La guerre des cerfs-volants de Claude Bernard Sérant

(Quand on retrouve son enfance…)

Publié le 2015-06-01 | lenouvelliste.com

Roland Léonard

Je plains tous ceux qui, adultes ou jouant à le paraître, étouffent toute innocence, effacent toute trace de poésie, de fraîcheur et de verdeur morales, de féérie et de candeur enfantines chez eux.

Ils ne savent pas, en vérité, la valeur de ce à quoi ils ont renoncé, de ce qu’ils ont perdu. Se blindant contre la férocité des uns, se méfiant de la trahison et des coups fourrés des autres, ils ont rejoint la bande des fauves. Ils ont élargi le cercle des adhérents au «chen manje chen», «Homo homini lupus», au «Timeo danaos et dona ferentes» des paranoïaques. Désabusés, sceptiques et cyniques, ils ne savent plus s’émerveiller, ces vieillards, des simples beautés du monde. Ils jettent un regard amusé et moqueur sur celui qui honore encore les souvenirs et les états d’âme de l’enfance, des âges du jeu et de l’idéal. «Naïf ! Attardé ! Demeuré !», vous disent-ils.

Qu’importe leur avis, si cela nous fait du bien de retrouver cette période de simples bonheurs ! Replongeons-nous avec Claude Bernard Sérant dans les eaux bleues de l’âge tendre et des têtes de bois.

Notons que le monde qu’il décrit n’est pas si innocent que ça, puisqu’il s’agit de batailles, de guerre … de cerfs-volants heureusement. L’agressivité est inscrite dans les gènes, la biologie et le psychisme du genre humain. Elle se manifeste à tout âge, précocement et souvent dès le berceau.

Quels sont donc la trame et le fil de cette histoire palpitante ?

Le Vendredi saint est un jour d’apothéose pour les cerfs-volistes : la fête y est à son point culminant, un peu partout dans le pays. Dans un quartier et une paroisse de Port-au-Prince, une bande de gamins et jeunes cerfs-volistes s’attendent comme chaque année, avec fatalité, à un plaisir gâché par le «grandou-la-terreur» de Thompson Thomas, un adolescent haineux, de seize ans – aux oreilles en feuille de chou et à l’œil torve – qui leur fait des misères. Ce «grandou», maître du ciel est comme un bateau de corsaires, de pirates qui coule sans pitié, avec ses lames de rasoir «Zwing» ou «Gilette» tous les petits «kap» navigant dans le ciel. Les beaux cerfs-volants de ces gosses sont pratiquement torpillés par le «grandou» diabolique. Menés par Blockzo et Marc-Aurèle, deux gosses courageux, entreprenants et imaginatifs qui leur relèvent le moral, Babou, Sylvie, Etienne, Ernest, Elie, Lubin et Marguerite décident d’affronter le brigand et de mettre fin à son règne. Ils s’équipent en conséquence et y parviennent. Victoire totale et conversion miracle du bandit.

Quel beau conte ! Quel beau récit ! Claude Bernard Sérant a voulu peut-être raconter une période de son enfance. En tout cas, il s’est parfaitement mis dans la peau des gosses, en bon psychologue, traduisant leur mentalité. Le merveilleux est présent dans l’histoire avec l’invocation au dieu du vent qui punit en finale Thompson Thomas, du club des chevaliers de Haut-Vent. La romance et les amours enfantines, candides et romantiques nous ravissent dans le flirt pudique entre Étienne et Julie. Que c’est touchant ! Quelle innocence !

L’épisode narratif décrivant la bande de rara est un autre grand moment du récit. Quel sens de l’observation ! Quel esprit précis !

Claude Bernard Sérant écrit une belle histoire pour enfant et adolescent, mais avec une plume d’adulte. Pour les lecteurs de 0 à 77 ans, sans fausse honte.

La plaquette est bien illustrée.

Roland Léonard
Auteur


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