L'audace de l'espoir

Publié le 2015-03-26 | lenouvelliste.com

On ne peut pas espérer si on n'a pas osé essayer. Voilà le maître-mot qui doit dominer le reste de nos jours. Que serons-nous aujourd'hui si Dessalines, Christophe, Pétion et les autres n'avaient rien essayé? Nous devons avoir l'audace de penser que ce sont les idées qui mènent le monde et que les plus grandes cathédrales du monde ont été construites à partir d'une simple idée. Nous devons avoir l'audace de croire qu'il est facile de ne rien faire que de faire quelque chose et que les premières idées paraissent toujours irréalisables. Nous devons avoir l'audace de mettre tout le monde ensemble pour construire une nation plus unie en mobilisant toutes les énergies et les ressources disponibles en vue de réaliser un rêve collectif avec de maigres moyens, des gens fous avec une foi inébranlable, de réussir même si les temps sont flous. Nous devons avoir l'audace de poser la première pierre dans la construction d'un bâtiment qui deviendra un jour une forteresse au service de toute une communauté. Avoir l'audace de croire, malgré toutes les indications contraires, que nous pouvons restaurer un sens de la communauté au sein d'une nation déchirée par les luttes intestines. L'audace de croire que malgré les revers personnels, nous avons quand même une emprise et par conséquent une responsabilité sur notre propre destin de peuple libre et indépendant. Chez nous, l'administration communale, comme son nom l'indique, s'occupe de la vie dans la commune. D'abord la propreté physique en assurant le nettoyage et la collecte des ordures et des déchets ménagers. Ensuite la propreté sociétale en s'occupant des mendiants, des vieillards, et des handicapés sans famille et sans ressources. Une gestion efficace et effective de cette couche défavorisée de la population serait réelle et plus concrète si on pouvait les réunir dans un seul et même espace. Ce qui nécessite une mobilisation de ressources considérables et une vision stratégique pour gérer au mieux cette frange démunie de la population. L'œuvre constructive de Justinien Etienne Justinien Etienne, capois authentique, était un rêveur c'est-à-dire quelqu'un qui avait une vue de la vie très pragmatique et réaliste tout en gardant les pieds sur terre. C'est presque toujours, dans une famille, le rêveur qui l'emporte. La sauvegarde de notre monde n'est nulle part ailleurs que dans le cœur humain, la pensée humaine et la responsabilité humaine. Cette responsabilité lui a conféré une grandeur et une dimension qui lui ont donné une place de choix dans la galerie des grands héros de la nation. En 1880, il était magistrat de la commune du Cap-Haïtien et proposa, d'abord a ses assesseurs ensuite aux membres du cercle de commerce de créer un hospice pour les démunis. Ce fut une idée géniale qui fut accueillie avec chaleur et enthousiasme par toutes les catégories d'autant plus que le Cap est une ville touristique charmante avec une histoire abondante et historique; des monuments et des constructions coloniales et de belles plages. Une ville qui veut vendre son charme doit travailler sans cesse pour diminuer ses laideurs et ses travers. La création de l'hospice était d'abord pour Justinien une idée qui fut rapidement transformée en projet. Avec une assurance certaine et une volonté farouche, il demanda à son ami architecte Frédérick Rutter de lui faire un plan et il s'occupera du reste. Les difficultés majeures auxquelles il devait faire face étaient de trois ordres: L'espace, le financement pour la construction et le fonctionnement, le personnel hospitalier. De concert avec ses collaborateurs, ils décidèrent de recourir aux souscriptions. Sans le décourager, ses collaborateurs ne croyaient pas réellement qu'il allait pouvoir concrétiser le projet à partir des ressources financières privées. Justinien, par contre, était motivé par une véritable passion pour la réalisation de son œuvre. Il avait trouvé un allié sûr et important en la personne de Mgr Constant Hillion, l'un des tout premiers évêques du diocèse du Cap-Haïtien. Ce diocèse a été crée le 3 octobre 1861 et Mgr Hillion y a siégé comme évêque de 1872 à 1886. Mgr Hillion a résolu le problème du personnel hospitalier avant même le début des travaux de construction en sollicitant la collaboration des religieuses de la Congrégation des filles de la Sagesse. Ces religieuses ont répondu favorablement à l'appel du prélat et ont confirmé leur participation au projet dès que l'hospice serait en état de fonctionnement. Justinien avait pensé que l'espace approprié pour placer un hospice devait se trouver en dehors de la ville loin du bruit et du vacarme quotidien. Il avait voulu utiliser une ancienne caserne coloniale située sur la colline. Elle est connue sous le nom de Mandeau. Elle est géographiquement retirée avec une pente douce et une fraicheur prenante alimentée par une brise constante et une température agréable qui font de ces lieux un havre de paix et de repos. Florvil Hyppolite, alors sénateur de la République, s'empara du projet et entreprit toutes les démarches au niveau de la chambre législative pour la concession de l'espace. Les démarches ont abouti sans difficultés majeures. Le gouvernement l'avait donc autorisé à placer sur la grande porte d'entrée de la caserne coloniale la mention suivante: Hôpital à construire. Le sénateur Hyppolite avait aussi utilisé son influence et ses relations au parlement pour obtenir une subvention de trois mille gourdes. Il avait utilisé ce projet pour augmenter son capital politique. En 1881, une épidémie de petite vérole décimait les familles à travers le pays et plus spécialement dans la métropole du Nord. L’hospice était d’une nécessité extreme. On fit rapidement la pose de la première pierre et les premières fondations de l'hospice Justinien avec seulement six cents gourdes de disponible à la surprise générale et au grand étonnement des amis et des incrédules. Les troubles politiques qui ont conduit aux renversements successifs des présidents Salomon et Légitime n'ont pas aidé à l'avancement des travaux qui devaient durer huit ans. Le manque de support et de fonds n'ont pas permis à la construction d'être réalisée dans le temps imparti. Justinien n'a pourtant rien perdu de son mordant et de sa volonté d'aller jusqu'au bout de son aventure. Le 16 mars 1890, l'hospice fut inauguré solennellement et grandiosement, avec faste et d'imposantes manifestations. Tous les employés de l'Etat, les associations constituées, le Cap comme un seul homme ont pris part à l'interminable procession partie de la cathédrale pour se rendre à l'hospice. L'inauguration pris fin par la bénédiction des lieux et du saint sacrement. Pendant plus de trente ans, l'hospice Justinien a survécu grâce à la charité publique et celle de certains médecins désintéressés qui lui ont offert leur service, leur temps et leur dévouement gratuitement au profit de la population. Justinien fut nommé administrateur de l'hospice et occupa ce poste pendant vingt-deux ans, jusqu'à sa mort en 1912, trois ans avant l'occupation américaine. L'hospice conserva le nom de son fondateur jusqu'aujourd'hui. L'évolution de l'hospice Justinien L'hospice Justinien a connu son essor et son développement intégral sous l'occupation américaine. Deux ans après le débarquement des Marines, soit en 1917, il a été pris en charge par le service d'hygiène. Trois ans plus tard, soit en 1920, il fut transformé en un véritable hôpital. Le Dr Laning, un chirurgien américain doté d'un dévouement sans bornes et d'un talent extraordinaire, qui dirigea l'hospice de 1922 a 1926, va réaliser des transformations radicales et irréversibles en y ajoutant certains services de base indispensables au bon fonctionnement d'un hôpital digne de ce nom. Il y ajouta une salle d'opération, des services de radiologie, d'ophtalmologie, d'art dentaire, de dispensaire, des salles privées avec tout le confort nécessaire; les meilleures du pays jusqu'à un passé récent, avec alimentation en eau à profusion à partir d'un puits artésien et de grands réservoirs, des cuisines importantes et imposantes avec toutes les facilités de l'époque. Il créa aussi des espaces verts et des parterres au milieu d'un environnement sain et accueillant. Dès lors, on ne parla plus de l'hospice Justinien mais bien de l'hôpital Justinien. Pour faire face à ses frais de fonctionnement et pour répondre aux multiples besoins de la demande, le Dr Laning sollicita l'aide de la Croix-Rouge qui donna dix mille dollars et du gouvernement haïtien qui en donna quarante mille dollars. Il organisa des fêtes de charité et ouvrit des souscriptions. Plusieurs bâtiments additionnels ont été érigés comme le service de pédiatrie, de médecine de famille, le pavillon des cliniques externes. D'autres pavillons ont été agrandis et réaménagés comme le bloc opératoire. Le gouvernement Israélien fit don d'un bâtiment préfabriqué qui sert d'unité de soins intensifs et de maternité. Cependant, l'hôpital qui dessert actuellement plus d'un million de personnes, est dépassé par l'explosion démographique que connaît tout le pays. De plus, la surface qu'il occupait depuis longtemps n'a pas changé et la pression en demande de services est de plus en plus forte. Toujours est-il que l'hôpital Justinien reste et demeure le deuxième plus grand centre hospitalier du pays malgré beaucoup d'insuffisances. L'hôpital n'est équipé ni en matériel médical ni en médicaments. Les patients sont obligés d'acheter leurs médicaments et parfois même leur oxygène. Mais l'hôpital existe et fonctionne. Justinien Etienne est un grand nom qui mérite beaucoup plus de considération et de vulgarisation pour cet héritage à la fois précieux et important qu'il a laissé à la postérité. Il est un grand leader parce que son pouvoir a tiré sa légitimité du rayonnement émanant de sa personne même; de l'allégeance et du dévouement qu'elle suscite grâce à sa valeur, ses dons, ses qualités exceptionnelles. Ce pouvoir est lié à sa capacité d'exercer une ascendance sur les autres du fait de sa forte personnalité et du prestige dont il a joui dans le milieu. Ce type de pouvoir est la panache des leaders possédant une haute structure mentale et une solide réputation; car la vie ne consiste pas seulement à avoir de bonnes cartes en main mais encore de bien jouer celles que l'on a.
Islam Louis Etienne Mars 2015
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