Philippe Attié et Thierry Barthole : l’entente secrète

Publié le 2014-12-12 | Le Nouvelliste

Culture -

Philippe Attié/Thierry Barthole est une combinaison qui n’aurait peut-être pas fonctionné autant en dehors du thème même de cette exposition, tant le propos de l’un accuse celui de l’autre, dans leur provocation des altérations de l’état émotionnel. Mais elle fait fonctionner une peinture qui pendant trop longtemps a représenté la figure humaine comme frappée de « misérabilisme et de maladresse », pour reprendre des termes de Rémi Azémar. Une exposition forte, un échange d’idéal qui fait disparaître le corps en tant qu’image, mais appréciable comme le propre cheminement de ces artistes. Un beau témoignage qui traduit aussi l’influence d’un maître, Richard Barbot. L’exposition « Les couleurs de l’âme », au Best Western, à Pétion-Ville, invite donc à un partage d’expériences, une démonstration de la dimension de l’humain dans ses différents états, qui est aussi, pour les deux artistes, la poursuite d’une quête de soi infinie. Chez Barthole où les nuances sont élémentaires, il y a un travail intensif sur le traitement du noir et du blanc qu’il semble prioriser sur les autres couleurs. Tandis que chez Attié, la figure humaine ne peut être représentée en dehors de l’espace-temps et des conditions psychiques, spirituelles. L’artiste tente aussi de redonner une importance préférentielle à l’élévation. Et pour les deux, il s’agit de rendre un témoignage qui puisse être à la fois spontané et représentatif d’une présence intérieure. Entre les deux, la différence est à la fois complaisante et affranchie des objectifs communs. Chez le plus jeune, Philippe Attié, qui travaille aussi l’acrylique sur l’aluminium, l’œuvre témoigne de la figure humaine dans ses divers états: endormi, surpris, attristé ou émerveillé. Nous sommes face à un réalisme où le corps humain est confronté à l’environnement même dans lequel il évolue. La figure humaine se donne encore à voir comme présence, et dans ses conditions physiques, ses avatars. Chez Thierry Barthole, l’homme aux crayons magiques, nous sommes en présence d’une forme de portraitisme avancé. On retrouve tantôt chez lui l’arraché à vif, tantôt la précarisation de la gestuelle. L’artiste y arrive pourtant sans nier une certaine rhétorique qui veut que la valeur de l’idée réside dans sa naissance au sensible. Des portraits de personnalités historiques, d’hommes et/ou de femmes dans un souci de parachèvement. On n’aura pas tort de considérer son travail proche de ce que Deleuze appelle « arracher la figure du figuratif ». En effet, l’intérêt qu’il porte au détail et sa capacité de mettre en exergue l’énigme, la présence, l’effet immédiat, l’émotion, sans une exagération des moyens, font de lui un artiste accompli. Autre chose à souligner, qui n’est d’ailleurs pas des moindres, c’est la représentation du nu féminin par les deux artistes. Le corps étant à vrai dire, et ce depuis l’Antiquité, la première trame d’inspiration de l’artiste. Et, sans faire de sa fascination ou de son dérangement une préoccupation, le nu dévoilé par Attié et Barthole est vif, expéditif. On est vite entraîné. La modernité de leur travail réside de plus en plus en une quête d’affirmation de l’individu en lui-même, une facilité qu’ils ont d’objectiver le corps. Mais, toujours, sans évoquer l’exercice remarquable de part et d’autre chez eux, la pose demeure la substance des œuvres. Ils s’inscrivent ainsi dans l’esprit du temps ultramoderne, où le corps de la femme, notamment le nu féminin, est devenu le thème central et favori des artistes, et ceci depuis la fin du XIXe siècle. Que l’on tente de faire fonctionner les deux artistes, que l’on veuille les rendre complices d’une exposition « Couleurs de l’âme », l’essentiel demeure dans la liberté des deux. Chez eux, il y a un affranchissement logique et fondamental de l’art qui est d’ailleurs resté pendant longtemps, chez plusieurs peintres et artistes haïtiens et/ou étrangers, comme pris en otage par la perspective et la supposée figure réaliste du monde. L’acrylique sur aluminium de Attié en est un convaincant témoignage. Une fois pour toutes, le concerto entre formes et couleurs chez eux est épatant. Parfois, on sent le risque, mais cela semble être moins éprouvé tant la limite entre la photographie et la palette reste restreinte. Or, existe-t-il une certaine aliénation de l’une par rapport à l’autre ? Ou, est-ce que, chez les deux artistes, les deux arts ne se cherchent pas mutuellement ?

Jean Emmanuel Jacquet jacquetvre@gmail.com Auteur

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