». Ce serait faire montre d\'une grande naïveté et d\'un pauvre jugement politique. L\'article de Me O\'Callaghan est semblable à des dizaines d\'autres publiés à la même époque, car, comme aujourd\'hui, Haïti en 1915 était en majorité favorable à l\'Occupation. Cet article paru il y a quatre-vingts ans dans ce même journal, prouve bien à M. Brian Atwood qu\'en 1915 comme en 1994, l\'Occupation américaine avait ses thuriféraires et ses zélateurs mais que cela n\'a finalement rien changé au sort pitoyable de la première Occupation après dix-neuf ans. La seconde Occupation connaîtra également la même destinée. M. Brian Atwood et avec lui tous les Officiels du gouvernement américain commettent une grave erreur en chantant victoire de la sorte. Ils s\'exposent tous à une sérieuse déconvenue. M. Atwood croit sincèrement qu\'avec 5 millions de dollars, il va régler le problème des militaires qui ont été ainsi jetés à la rue, au mépris de la Constitution haïtienne et des lois en vigueur. Il est une question qu\'il ne pourra jamais régler pécuniairement, c\'est celle de la terrible humiliation qu\'ont reçue tous les Haïtiens conscients, dépositaires de la dignité nationale, à quelque tendance politique qu\'ils appartiennent. A combien M. Atwood évalue-t-il le prix de cette très grave humiliation ? A 5 millions ? A 50 millions ? A 500 millions ? Qu\'importe ! Il ne pourra jamais la monnayer. Elle empoisonnera durablement les relations haïtiano-américaines pour très longtemps dans le futur, quand l\'euphorie et les illusions des Haïtiens à propos de la seconde Occupation seront retombées. Nous désirons des relations équilibrées et saines entre Haïti et les Etats-Unis, sur la base du respect mutuel entre deux partenaires, non sur la base de rapports de dominant à dominé. Cela nous ne l\'accepterons jamais. On pourrait résumer ainsi notre position « Partnership yes, leadership no ! ». Nous voulons des relations qui soient bénéfiques pour nos peuples. Ce n\'est certainement pas à coups d\'interventions militaires qu\'on peut parvenir à ce résultat. M. Brian Atwood fait mention de l\'aide de 200 millions de dollars que son gouvernement se propose d\'apporter à notre pays pour l\'année 1995, mais tout le monde sait que ce n\'est qu\'une infime partie du montant des dommages causés à Haïti par un embargo criminel de trois ans dont le chef de file était les Etats-Unis eux-mêmes. Cela nous n\'avons absolument pas le droit de l\'oublier. Nous faisons clairement ressortir cet aspect dans notre petite brochure « Quelques idées à l\'intention des interventionnistes étrangers donneurs d\'embargo et de sanctions » parue l\'an dernier à l\'Imprimeur II et encore disponible en librairie. Le seul effet visible de la levée de l\'embargo et des sanctions est la prolifération alarmante de petits marchés en plein air sur nos trottoirs où s\'entassent pêle-mêle toutes sortes de vieux vêtements, de vieilles chaussures, de bataclans et de débris divers, importés à grands frais de Miami. Cela semble indiquer clairement quel modèle de développement le Président Clinton a prévu pour Haïti... Encore une fois, nos amis américains ont mis la charrue avant les boeufs. Il faut avoir le courage de regarder les choses en face. L\'intervention militaire américaine n\'a rien réglé. Elle a créé en fait plus de problèmes qu\'elle n\'en a résolus. La politique de la canonnière est anachronique. Elle appartient à un passé révolu. Elle ne peut produire aucune solution politiquement viable et durable. De notre côté, fidèlement à l\'idéal toujours défendu par l\'immortel Georges Sylvain, nous ne pouvons qu\'une nouvelle fois demander le départ inconditionnel et immédiat de toutes les forces étrangères qui occupent le territoire national.
Dr Georges Michel Ancien constituant de 1987 (« Le Matin », 28 Mars 1995)
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