Les bons Da : Un souvenir douloureux et persistant

Islam Louis Etienne La double dette de l’indépendance et les différents emprunts qui en découlent restent et demeurent l’une des plus grandes plaies dans toute l'histoire de ce pays.

Le Nouvelliste
05 févr. 2015 — Lecture : 8 min.
Islam Louis Etienne La double dette de l’indépendance et les différents emprunts qui en découlent restent et demeurent l’une des plus grandes plaies dans toute l'histoire de ce pays. Ces différentes obligations ont ouvert la voie à un niveau de corruption sans pareil. La majeure partie de ces emprunts a été répartie en commissions et pots –de- vins entre de nombreux intermédiaires haïtiens et étrangers. La gabegie administrative conduit l’État à engager des emprunts intérieurs importants tels que 674 000 dollars en 1911 au taux de 81 % ; 609 000 dollars en 1913 au taux de 78,8 % ; 712 000 dollars en 1914 au taux d’émission de 60% et 525 000 dollars au taux de 56 %. Monsieur Roger Farnham, président de la National City Bank of New- York ; de la Banque de la République d’Haïti et du chemin de fer haïtien ; le tristement célèbre, le « one man show », est l’acteur principal qui a mené de mains de maître ces opérations obscures, scabreuses, faramineuses et imaginaires sur instructions du Département d’État américain.Il est venu consolider les acquis déjà importants des USA dans l’économie haïtienne mise à genoux. L’économiste Alain Turnier l’a aussi confirmé: « La banque se révèle un véritable cheval de Troie dont le ventre abstrait des engins redoutables ; le privilège exclusif de financement budgétaire dans un pays livré à l’anarchie souvent ruineuse des révolutions. L’institution devient en peu de temps l’instrument efficace de la volonté américaine de domination et de conquête. »Il faut noter que la City Bank est une banque d’importance mondiale fondée en 1812. Elle portait auparavant le nom de City Bank of New York, puis First National City Bank of New York. Elle appartient au Citygroup, l’un des plus importants dans le monde. En mars 2007, City Bank était la plus importante banque des USA. Elle se trouve actuellement dans plus de cent pays, dont Haiti. Elle avait acheté une part très importante de la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH). Elle a préservé, sauvegardé et défendu avec intransigeance et agressivité les intérêts des USA et a asphyxié plusieurs gouvernements haïtiens pendant toute la période de l’occupation. L’affaire du Mathias Le 17 décembre 1914, Roger Farnham fit débarquer les marines américains du navire « Mathias » sans aucune inquiétude , ni retenue ,ni gêne avec pour mission de s’approprier le stock d’or représentant la rondelette somme de 500 000 Francs or qui se trouvaient dans les chambres fortes de la Banque nationale d’Haiti. Cette valeur a été secrètement et discrètement emballée à l’avance et transportée puis déposée subtilement à la national City Bank of New York.Cet argent était destiné au retrait du papier-monnaie émis par le président Davilmar Théodore, alias « papa Da », qui dirigea le pays pendant seulement trois mois, soit de novembre 1914 à février 1915. Le pays ne possédait aucun levier, aucune manœuvre pour se prémunir contre l’effondrement de son économie. Dans le même temps, les banquiers continuaient de traîner les pieds pour émettre des billets de banque et de faire des avances financières au gouvernement. Pour tirer son épingle du jeu et récompenser les amis de son gouvernement, « papa Da » fit émettre le fameux billet connu sous le nom de « bon Da » pour huit millions de gourdes sans aucune garantie. Ces bons sont tournés en dérision par la population parce qu’il fallait 50 gourdes pour un dollar américain .La gourde était dévaluée à outrance et avait atteint son plus haut niveau de dépréciation.Le peuple unissait les deux mots « bonda » et conclut que c’est du papier pour s’essuyer les fesses. La malice populaire disait que ce bon ne valait pas plus que le derrière de « papa Da » qui était un vieillard inoffensif, sans initiative, un ancien sénateur sans palmarès particulier, mais d’un nationalisme intransigeant. La reconnaissance de son gouvernement par les USA était conditionnée par la signature d’une convention résumée en trois points : Le contrôle américain des douanes haitiennes.Le contrat de la BNRH transféré du syndicat franco-américano-allemand à une banque américaine. La cession du bail du Môle-St-Nicolas ou tout au moins l’engagement de ne pas le céder en bail a une puissance étrangère. Finalement, son gouvernement fut installé aux Casernes Dessalines dans l’anarchie la plus totale. Les USA sont aussi intervenus pour mater la révolte des Cacos et empêcher à l’un de ses chefs de file d’accéder aux timons des affaires. Il s’agit du docteur Rosalvo Bobo. Les Cacos étaient tout autant hostiles au régime haïtien en place qu’à l’impérialisme américain. Caco est un mot d’origine espagnol qui signifie brigand. Il désigne à la fois, et de manière générale, le mouvement de contestation des paysans haïtiens et, de manière plus précise, ceux qui s’opposaient à l’occupation américaine. La signification de ce mot rend bien la façon dont pouvait être considéré ce corps social par ceux qui le désignait ainsi même si, aujourd’hui, ce mot s’est doté d’une dimension héroïque, atténuant cette connotation péjorative.Les marines débarquèrent pour de bon le 28 juillet 1915.Ce fut un tournant décisif pour Haïti qui passait de la domination française a la domination américaine. Le coup de tonnerre s’est produit en juillet 1914 lorsque, sur instructions de la National City Bank , la Banque d’Haïti sous le contrôle des Américains va essayer de paralyser les services publics haïtiens en refusant de renouveler la convention budgétaire pour l’exercice 1914-1915. En effet selon, l’article 12 de cette convention ,elle doit faire des avances mensuelles de 600 000 gourdes et de 50 000 dollars américains pour le paiement des employés publics. L’objectif visé est clairement exprimé dans une lettre en date du 09 juin 1914 émanant du ministre américain Bailly Blanchard au Département d’État. «…La suppression de la convention mettra le gouvernement dans l’impossibilité d’opérer, et c’est précisément cette condition que la banque recherche ; car c’est la conviction de la banque que le gouvernement, confronté à une telle crise, sera forcé de demander l’assistance des USA et que la supervision américaine des douanes en résultera. » Il est à noter que les fonds bloqués appartenaient à l’Etat haïtien, mais les USA recherchaient tous les moyens pour mettre le gouvernement en difficulté et pour imposer leur loi. La situation actuelle L’histoire ne nous permet pas de vivre deux événements similaires dans les mêmes circonstances. Cependant, on peut les étudier par comparaison. En 1915, le pays était sous l’occupation formelle des USA qui prenaient le contrôle de nos principales institutions. Le drapeau américain flottait dans l’azur haitien.Un siècle plus tard, aucun audit, aucune décharge, aucune explication n’est ni sollicitée, ni donnée, ni fournie par l’amiral William Banks Caperton, ni par son successeur le général Littleton Waller, encore moins par le tout-puissant banquier de la First National City Bank of New York, Monsieur Roger Farnham, ni par aucune des administrations américaines successives. C’est le silence complet comme si rien ne s’était passé. Le problème n’est non plus soulevé par aucune autorité ni par aucun gouvernement haïtien succédant à l’occupation. L’histoire a retenu qu’il y a eu trois tentatives de négociation depuis la même époque qui n’ont donné aucun résultat. Ils ont géré pendant 19 ans toutes les richesses du pays, y compris les 500 000 francs or qui représentaient les réserves légales de la Banque, sans aucune opposition ni contrariété .Nous perdons beaucoup de temps dans des discussions futiles et oiseuses et nous laissons de côté les véritables problèmes à poser et à résoudre. Aucune trompette de Jéricho n’a sonné pour demander des comptes. Tous les quoquoricos ont été endormis et ne se sont pas encore réveillés de leur long sommeil. Les coqs qui généralement dominent la basse-cour se sont tus. La Banque fonctionne encore dans le pays sans être obligée de donner des explications à personne ni sur l’existence de la valeur ni sur son utilisation. L’occupation effective d’Haïti par les USA a eu lieu en 1915 ; mais bien avant cette date, on recevait des signaux clairs qui montraient que les USA avaient les yeux grandement ouverts sur le pays .L’affaire du Mathias est arrivée en décembre 1914 ; la tentative de la National City Bank de paralyser les services publics haïtiens et la non- exécution de l’article 12 de la convention budgétaire a lieu en juillet 1914. Cependant, le désordre provoqué par le général Charles Oscar Étienne qui est passé à l’histoire parce que un «Charles Oscar» est un personnage qui fait peur surtout aux enfants .Il a massacré tous les prisonniers politiques incarcérés au pénitencier national le 27 juillet 1915 cellule par cellule. Ils étaient un peu plus de trois cents. Cette situation qui a provoqué la colère et le mécontentement de la population n’a fait que précipiter l’événement. Effectivement, ils ont pris le contrôle du pays dès le lendemain 28 juillet 1915. Aujourd’hui, nous vivons sous une occupation dorée de la MINUSTAH. Le drapeau haïtien est toujours hissé sur le mât national, sans aucune fierté ; mais les grandes puissances qui se disent amis d’Haïti détiennent encore le dernier mot dans tous les événements majeurs de la vie nationale. Les mêmes causes produisent les mêmes effets dans les mêmes circonstances. Nous nous battons toujours entre nous pour le pouvoir .Les crises répétées ; les luttes d’influence ; l’instabilité politique, la gabegie administrative, la corruption dans tous les domaines et à tous les niveaux sont toujours monnaie courante. Pour compléter le tableau, il ne manque qu’un nouveau procès de consolidation. Les « bons Da » qui permettaient d’avoir 50 gourdes pour un dollar américain n’existent plus, mais leurs asymptotes se dessinent à l’horizon sans un arrêt conditionnel et sans une limite restrictive. Nous sommes maintenant à 47 gourdes pour un dollar américain et peut- être qu’on dépassera les « bonda » dans un avenir pas trop lointain parce que nous ne produisons rien, nous n’exporterons rien et nous importons tout : les riens et les vauriens de toute sorte et de tout acabit. A ce rythme-là et du train où cela va, un siècle plus tard, on court même le risque de ne pas trouver du papier pour s’essuyer les fesses après défécation tellement le pays est mal géré. Notre pouvoir d’achat diminue chaque jour davantage sans aucune perspective de redressement. La seule satisfaction que nous avons, c’est qu’il peut rester stable pendant un bout de temps. Cependant, même dans nos rêves, il ne faut espérer une baisse significative du dollar sur le marché haïtien. Jusque dans les années 70, le dollar était stabilisé à 5 gourdes ; maintenant il échappe à tout contrôle et même à la banque, il y a deux taux : un pour le marché et l’autre pour l’ambassade des USA sans aucune réaction des autorités monétaires. Autrefois, c’était « zorèy bourik» ; demain, avec cette course vertigineuse et cette inflation galopante, ce sera certainement «la trompe de l’éléphant». Islam Louis Etienne