Kettly Mars : « Je suis vivant »

Publié le 2015-07-14 | lenouvelliste.com

Dieulermesson PETIT FRERE Certains chroniqueurs peuvent ne pas aimer le dernier roman de Kettly Mars, « Je suis vivant ». Cela va de soi. Peu importent les raisons avancées. Mais un fait est certain, c'est qu'il est bien écrit. Dans une langue soignée, savante, un vocabulaire bien choisi, style impeccable, histoire concise. Le livre accroche dès les premières pages. C'est l'un des points forts de tout grand romancier, et l'auteure de « Saisons sauvages » n'échappe pas à cette règle. Ce livre vient, une fois de plus, confirmer qu'elle est, avec Yanick Lahens, l'une des deux plus grandes figures de la littérature féminine haïtienne contemporaine. Paru en avril 2015 chez Mercure de France, « Je suis vivant » raconte l’histoire d'une petite famille bourgeoise, Francis et Eliane Bernier, leurs quatre enfants, Grégoire, Marylène, Gabrielle et Alexandre, qui vivait tranquillement à Lafleur Ducheine, un quartier chic de Port-au-Prince. Voilà déjà quarante ans qu'elle (cette famille) vit ici. Dans cet environnement paisible et propre où il fait bon vivre, elle vit en parfaite harmonie avec la nature, et se livre fièrement à ses activités quotidiennes. Jusqu'au moment où un événement pour le moins déconcertant va tout basculer. Au lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2010, Grégoire reçoit l'un de ces coups de fil fatidiques qui déstabilisent de fond en comble. Confié à un centre psychiatrique depuis son jeune âge, Alexandre, l'enfant chéri de la famille, frappé d’autisme, doit rentrer chez lui. Pour cause : le bâtiment logeant l'institution est fissuré et voilà que le choléra s'y mêle, le personnel doit plier bagage. Cela tombe exactement un an et un jour après la mort du père. D'un autre côté, Marylène, partie pour des études de peinture en Belgique, a décidé de rentrer chez elle. Alexandre finira-t-il, après toutes ces années passées au centre, par s'adapter et vivre au sein de cette nouvelle famille ? Quel comportement adopter face à cet homme, cet étranger qui vit en reclus dans cette petite pièce au fond de la cour ? Et cette idylle au goût âcre qui se développe lentement et tendrement derrière les murs de l'atelier entre Marylène et Norah, ce mannequin free-lance, serveuse la nuit mais qui vend ses charmes aux heureux clients pour sauver son quotidien ? « Je suis vivant » est un roman d'une grande sensibilité. Plein d'émotion, de tendresse et d'amour. Il est fait avec des matériaux humains. Et c'est ce qui explique ce côté humanisant de l'histoire et humaniste des personnages. Au retour d'Alexandre dans la maison familiale, personne ne s'est montré indifférent à son endroit. Ni sa mère Eliane, ni ses frères et sœurs, ni même les servantes et gardiens de cours qui lui ont apporté leur aide et essayé de comprendre son mal, le sens de sa folie. Si son retour paraît être au début une catastrophe, la famille a vite fait de gérer cette situation qui n'a pas manqué de troubler les uns et les autres. Roman psychologique, drame social, « Je suis vivant » est également un livre d'une grande générosité. À sa lecture, l'on ne peut s'empêcher de compatir au sort de ce frère atteint de ce trouble marginal. Il y a cette sorte de solidarité des personnages qui fait penser à la débrouillardise, la communion fraternelle haïtienne dans le malheur. Cette solidarité retrouvée dans « Gouverneurs de la rosée », « Bain de lune », « Compère Général Soleil » et « Passages » (pour ne citer que ceux-là) qui ne manque pas de faire de l'Haïtien un peuple résilient. En effet, dans ce roman où les voix de tous les personnages se font entendre –Kettly Mars utilise la narration alternée en donnant la parole à tous ceux qui bougent– l'invitée d'honneur de la 20e édition de Livres en folie s'est proposée d'étudier l'âme humaine dans toute sa profondeur. MARS, Kettly, « Je suis vivant », Mercure de France, 2015, 177 pages.


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