A COEUR OUVERT

Lettre du paysan haïtien à sa terre mère: la terre d'Haïti

Publié le 2005-03-04 | Le Nouvelliste

Ma très chère mère, Assis sur les racines exhumées d'un sapotillier défeuillé, je constatais avec peine l'échec de ma récolte de café, brûlée par le soleil et dévorée par des parasites, quand mon fils Gabriel, le dernier qui m'est encore fidèle, m'annonça la réception de ta lettre. Il la lit et la traduit, dans l'éloquence d'un citadin, à son vieux père qui ne connaît depuis des saisons que pénurie et chagrin. Si certaines réflexions dans ta longue lettre sont trop savantes pour être biens comprises par ton humble enfant, j'ai pu, malgré mes contraintes intellectuelles, pénétrer la dimension de ta souffrance pour être, moi-même, devenu dans mon affaissement, un rejet pour nos paysans urbanisés qui ont trahi leurs racines, un étranger pour les privilégiés politiques et économiques qui ignorent mon existence, un maudit pour ce sol qui ne produit presque plus, un nostalgique du bon vieux temps de mes grands parents qui, malgré les limites de leur avoir et de leur savoir, trouvaient dans leur statut d'homme ou de femme de la brute nature une grande liberté dans une certaine dignité, et surtout la fierté d'être l'alchimiste des saisons, le dompteur des caprices et des colères du temps pour fournir à tes enfants, le riz marié au pois qui fait grandir, le maïs accompagné d'avocat qui fait grossir, les tubercules habillés de légumes qui fortifient, le café alterné au cacao qui vivifie, les fleurs aux mille couleurs, les fruits aux mille saveurs, donnant à ce petit coin de terre, l'allure d'un paradis perdu qui, malheureusement, se métamorphose chaque jour davantage en affreux désert. Ma très chère mère, Terre, je ne saurais ne pas reconnaître ma responsabilité personnelle dans l' assassinat de ton écosystème quand j' utilise mes armes aratoires beaucoup plus souvent pour abattre un géant de ta flore que pour mettre en terre une semence, porteuse d'espérance. Ta générosité débordante et ta résistance étonnante, autant à la furie des mauvais temps qu'à la folie de tes enfants, ont nourri mon indolence, me fortifient dans mes carences, quand sur ton visage se dessinent de profondes rides accusatrices, signes pathognomoniques d'un vieillissement précoce, augurant dénuement, désertification et famine. Ma très chère mère, ne soit pas trop sévère envers un fils qui ne demanderait qu'à te servir et te protéger s'il avait les moyens matériels pour prévoir et l'accès à l'instruction pour savoir. De tous tes enfants, je suis le plus démuni et le moins assisté. Dans un souci d'équité, je te supplie de convoquer à ton chevet tous ceux qui ont bénéficié de tes largesses et de ton hospitalité pour qu'ils se rendent compte de leur conduite indigne envers toi, et de leur indifférence coupable envers moi. Il faut qu'ils viennent s'expliquer, ceux qui auraient pu empêcher ma chère femme Lamercie d'être fauchée par une hypertension qui ne demandait qu'a être contrôlée, et mon petit-neveu Dieusibon d'être défiguré par la gale, les vers et la malnutrition. Oui ! il faut qu'ils viennent confesser leurs fautes, ceux qui ont appris comment te mieux soigner et te nourrir pour faire sortir de tes entrailles la qualité et l' abondance, ceux qui détiennent la lumière des connaissances qu'ils devraient transmettre à tous les miens qui sont dans les ténèbres de l'ignorance. Ma très chère mère, si tes grandes cités, me dit-on, deviennent les poubelles où aboutissent tous les déchets comestibles, vestimentaires et culturels des grands voisins du Nord, nous, paysans, sommes devenus des citoyens virtuels, qui bénéficient d'une certaine importance fallacieuse et passagère, quand l'exploiteur a besoin de notre croix d'analphabète pour usurper notre terre et quand le politicien a besoin de notre voix, à tue-tête, pour gravir les échelons du pouvoir. Je me souviens encore des matins du temps de mon adolescence, où mon père, au chant du cocorico, déjà en route pour le jardin, était secondé par ma jeunesse obéissante, macoutes sur le dos, pour récolter les vivres et les fruits que mon infatigable maman devrait le lendemain transporter, à la tombée de la rosée, sur l'échine de notre robuste mulet , jusqu'au bourg le plus proche où elle les vendait au marché et nous achetait de la viande fraîche et salée pour nous nourrir, des vareuses de gros bleu pour nous vêtir, deux robes de carabella aux motifs folklorique pour elle et pour ma soeur Anita, du tabac pour mon père, du gros sirop, du kérosène et du sel pour notre rustique et chaleureux foyer. J'entends encore le son de ralliement du lambi, au crépuscule du matin, pour la grande combite fraternelle où tous les laboureurs de notre campagne se donnaient rendez-vous sur le lopin de terre de l'un d'entre nous, pour les semailles ou la récolte, et dont la récompense était la corvée familiale où le grog coulait à flot, au rythme des sambas, des bambous et des tambours jusqu'au grand repas final, consistant en un plat copieux de maïs moulu compact, arrosé de pois rouge ou noir, qui couronnait ce bel exemple de solidarité et de fraternité, jusqu'au crépuscule. Aujourd'hui chère mère, le son du lambi ne retentit que pour attiser la haine, les machettes se dégainent souvent pour faire couler le sang. Les combites n'ont plus de sens dans un monde de division et de méfiance, les corvées ne sont que d'heureux souvenirs pour des tripes qui ne vivent que de rations misérables et d'expédients. Terre, ma Mère, si tes enfants privilégiés réalisent qu'ils sont les premiers responsables de ta déchéance et qu'ils doivent être les pourvoyeurs de ta régénérescence, s'ils commencent à voir en moi, non pas un citoyen au décimal, mais un de leurs frères à par entière, s'ils cessent d'apostropher plus de 80% de ton territoire sous le vocable impropre "Arrière pays", qui représente en réalité tes poumons de survie, la base de notre édifice de peuple, s'ils font de la protection de l'environnement, de l'instruction de nos enfants et du développement éclairé de ton territoire, un devoir de frères embarqués sur un même vaisseau et non un service de missionnaires attendant l'auréole des héros, alors l'aspiration d'harmoniser nos notes discordantes pour un concert longtemps espéré prendra forme progressivement dans nos dires et dans nos actes et ta réhabilitation dans ton titre de Perle des Antilles sera une conquête aussi importante et beaucoup plus profonde que celle de 1804, pour être, non pas le fruit de la réaction de l'homme contre le mal qu'on lui a fait, mais l'action de l'homme pour promouvoir le bien qu'il na pas fait et dont il récoltera les fruits . Ton enfant paysan, Dieudonné François. Traduit du créole par F. Soley
Dr. Fresnel LAROSILIERE Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".