Suite et fin
1804 : une menace, un défi
Point besoin alors de vous dire que le 18 novembre 1803 apportait un démenti cinglant à toutes ces considérations erronées. Blessé à vif, outragé, ce monde civilisé fut violemment giflé. La révolution haïtienne avait bouleversé entièrement l’ordre économique, politique et social de ces détenteurs de la civilisation. Le monde fonctionnait sur trois axes : esclavagisme, colonialisme, racisme. La force primait le droit. Les grandes puissances s’arrogeaient le droit de coloniser des terres en dehors de leurs frontières et de les valoriser en utilisant les bois d’ébène tirés des côtes d’Afrique. Mais 1804 venait de déroger à ces normes établies considérées comme sacrées. 1804 rejetait cette forme de domination. 1804 a changé le cours de l’histoire de l’humanité. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre avec l’intégration brutale d’Haïti dans le concert des nations libres. Ne s’imaginant pas un jour de recevoir une telle gifle, déroutés, pris de court, craignant pour leurs colonies et leurs bois d’ébène, les descendants de Sem exprimaient leur aversion en créant autour d’Haïti un cordon sanitaire. Comme la révolution américaine en 1776 et la révolution française en 1789, la révolution haïtienne a marqué toute l’histoire de l’humanité. Plus encore, contrairement aux deux précédentes, elle a universalisé les droits de l’homme, tracé, pour tous les peuples opprimés, soumis, le chemin de la liberté et posé pour la première fois dans le monde la question de l’autodétermination des peuples, tout en imposant aussi le premier nouvel ordre mondial.
Cet évènement, l’un des plus grands du XIXe siècle ne sera pas sans conséquences. Car il s’agit d’une colonie esclavagiste qui trouve moyen de s’émanciper dans un contexte international où le colonialisme, l’esclavagisme et le mythe de la supériorité de la race blanche sont des sujets tabous. En effet, en 1804, au moment où Haïti émerge au rang de nation, toutes les puissances de l’époque s’arrogeaient le droit de coloniser et de valoriser leurs colonies à partir de l’esclavage. C’est la raison pour laquelle Haïti apparaît comme une pestiférée. Donc, reconnaître l’indépendance haïtienne dans ces conditions, c’est admettre qu’un territoire colonisé a le droit de se libérer de sa métropole et par contre l’esclavage doit disparaître.
Aussi, menacées dans leurs intérêts vitaux, craignant une contagion dans leurs colonies, les puissances esclavagistes, colonialistes décident de mettre Haïti en quarantaine. Si vrai qu’au Congrès de Panama en 1826 des nouveaux pays indépendants de l’Amérique, sous la pression des États-Unis d’Amérique, cet État nègre fut évité purement et simplement. 1804 s’impose comme un mauvais exemple, un exemple dangereux : pour les autres colonies françaises (Guyane, Martinique, Guadeloupe,etc.). Pour les colonies anglaises, notamment la Jamaïque située à 195 km d’Haïti. D’ailleurs, des émissaires haïtiens envoyés pour fomenter des révoltes furent arrêtés à la Jamaïque. Pour les colonies espagnoles. Dessalines avait aidé militairement et financièrement Miranda. Et en 1809 Alexandre Pétion avait fourni lesmêmes supports à Bolivar pour la libération de l’Amérique latine. Pour les esclavagistes des États-Unis d’Amérique. Bref, toutes les puissances coloniales esclavagistes tremblaient devant l’éventualité des insurrections serviles et des guerres de libération nationale. Donc,devenu une menace, un défi, le nouvel État doit être étouffé, étranglé. Il faut « le laisser cuir dans son jus », selon l’expression de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de la France d’alors. Pendant plus de vingt ans, cernée par la suspicion internationale et les convoitises étrangères, Haïti fut forcée de consacrer plus de 70% de son budget à la défense du sol national. Dans ces conditions, 1804, n’ayant pas non plus, débouchée sur une transmutation sociale et ce fut alors l’hibernation du pays qui s’est perpétuée aujourd’hui encore. Ils ont condamné le pays, avec la complicité des colons internes à ne pouvoir faire : « Yon pa kita, yon pa nago ». Aussi, si au lendemain de 1804 Saint-Domingue n’est plus, Haïti n’est pas encore.
Les problèmes internes
Les problèmes internes découlent tout d’abord à partir de la contradiction entre la révolution et l’indépendance. Cette dernière réalisée en vue de débloquer la révolution bloquée au tournant du 29 août 1793, s’étant révélée précaire par la convoitise internationale, il faut la consolider avant d’avoir la prétention de répondre aux exigences de la révolution. Et toutes les solutions envisagées pour cette consolidation vont à l’encontre de celles qu’exige la révolution. Donc le nouvel État fait face à une crise d’orientation. Et les problèmes sont tellement monstrueux que l’historien martiniquais Aimé Césaire n’a pas pu s’empêcher d’écrire : « Après l’épopée commence le drame ».Il faut également souligner que géographiquement Haïti n’est pas encore indépendante. Cette dernière a été proclamée pour l’île toute entière. Mais la partie Est est encore occupée par les Français sous le commandement du général Ferrand. Or,dans la Proclamation de l’indépendance nous lisons : « Citoyens, mes compatriotes,… ces généraux qui ont guidé vos efforts contre la tyrannie n’ont point assez fait pour votre bonheur…le nom des Français lugubre encore nos contrées. Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare… tout porte l’empreinte française, que dis-je ? Il existe des Français dans notre île… ».
Le génie de Dessalines
À ce moment, c’est là qu’il faut envisager l’intelligence de Dessalines qui, ayant conscience des impératifs découlant des deux côtés, a voulu concilier les inconciliables.
En effet, il a respecté les impératifs imposés par l’indépendance en maintenant la grande propriété. Cependant, il n’a pas donné ces terres à ceux qui aspiraient à en jouir exclusivement. Au contraire, il les a pourchassés ; témoignage éloquent : la Vérification des titres de propriété. De l’autre côté, il aurait fallu morceler la terre au profit des masses. Il ne l’a pas fait non plus. Mais il n’a pas enlevé la perspective d’un partage possible, puisque les habitations récupérées étaient nationalisées. Et, en tant que biens nationaux, ils sont accessibles à n’importe quel élément de la communauté.
Que dire ?
Dès sa naissance le pays est profondément divisé : pas de cohésion sociale, pas de convergences idéologiques profondes entre les diverses composantes de la société haïtienne. Le 18 novembre 1803 c’est la phase destructive de la révolution haïtienne qui s’achève. Il fallait passer au lendemain du 1er janvier 1804 à la phase constructive. Mais les nouveaux dirigeants politique et économique, au lieu d’opter pour un objectif national, c’est-à-dire multiplier les richesses, la production du pays au bénéfice de tous, de mettre en place des structures égalitaires, ils ont plutôt opté pour un objectif politique, séparer entre eux le peu de biens que possédait le pays. Et pour jouir de ces richesses illégalement accaparées, ils ont mis sur pied une dictature rétrograde et inhumaine. Les paysans, les seuls aujourd’hui encore à rester fidèles à la nation toujours humiliée furent assiégés et condamnés à vivre dans l’ignorance, dans les ténèbres et la misère la plus ignoble. Ce fut l’exploitation outrancière de l’haïtien par l’haïtien.
Et, n’étant nullement question d’union sincère entre les anciens et les nouveaux libres, mais plutôt une alliance circonstancielle, l’indépendance une fois proclamée, les antagonismes de classes rebondissaient, ayant pour axe la question agraire qui allait faire de Dessalines un mal national. À qui iront les terres vacantes ? Devrait-on procéder à une distribution comme le réclamaient les masses paysannes ? Alors que les impératifs révolutionnaires semblaient dicter une juste répartition, les possédants de la période coloniale ont semblé voir dans l’indépendance une excellente occasion pour renforcer leurs privilèges économiques en s’accaparant de tous les biens vacants. D’où le cri douloureux et déchirant de Dessalines : « Nous avons fait l’indépendance pour les autres ». Et plus loin, il (le Fondateur de la patrie) proteste : « Comment se fait-il qu’avant la prise d’armes contre Leclerc, les fils des colons ne réclamaient pas la succession de leurs pères ? Pourquoi après l’indépendance, ils veulent s’accaparer de tout ? Et les pauvres noirs dont les pères sont en Afrique, ils n’auront donc rien ? Nous avons tous combattu pour l’indépendance, tout le monde doit en jouir ».
De même, l’aristocratie terrienne noire, tout en s’opposant aux fils des colons pour le partage des terres qu’ils voulaient réaliser à partir des grades, néantisait aussi les masses. Donc, si au cours des luttes de libération, elle les avait encadrées, la victoire remportée, elle entend hériter les mêmes privilèges que les colons tout en considérant les paysans comme de simples serviteurs. C’est cette situation des masses bafouées par les élites que Frantz Fanon a dénoncé dans son célèbre ouvrage combien instructif : « Les damnés de la terre ».
Ainsi, faut-il encore nous répéter ? La révolution haïtienne qui se voulait un combat pour l’égalité fut boycottée au lendemain du 17 octobre 1806 et mis en veilleuse aujourd’hui encore.Donc, tout compte fait, Haïti au lendemain de 1804 est mal partie. Et s’il faut considérer également la situation économique (embargo des grandes puissances et l’indépendance acquise par le fer et le feu, on a hérité un immense désert), la situation politique ( le féodalisme militaire, la jalousie des grands généraux contre Dessalines, problèmes administratifs) et les difficultés d’ordre externe mentionnées plus haut, on peut vraiment avancer que ce nouvel État nage en plein désarroi et qu’Haïti n’est pas encore née.
Pourtant, à l’aube du XIXe siècle, alors qu’on avait la possibilité de créer un autre type d’État, un autre type de nation s’harmonisant avec ce que le peuple possédait comme vision de l’histoire, comme système de pensée et de croyance, un autre type de civilisation qui lui aurait permis d’affronter le problème même de l’impérialisme et du néocolonialisme, la minorité opulente, dirigeante (représentant à l’époque la force politique et économique du pays ) a plutôt imité essentiellement les Occidentaux en épousant leurs systèmes de pensée raciste qui sont anti-peuple, anti tiers-mondiste.
Gagnons ensemble !
C’est ignorer ou méconnaître les prouesses du 18 novembre 1803, pour ne pas souffrir horriblement dans tout son être de tous les maux et de toutes les humiliations qu’endure notre chère Haïti d’aujourd’hui, causés en général par ses propres progénitures.
Aussi, Chers compatriotes, à ce tournant de l’histoire, nous devons cesser de s’entre-déchirer pour le plus grand plaisir des ennemis de 1804 qui conditionnent leurs « aides » à la vente de notre souveraineté, au dépérissement de notre dignité. Alors, il est temps de matérialiser la Légende du pays : l’Union fait la force. Il ne peut avoir de sauvetage que par l’unité nationale où nous périrons tous. À ces partisans de l’exclusion, à ces forcenés, nous leur disons que nous sommes tous embarqués sur le même bateau, atteignant le point de non-retour. Donc, s’il faut périr, même les maîtres-nageurs ne pourront que retarder l’échéance pour une fin plus horrible. À cette mentalité rébarbative, anarchique :chak koukouye klere pou je ou, si je ne peux gagner, tout le monde doit perdre, remplaçons-la par une philosophie vitale : « GAGNONS ENSEMBLE ! C’est le seul chemin qui mène au progrès, à la réussite.Et à ceux qui vendent, qui sont disposés à vendre le pays de Jean-JacquesDessalines, d’Alexandre Pétion, d’Henry Christophe, de FrançoisCapoix, d’Anténor Firmin, de Jacques Roumain, pour ne citer que ceux-là, au nom de ces Héros, de ces Hommes exemplaires, nous leur demandons Pardon, tout en leur rappelant que 1804 ne fut pas un cadeau. Ce n’est pas vrai que depuis l’Afrique le nègre ne supporte pas le nègre. C’est la propagande de l’impérialisme pour continuer à nous diviser. Car,« là où les impérialistes ne rencontrent aucun désordre, nous enseigne James, ils les créent délibérément. Il leur faut un prétexte pour déclencher la lutte, et s’ils n’en trouvent pas, ils s’en passent. »
Jean Reynold JEAN-PIERRE
Historien, professeur Universitaire
1804 : Je m’en souviens!
Suite et fin 1804 : une menace, un défi Point besoin alors de vous dire que le 18 novembre 1803 apportait un démenti cinglant à toutes ces considérations erronées.