Bernard Diederich, profil bas
Lettre Ouverte à Bernard Diederich
ce mardi 21 octobre 2014
Du : Coordonnateur Général de l’ELAKAK
DR Ernst Mirville. Ethnopsychiatre
Profil bas ou réaction post-traumatique chronique
Tout récemment, des amis m’ont porté à intervenir sur la station de radiodiffusion Mélodie FM. Intervention que je devais effectuer dans le cadre des minutes culturelles réservées d’habitude par la programmation à Dominique Batraville et que ce dernier, avec habileté, anime généralement sur un ton mi-sérieux mi-amusant. Dans le couloir menant au studio de radiodiffusion, j’ai croisé Marcus qui spontanément m’apostrophait en ces termes : « Où es-tu passé ? On ne te remarque nulle part ! » Moi de lui répondre : « Je garde un profil bas » « Profil bas ? ---Non, profil bas, bas, bas » tel fut le quolibet lancé par Marcus Gratia à mon endroit.
Après avoir goulûment parcouru la première édition de votre récent ouvrage «Fort-Dimanche» écrit dans un style qu’on pourrait qualifier de ‘photographique’, fortement bouleversé, je n’ai pu m’empêcher de plonger dans de profondes réflexions. Réflexions et questionnement sur mon propre comportement de ‘profil bas’. Mon comportement de «profil bas» n’est-il pas une séquelle de «réaction post-traumatique chronique» à la dictature sanguinaire du fasciste antillais François Papa Doc Duvalier ? Car, personnellement, j’ai écopé, sous la dynastie trentenaire, d’un emprisonnement de cinq mois dans l’affreux mouroir Fort-Dimanche.
Raid macoutique sur Radio Caraïbes
Le dimanche de Pâque 1969, peu avant 8h a.m., un commando de 5 ou 6 (cinq ou six) macoutes sous la houlette perverse de Gros René Brénévil, assiégea la station de Radio Caraïbes. Sous la menace de pistolets, l’émission ‘Solèy/Soleil diffusée en langue créole fut brusquement interrompue. Toutes les personnes de sexe masculin présentes, ce matin-là, dans l’enceinte de la station, furent mises en état d’arrestation. Arrestation perpétrée sans l’ombre d’un mandat d’arrêt. L’émission Solèy/Soleil était une création structurelle du «Mouvman Kréyòl Ayisyen/Mouvement Créole Haïtien (MKA). Le MKA a été fondé par Jan Tanbou (Henri-Claude Daniel) et votre serviteur. Constituant en tandem un ‘Bureau Culturel», nous avons alors décidé de dater la fondation du MKA au 18 décembre 1965, jour de la publication du Cahier no : I du Mouvement. Jan Tanbou était du Cap-Haïtien, moi, Dr Ernst Mirville (alias Pyè Banbou) de Port-au-Prince. Nous avions été, le Capois et le Port-au-Princien très heureux de rencontrer et de recruter Jean-Marie Willer Denis (Jan Mapou). Il était des Cayes. Avec l’arrivée de Mapou, le triangle stratégique et tactique était bouclé. Le Bureau culturel lui a confié la délicate et difficile responsabilité de l’émission Solèy(Soleil). À l’époque, évoluait, à Port-au-Prince, le tumultueux groupe dénommé ‘Caraco Bleu’. Il fut débandé sur les instructions du gouvernement. Vers 1959-63, j’avais créé une organisation de jeunes : le ‘Club Koukouy‘.
Après le démantèlement de ‘Caraco Bleu’, et un engagement dans la lutte syndicale, j’ai cru bon, le moment venu, de transformer le club en ‘Sosyete Koukouy’ (Société Koukouy). Cela nous ramène à 1969 et au débarquement du crapuleux commando macoutique à Radio Caraïbes.
Une Jeep et une seule paire de menottes
Leçons de choses. Ce sont ces termes qui me viennent à l’esprit pour décrire la première matinée à l’intérieur de ma cellule. Dans la cellule fort-diman-(chienne), j’ai trouvé, déjà sur place, une demi-douzaine de prisonniers. Pour plusieurs raisons, ils m’ont fait un accueil empreint de courtoisie. Ils m’ont fait comme l’on dit en classes élémentaires une véritable leçon de choses. L’un des enseignements que j’ai retenus, c’était comment travailler la paille de la natte qui nous servait de couchage. Il fallait transformer la paille à un état tel qu’elle pût être utilisée comme papier hygiénique. Votre ouvrage sur le Fort-Dimanche me remet en mémoire les séances de bain exigeant une extrême célérité et qui s’effectuaient vers les 4 heures du matin. C’était à ces moments-là que je profitais pour échanger rapidement quelques mots avec Mapou ou avec un autre camarade. Si le geôlier surnommé Pop-Plop (Vite-Vite) vous surprenait en train de communiquer, vous étiez passible de quelques coups de ’rigwaz’ (fouet en nerfs de bœuf).
Pression et choix crucial
Le régime faisait pression sur certaines personnes soupçonnées d’activisme politique pour les porter à gagner le maquis. C‘était un superbe piège machiavélique de la machine de répression savamment mise en place. En effet, le pays tout entier était strictement quadrillé. Une fois que des imprudents se jetaient dans le maquis, le piège se refermait systématiquement suivant deux voies. Ou bien on liquidait ces maquisards qui ‘disparaissaient’ tout bonnement ou bien on les emprisonnait. J’ai été l’objet de telles pressions auxquelles j’ai eu la clairvoyance de ne pas succomber. J’ai préféré me laisser arrêter à la station de radio. En lisant les passages que vous avez consacrés aux ‘disparitions’, je suis à même de conclure que je n’ai pas été mal inspiré.
Vœu pieux
Vers 2012, en réaction à certaines questions débattues sur la toile et sur facebook, je plaidais volontiers pour la transformation de Fort-Dimanche en musée. Mais, à l’époque votre ouvrage Fort-Dimanche n’avait pas encore paru. Mais, en lisant les 13 (treize) dernières pages du livre et en voyant grâce à vos éloquentes photographies le travail de destruction du Fort-Prison auquel se sont livrés les riverains, je me suis dit que ce musée est presque un vœu pieux.
Trêve de politique
Votre publication est un mémoire sur les vicissitudes avec lesquelles les détenu ((e)s ont été aux prises pour leur survie. J’ai beaucoup appris sur ce lieu macabre. Néanmoins, je pourrais vous signaler quelques petits détails ayant échappé à votre sagacité de journaliste expérimenté et versé dans les affaires politiques haïtiennes. Mais, le cadre restreint de cette lettre ouverte ne s’y prête pas. Avant de terminer, en deçà de l’ex-Fort-Dimanche et du côté de la mer, il existe une structure dénommée ‘Fort l’Ilet’. Auriez-vous des informations sur ledit Fort l’Ilet et sur d’éventuels liens entre ces deux forts ?
Par ailleurs, lors de mon emprisonnement, Fort-Dimanche, avec force ruses à l’appui, a combiné, la dernière semaine de juillet 1969, les rouages d’un nombreux contingent de ‘disparitions’, (22 à 30). Enfin, si en tant que chef d’Etat, François Papa Doc Duvalier, dans la chaîne hiérarchique de commande macoutique, occupait une position primordiale, le fasciste antillais était loin d’être complètement maître de tous ses mouvements et contorsions. Il était coiffé et dépendait d’un comité d’exécution des hautes et basses œuvres. Cette engeance polymorphe siégeait aux Casernes Dessalines. Bref, trêve de politique. Restons accroché au culturel. Je suis forcé d’avouer, en toute honnêteté, que je souffre réellement du syndrome post-traumatique chronique dont je crains de me débarrasser. C’est pourquoi, avec perspicacité, j’essaie de garder un profil bas et que je n’ose soulever qu’un petit coin du voile.
Tous mes compliments et sincères salutations à un aîné infatigable.
Lettre Ouverte à Bernard Diederich
Bernard Diederich, profil bas Lettre Ouverte à Bernard Diederich ce mardi 21 octobre 2014 Du : Coordonnateur Général de l’ELAKAK DR Ernst Mirville.