Le doux adieu des rêves

Publié le 2015-01-12 | lenouvelliste.com

Dieulermesson PETIT-FRERE 16h53. Mardi 12 janvier 2010. 12 est un chiffre pair. Une date fatidique ayant apporté le malheur à nos portes. Port-au-Prince, lieu infernal. Port-au-Prince, temps de l’apocalypse. En ce temps-là, toute la ville s’est écroulée. Comme un château de cartes, dirait Carl Brouard. Comme le déferlement d'une vague. Les maisons à genoux. La nuit s’est étendue de tout son long sur les collines. L’horizon devint brumeux et la vie entra toute silencieuse dans les bras des ténèbres. Le deuil a plané sur la ville comme l’ombre qui s’étend sur la face de la terre. Ce cauchemar restera longtemps encore dans notre mémoire aux fibres fragiles. J’étais là dans cette pièce à causer avec quelqu'un quand la bête a surgi des entrailles de la terre. L’événement s’est produit. Sidéré. Muet comme une tombe. Inerte. Comme un tronc d’arbre. La vie a expiré sous mes paupières et le temps chancela devant moi dans le tumulte ambiant des corps mêlés comme dans un songe désordonné. J’étais là à regarder tous ces rêves qui viennent d’être emportés dans le vent. Rêves d’un jour, d’une année ou d’une éternité. La vie s’écroule et la peur surgit. C’est la débâcle. Le vide s’installa dans notre quotidien brumeux. Tout n’est qu’ombre, cendres et poussière. Aucun motif de vivre et d’habiter l’espace. Fini le temps de donner des ailes aux espoirs meurtris. Les yeux baignés de larmes. Les cœurs en écharpe. Toutes les avenues longent vers la mort. Avec des passerelles de douleurs. De cris et de peurs sauvages. Le jour était plein de nuit. De cauchemars. De rêves édentés. Il n’y eut que des voix, des bruits et des cris qui enveloppaient le silence. La vie devenait opaque. Elle s’en allait de ce pas rapide et vif pareil à un éclair qui fend le rideau du ciel. Sauvage. Violente. Sans pause et sans répit. Que de cadavres pour nous tenir compagnie. Nos proches sont partis nourrir la terre. Derrière l’horizon troué. Que la vie est courte, hélas ! Que de rêves emportés. D’espoirs fous meurtris dans les vagues sauvages. Fini le temps des errances et des rêveries. C’est le temps des incertitudes et des inquiétudes. Le temps d’avant n’est plus. On ne verra plus les enfants jouer à la marelle. Ou jouir du plaisir de la vie, à écouter les contes de la nuit au clair de ces lampes à kérosène. Pour échapper au malheur qui nous guette. Il pleut dehors. Et l’ailleurs est loin. Tous les lendemains se perdent dans cette fin du monde. Ce monde qui fuit et qui ne ralentit pas. Morne et sans vie. Une rive où toutes les plaintes, toutes les secousses, les pleurs viennent se fondre. Ce cœur qui saigne. Cette voix qui se cherche. Dans les rues ténébreuses de la ville. Cette ville qui ne porte que des noms de morts. De disparus. Demain, le soleil ne se lèvera pas sur nos jours. Il a fui notre horizon. Nous a quittés. Pour n'habiter que les vestiges. Nous sommes devenus vieux sans avoir vécu. Que reste-t-il de ces jours ténébreux, de ces temps pluvieux ? Pas un brin de lumière. Une étincelle ou une étoile. Pas un rêve. Pas une pensée. La vie est lasse. Que nous reste-t-il de ce désespoir sanglant ? De cet univers de fous. Rien que ces images perdues au fond de notre mémoire. Un adieu doux à tous ces rêves déchus, d’éclair, de terre et d’ombre.


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