Jean Venel Casséus
Avec le temps va, tout s’en va en Haïti. On oublie les visages, les dates et les lieux. L’histoire est un chat qui dort qu’il ne faut pas réveiller. Les symboles, les valeurs et la mémoire s’effritent dans une certaine modernité qui ne part pas de nous et qui nous force à nous oublier.
Si nous, Haïtiens, nous n’appartenions qu’à nous uniquement, le monde nous aurait déjà laissé crever dans notre insouciance, notre immobilité, nos paresses inutiles. Mais, heureusement, il y a des parts de nous qui appartiennent à l’humanité, à l’homme, à Dieu et aux dieux. Ces parts de nous qui donnent un sens aux mots les plus utiles, à savoir l’eau, l’air, la terre et le feu qui, dans leur ultime convergence, engendrent la liberté : la liberté pour tous.
Dans un mois, ce sera le 224e anniversaire de la fameuse cérémonie politico-religieuse du Bois-Caïman. De cette manifestation du 14 août 1791 est né l’homme libre, l’homme noir. Avant, on ne pouvait être, dans la pensée débile des colons, homme et avoir la peau noire. Cet instant, on l’évite, on l’occulte dans les grands calendriers. Ce Bois-Caïman, on le laisse aujourd’hui aussi vulgaire qu’insignifiant, aussi laid que misérable.
Situé dans la commune de la Plaine-du-Nord, à une vingtaine de minutes de la ville du Cap-Haïtien, Bois-Caïman devrait être le Jérusalem des Black People. Hélas ! Ce point de départ des Toussaint, Dessalines, Martin Luther King Junior, Malcom X, Mandela... meurt petit à petit dans une solitude qui chasse son symbolisme. Ses habitants croupissent dans une misère insupportable mais espèrent qu’un jour ou l’autre ils finiront par mettre la main sur des soi-disant « mannes ». Selon la mythologie, il se cache le long des mornes surplombant Bois-Caïman d’énormes trésors que surveillent certains esprits. En attendant « Godo », ce sont les poussières et la mal-cité qui y règnent. Parfois, des pèlerins curieux ou nostalgiques en quête de connexion avec leurs origines y passent pour se ressourcer.
KRI Bois-Caïman
Pour que cesse cette descente aux enfers et stopper cette amnésie hémorragique, il est créé par un groupe d’habitants de la zone le « Konbit pou Revalorize Imaj Bois-Caïman » dont le sigle est KRI Bois-Caïman. À travers cette structure, ils entendent prendre leur destin en main et transformer leur chaos en opportunité par la force de leur rêve en hommage aux devanciers.
Les responsables du KRI Bois-Caïman souhaitent l’avènement d’un couloir touristique partant de leur bouquet (lakou Bois-Caiman, Basen Kare, Nan Briz) en passant par « Basen Sen Jak », le palais « Sans Souci » jusqu’au cœur de la Citadelle. Ici, il y a, certainement, une histoire, un mystère, une énergie à offrir au reste du monde ; un cri profond et sincère à placer dans la voix des opprimés de partout.
Aucune feuille n’est trop desséchée pour que son arbre la reconnaisse. Ainsi, par ses racines profondes et nombreuses, le feu figuier voudrait bien se défaire de son éternel automne pour un printemps de grande et de bonne vibration.
Messieurs et dames les autorités, Bois-Caïman crie pitié. Ouvrez vos oreilles !
Misérable Bois-Caïman
Jean Venel Casséus Avec le temps va, tout s’en va en Haïti.