Les cerfs-volants de Claude Bernard Sérant

La guerre avait tout contaminé dans le parc où les enfants lançaient leurs cerfs-volants à la poursuite du bleu. Le cerf-volant qui relie la terre au ciel devrait être un pur symbole de l’espoir, de l’amour, du vivre-ensemble.

Publié le 2015-05-28 | lenouvelliste.com

La guerre des cerfs-volants aura-t-elle lieu ? Un cerf-volant qui mangerait toute la place au soleil, voire les ‘’compères général soleil’’. Le vent, l’air et tout ce qui maintiendrait l’équilibre de l’homme sur la planète. Claude Bernard Sérant, l’auteur du conte, l’a prédit : « L’idée d’entrer en guerre est déchirante. » Pour un temps, celle-ci a divisé, a meurtri et aussi rassemblé, à la fois, les enfants contre Thompson Thomas, cet adepte du Club des chevaliers de haut vent qui voudrait défendre, à visage découvert, les intérêts de son clan, aux préjudices des autres qui ont choisi l’un des leurs pour confectionner leurs cerfs-volants. Cette nouvelle du journaliste Claude Bernard Sérant touche tout l’homme. Aujourd’hui, les hommes, les Haïtiens, dans ce cas précis, ont besoin d’apprendre à déployer leurs cerfs-volants, sans nuisance. Il y a de la place au soleil pour chacun d’entre nous. Cependant, dans notre vision individualiste, nous n’acceptons pas que les autres envoient leur ‘’Kap’’ dans l’air. Comme quoi, tout l’espace, tout le vent, tout le soleil relèvent de notre domaine particulier. Non, ce n’est pas possible ! En outre, sous le couvert de cette histoire, le nouvelliste Sérant distille un message clair aux enfants du monde. Il a emprunté la voix de Marc-Aurèle, l’un des personnages. Celui-ci a rêvé du jour – un 20 novembre (la Journée internationale des droits de l’enfant) - où tous les enfants, en Haïti, d’abord, lanceraient des cerfs-volants avec des messages de paix aux hommes de tous les horizons. Dans un style poétique qui vous chatouille les sens, le conteur explose : Par exemple : « Fringants, ailes frémissantes, les cerfs-volants prennent leur envol par essaim, chacun représentant une lettre de l’alphabet : grand A, grand B, grand C, grand D, grand H... ces signes graphiques arpentent l’espace en jouant les partitions aléatoires du vent. » L’espèce Thompson Thomas La société haïtienne vénère ce spécimen d’homme pour qui n’existent que ses seuls intérêts ou celui de son clan. Tout autre doit être ainsi cloué au pilori. Le cas du jeune adolescent Thompson Thomas, âgé de seize ans environ, héritier de son père – le cerf-voliste Abner Thomas. Il montait, au même parc, des cerfs-volants, mais, à la différence de son papa, il entendait livrer un véritable combat aux autres adolescents venus en ces lieux jouer aux cerfs-volants, sans les acheter de son atelier de confection de Grandou. Il tempête ! Il est furieux ! Sa jalousie a explosé. Thompson Thomas a refusé le droit aux autres enfants de jouir des avantages du parc ; il leur barrait la route ; il leur compliquait la vie. Son rejet a, pourtant, produit l’effet contraire : il a uni les forces des enfants, et ceux-ci ont vaincu Thompson et, par-dessus tout, se sont mis ensemble. Ils ont constaté l'importance de la solidarité et l’impact de l’amour. D’ailleurs, Thompson est venu, de par lui-même, se confesser à eux. « Il leur avoua que son sentiment de jalousie l’avait empêché de voir et d’apprécier l’expression artistique qui se dégage de l’œuvre des autres. » Comme Thompson l’a déclaré, les gens vous haïssent sans objet véritable, sans fondement ; c’est comme un sport à l’échelle nationale : le sentiment de haine qui flambe les cœurs... L’évocation de ces souvenirs nous rappelle que chacun de nous, en son for intérieur, cultive un Thompson dans son tempérament, son comportement, son quotidien qu’il nous faudrait bannir. Cela ne nous conduira nulle part. L’entreprenant Blockzo « Son père, avant de mourir, lui avait appris que la peur était la racine de tous les mots. Au moment où le vent du découragement le poussait à l’abandon de la lutte, il crut entendre la voix de ce dernier de l’au-delà : Mon fils, si tu arrives à vaincre la peur aujourd’hui, tu surmonteras les adversités de la vie demain. » « Je vous le dis, se reprend-il, ce petit morveux aura un cerveau lent. Le dieu du vent le fera tomber dans son propre piège, prévient Blockzo, avec assurance. » Cette histoire a allumé les flammes de l’amour d’Étienne pour Julie. Celui-ci ne savait pas comment exprimer sa passion; cette guerre de cerfs-volants lui a facilité la tâche. En effet, comme l’a souligné Claude Bernard Sérant : « Au beau milieu de la guerre, l’amour ouvrit une brèche dans les remparts de la haine. » Ce sentiment de haine a, au contraire, enhardi les autres. Tous les peureux se sont réunis et ont créé, après avoir vaincu Thompson « des palindromes sur l’ardoise du ciel, c’est-à-dire des mots qu’on pouvait lire de gauche à droite ou de droite à gauche. » Le trio Elie, Lubin et Ernest, en tête, ayant toujours rêvé d’allier art et loisir créatif, proposa aux enfants de produire de la musique éolienne pour une véritable danse de la victoire. Ainsi, « Bouteilles vides, bâtonnets de verre, morceaux de fer, fragments de coquillage, vieillies casseroles, et toute une gamme d’objets usuels, qu’ils avaient recyclés, se transformèrent en instruments de musique. » Un cerf-volant, une épave d’amour a vaincu la guerre... L’ouvrage est superbement illustré par Tedy Kesser Mombrun (Alain Possible), avec la mise en couverture d’Emmanuel Guy Rodolphe Fraenckel et une soigneuse photo du conteur, en quatrième de page, signée Francis Concite.
Wébert Lahens webblahens@yahoo.fr
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