La guerre entre la République d’Haïti et la République dominicaine n’aura pas lieu

Depuis quatre jours, la nouvelle circule dans la presse de l’île et sur les réseaux sociaux.

Depuis quatre jours, la nouvelle circule dans la presse de l’île et sur les réseaux sociaux. Les citoyens concernés des deux pays sont profondément choqués et dénoncent avec fermeté les récents événements barbares survenus en République dominicaine à l’encontre d’un ressortissant haïtien et portant atteinte à la dignité nationale haïtienne. Le mardi 10 février 2015, un groupe de Dominicains se rassemblent dans une rue du secteur “Los Ciruelitos” de Santiago de los Caballeros, brûlent le drapeau haïtien, miment un rapatriement forcé, tout en scandant des slogans hostiles aux migrants haïtiens vivant en République dominicaine. Le lendemain, mercredi 11 février, le corps sans vie d’un cireur de bottes haïtien, Claude Jean Harry, dit Tulile, est retrouvé pendu à un arbre sur la place Ercilia Pepín de Santiago. Son cadavre, ligoté aux mains et aux pieds, porte des marques de violence. Ce n’est pas la première fois qu’un citoyen haïtien est assassiné sauvagement en République dominicaine et son cadavre avili de la manière la plus abjecte. La liste serait trop longue à dresser. Ce qui inquiète dans ce cas récent, c’est à la fois le message et la méthode. Le message découlant de la séquence des faits est clair : haine raciale, désir d’humiliation et d’extermination ethnique. Placé dans le contexte de la campagne antihaïtienne grandissante en République dominicaine , ce message acquiert une dimension alarmante. Les méthodes, quant à elles, sont tout aussi préoccupantes. Elles rappellent sans équivoque celles du Ku Klux Kan : le feu, les tortures et la pendaison des victimes. Le Ku Klux Kan chez nos voisins? Eh oui! Selon ce qu’ont rapporté des journaux dominicains, des groupes se réclamant de cette idéologie y existent depuis les années 1980. Le Ku Klux Klan a même défilé sur le Malecon le 2 mars 2014, lors du carnaval de Santo Domingo. «Rien de grave! C’était pour le tourner en dérision », a justifié le Ministère de la Culture , dont le logo figurait sur les pancartes des cagoulards du KKK-RD. Plaisanterie d’un goût plus que douteux, vous en conviendrez avec moi. Surtout quand elle est suivie, un an après, de passage à l’acte dans le style de la tristement célèbre confrérie raciste. En plus de dénoncer ce crime odieux, cet article veut aussi attirer l’attention sur la portée hautement politique de l’acte de brûler un drapeau. Il participe du désir d’humilier et d’anéantir toute une nation à travers l’un de ses symboles patriotiques le plus cher : son drapeau. La presse internationale nous a habitués à ces scènes où, dans des contrées lointaines, des drapeaux américains, européens ou autres, sont piétinés et brûlés par des foules en colère. Mais quand des gestes tellement haineux se produisent sur notre île, cela devient inquiétant et exige que des mesures énergiques soit prises pour stopper immédiatement cette tendance. La presse haïtienne rapporte que quatre des individus ayant brûlé le drapeau haïtien le 10 février ont été emprisonnés. La presse dominicaine rapporte que ces personnes ont été interrogées par le Ministère Public et retenues au Palais de Justice de Santiago. Quoi qu’il en soit, ce qui retient notre attention, c’est la justification avancée par les Dominicains : ils ont commis cet acte par vengeance, dans l’objectif d’affirmer la souveraineté dominicaine et l’idéal de Duarte, en réponse à un acte semblable commis par des Haïtiens qui les premiers, disent-ils, ont brûlé un drapeau dominicain. Des recherches effectuées rapidement sur la période post TC168-13, confirment en effet que, des deux côtés de la frontière, de tels actes ont eu lieu, entre décembre 2013 et février 2015 . En deçà du Bahoruco, des citoyens dominicains (3 cas recensés) et haïtiens (1 cas recensé ) brûlent les drapeaux de l’autre nation en scandant des chants patriotiques et des propos hostiles au pays voisin. Certains prétendus actes profanatoires du drapeau dominicain, imputés aux Haïtiens en territoire dominicain, sont de toute évidence des manipulations grossières commanditées par le secteur ultranationaliste dans un but clair de provocation et d’incitation à la haine . Dans l’unique cas qui a eu lieu en Haïti, l’acte a été perpétré et revendiqué par des jeunes hommes portant l’uniforme militaire et se proclamant les nouveaux « Défenseurs d’Haïti ». Le chef de file -dont je tairai le nom pour ne pas lui faire une publicité indue- était déguisé en héros national . Il a mis le feu au drapeau dominicain pour relever un défi et prouver sa bravoure, selon ses dires. C’était le 5 décembre 2013 . Il a ensuite incorporé ces images à un vidéoclip intitulé « Revolisyon » préparé pour le carnaval 2014 et posté sur le Net le 24 mars 2014. Cet individu qui se présente comme « astrologue, métaphysicien, aspirant-médecin révolutionnaire et patriote haïtien » pense briguer le poste de maire de Port-au-Prince. Quelle aubaine pour les secteurs ultranationalistes dominicains! Les marchands de haine et de peur dominicains ne se sont pas privés d’instrumentaliser cet incident en faisant circuler l’invraisemblable « nouvelle » que « les Haïtiens se préparent à attaquer la République dominicaine ». « Invasion imminente! » Branle-bas chez le voisin! Émoi sur les bords de l’Ozama! Étant donné le peu d’intérêt porté chez nous à ce que la presse dominicaine écrit journellement sur Haïti, il n’y a pas eu d’écho ni d’escalade dans notre pays. Nous attirons l’attention des jeunes Haïtiens, et surtout des aspirants-politiciens, sur la portée de tels actes. Nous leur rappelons que jamais sur le territoire national, même aux heures les plus sombres des tensions avec notre voisin, il n’y a eu de campagne de haine à l’encontre des Dominicains. Même les fameuses campagnes de l’Est du XIXe siècle étaient motivées, non par la haine du voisin, mais par des exigences de sécurité nationale. Une fois l’indépendance dominicaine assurée avec l’aide du président Geffrard, il n’y a plus eu d’expéditions militaires haïtiennes contre le pays voisin. Et tout laisse croire que désormais il n’y en aura plus jamais. Nous Haïtiens, contrairement à une vision largement répandue en république voisine, nous ne nourrissons aucune « haine viscérale » contre les Dominicains. Il faut le réaffirmer haut et fort. Nous pouvons éprouver de l’indignation et de la colère dans des circonstances précises, comme celles que nous vivons maintenant, et faire savoir aux Dominicains que nous n’acceptons pas qu’ils bafouent notre dignité de peuple et que nous entendons défendre les intérêts de notre pays. Mais de là à prêcher la haine de l’Autre, il y a un pas que nous ne franchissons pas. Je profite pour prendre le contre-pied d’ allégations diffusées dans une émission télévisée dominicaine qui avancent que « 5% du vote électoral en Haïti était dû à l’antidominicanisme haïtien » . Quelles sont les données à l’appui? Sur la foi de mes recherches auprès de spécialistes haïtiens , je peux affirmer sans l’ombre d’un doute qu’historiquement, jamais un politicien haïtien n’a vendu la haine du Dominicain comme denrée électorale. Ce n’est pas aujourd’hui que nous allons commencer. La violence et la haine sont les arguments de ceux qui n’en n’ont pas. Nous qui, tant de fois au cours de notre histoire, avons connu la douleur de voir notre bicolore souillé par des puissances étrangères, devrions nous détourner avec horreur de telle vilénie. Les symboles nationaux, les nôtres et ceux des autres, sont à respecter inconditionnellement. Que ces escarmouches symboliques irresponsables cessent des deux côtés de la frontière! La guerre entre nos deux pays n’aura pas lieu!