Il était une fois B.L

Fin des années 60, Haïti connaît son âge d’or dans le domaine de la radiodiffusion.

Roody Edmé
09 mars 2015 — Lecture : 4 min.
Fin des années 60, Haïti connaît son âge d’or dans le domaine de la radiodiffusion. Le monde occidental n’a pas encore fini avec les Trente Glorieuses, même si la contestation fuse de partout en Europe, comme aux États-Unis. Les jeunes veulent réinventer le monde. En France, le général de Gaulle commence à peine une retraite paisible dans son patelin, à Colombey-les-deux-églises, tandis que la musique yéyé envahit les radios libres, très différentes de l’ORTF (l’Office d’État de radiodiffusion et de télévision). À Port-au-Prince, une génération de femmes et d’hommes du micro fait le bonheur des jeunes et des moins jeunes. Parmi eux, se distingue Bob Lemoine, un animateur à la voix chaude et attachante qui sera de tous les grands événements de la seconde moitie du XXe siècle. Eh oui ! L’heure des grands reporters avait sonné, en dépit d’une époque où on était forcé de se parler par signes; une nouvelle conception de la radiodiffusion, spécialement de l’animation avait vu le jour. Aussi loin que ma mémoire se souvienne, c’est au petit théâtre de Radio Haïti que j’aperçus pour la première fois le célèbre animateur. Il avait une formation d’acteur de théâtre et maîtrisait le métier de la communication. Toute une équipe, les Gérard Michel, Aline Lacombe, portait haut le flambeau de cette belle époque que Jean Dominique allait célébrer dans une conférence ayant pour titre « Collier maldioc et transistor ». Si nos grands-parents se souviennent de la voix d’Oswald Douyon décrivant l’entrée des forces françaises libres dans Paris en l’an de grâce 1945, notre génération a vécu la plus belle aventure des temps modernes, la conquête spatiale. Bob Lemoine, c’est ce reportage fameux, une nuit pas comme les autres, lorsque deux hommes venus d’une lointaine planète faisaient leurs premiers pas sur la lune. La radio était reine à cette époque, et la télévision faisait des pas timides dans quelques foyers. Mais on ne perdait nullement au change, comme un concerto à deux voix, Jean Dominique et B L faisaient vibrer la ville d’émotion. Ce fut l’aventure Radio Haiti qui devait prendre fin au début des années 70. Mais B.L donnera toute sa mesure sur Radio Métropole. Il était devenu la voix qui identifiait principalement cette station de radio moderne, qui inaugurait un nouveau chapitre de la radiodiffusion dans la Caraïbe. Bob était celui par qui parvenait à l’auditoire, toutes les innovations de la station d’Herby Widmaër et du « chef d’Orchestre », Roland Dupoux. La nouvelle et pimpante radio des années 70 n’a jamais pris une ride. À la pointe de la technologie, elle plaçait notre pays en bonne place sur les cadrans de la région. Et la voix inoubliable de B.L venait tous les ans annoncer du nouveau : la modulation de fréquence qui fit les délices des mélomanes, la stéréophonie, puis la quadraphonie. Et surtout les retransmissions par radio mobile ! Il était fier autant qu’Herby et Michèle Widmaer de cette perle de la communication qu’était devenue la station logée à l’époque à la rue pavée. Le public se régalait aussi de la compétition entre la nouvelle station et son aînée du bicentenaire, une compétition de grande qualité entre « la station des vedettes » et « la vedette des stations » pour reprendre un « jingle » de l’époque. Bob c’était aussi l’aventure allemande de notre sélection de football la plus célébrée, celle de 1974. Ce matin de 7 juin 1974, sa voix résonna avec émotion depuis la R.F.A : « Ici Bob Lemoine, depuis Munich….. ». Il était avec Pierre Paul Charles de Radio Haïti, Jean-Claude Sanon et Yves Jean-Bart de Radio Nouveau Monde, les reporters sur place pour la première émission radio-télévisée par satellite. On n’a pas connu à B.L d’engagement politique public et affirmé. Mais un certain engagement social. À ce titre, son film « Olivia » est un témoignage de sa sensibilité pour une situation qui allait prendre, au fil du temps, une ampleur dramatique : L’exode rural. Des années plus tard, la capitale devenue l’épicentre mortel d’un terrible séisme devait donner raison au premier long-métrage haïtien qui dénonçait à sa manière les dégâts de la centralisation des services de l’État, à travers l’aventure d’une jeune femme. Bob Lemoine, une voix chère s’est tue. Il est parti le 8 mars 2016, comme pour lier son destin à celle de la Radio Métropole, fondée un 8 mars 1970. « Le dernier des Mohicans » mérite une chaire à l’université et un prix qui porte son nom. Ne serait-ce que pour rappeler un temps de haute exigence et de qualité.