La réforme éducative du ministre Nesmy Manigat : l’aventure obligée

Sobner Lhérisson, Économiste.

Le Nouvelliste
04 déc. 2014 — Lecture : 10 min.
Sobner Lhérisson, Économiste. Les mesures de réforme prises par le ministre de l’Éducation nationale pour redresser le système éducatif haitien n’ont pas cessé de soulever des interrogations en raison de leur caractère spontané. Pour ce qui a trait à la solution au problème de l’enseignement, les opinions sont divisées en Haïti tout comme dans la diaspora. Parmi les différentes interprétations, certains voient dans cette initiative une intention du ministre Manigat de rompre avec le modèle du passé, alors que d’autres demeurent encore sceptiques quant à la réussite et aux résultats futurs de cette réforme en termes de performance et de productivité d’un système en pleine crise de restructuration. Selon nos observations, il y a des gens qui anticipent l’idée d’une démarche intéressée en ce sens que le titulaire de l’Éducation nationale veut construire un capital politique en imposant un modèle de réforme utopique et inadapté. Dans un pays où la résistance au changement est forte, nous pensons que le ministre Manigat a fait preuve de courage et de détermination dans sa volonté d’augmenter la performance de l’enseignement actuel et de sauver un système en déficit de crédibilité dans un contexte où les universités s’engagent de plus en plus dans une compétition intense pour l’excellence et la réputation internationale. Certes, le changement fait partie de la réalité du monde moderne et du fait que nous vivons dans une société en pleine mutation, il nous faut remettre en question les vieilles habitudes pour nous plier aux exigences de l’évolution du temps. En outre, les résultats enregistrés au niveau primaire, secondaire et universitaire ont suggéré un besoin urgent de doter notre pays d’un meilleur système d’éducation avec des professeurs compétents et spécialisés qui croient dans la recherche, le recyclage et la formation continue pour acquérir de nouvelles connaissances et améliorer leur niveau de savoir. Une telle approche est importante pour aider à rélever le niveau académique des jeunes étudiants et pour rendre le système beaucoup plus performant et compétitif. De plus, une politique d’éducation axée sur la qualité et l’efficacité est nécessaire pour assurer la vitalité économique d’une nation, mais sa mise en application nécessite la prise en compte des caractéristiques structurelles du pays en question, des facteurs socio-économiques, de la disponibilité des ressources budgétaires et des données démographiques. De l’avis de la diaspora, le ministre Manigat a eu au moins le mérite de remettre en question le défi d’un système auquel aucun ministre des années précédentes n’a osé toucher. Aussi, il a marqué son empreinte dans l’histoire en tant que réformateur et initiateur d’une réforme tant attendue pour permettre aux jeunes étudiants d’être à la hauteur de leur mission en bénéficiant d’un enseignement comparable au standard international. La situation de l’enseignement haitien fait toujours l’objet d’une mauvaise appréhension du public et les jeunes diplômés ont subi le poids de la déficience d’un système qui n’arrive pas à jouer son rôle de transmission des valeurs et à produire suffisamment des cadres compétents et qualifiés capables de répondre aux besoins de la technologie nouvelle et à la compétition sur le marché du travail. Tandis que les débats ont tendance á se concentrer sur la faiblesse du taux de réussite aux examens d’État, mais les acteurs politiques ont mis de côté la logique d’une société en décadence, la déficience du système légal et judiciaire, le rejet du sens de responsabilité et le dysfonctionnement de nos institutions qui sont aussi liés à la mauvaise qualité de l’éducation. Dans une telle perspective, le problème de l’école haitienne doit être analysé dans un contexte de crise globale qui va au-delà du domaine de l’éducation. À côté de la démarche du ministre Manigat, la complexité des problèmes de l’enseignement supérieur et de la recherche exige la participation et l’apport d’autres acteurs qui doivent aussi jouer leur partition dans le cadre des efforts à envisager pour corriger la faiblesse de tout un système qui ne se limite pas au secteur éducatif. L’analyse des évolutions récentes montre une tendance décroissante du système éducatif haitien en comparaison avec la République dominicaine qui a connu une forte progression au niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche. De nos jours, l’éducation ne répresente plus un modèle de savoir et un processus institutionnel de transmission des connaisances par rapport à autrefois où le bénéfice de l’enseignement était glorifié par la majorité des membres de la société. Par example, on se souvient des années 80 où la gestion de l’INAGHEI était assurée par une équipe enseignante dynamique sous la direction de l’ex-doyen Gérard Dorcély, lequel avait patronné à l’époque un programme dénommé les «Samedis de l’INAGHEI» de concert avec le directeur des études académiques. Il s’agit d’un programme selon lequel la faculté reçoit chaque samedi la présence des technocrates de différentes spécialités et domaines de connaisance , lesquels ont été invités par les membres du décanat à donner des conférences sur des sujets variés. On ne peut pas oublier, dans cet ordre d’idées, l’ex-gouverneur de la Banque centrale d’alors comme étant l’un des intervenants qui discutait des questions relatives à la stabilité de la monnaie haitienne et à l’approche monétaire de la balance des paiements. À en croire l’ex-gouverneur, les responsables politiques avaient la capacité d’exercer une certaine maîtrise et un contrôle des instruments de stabilisation tels que l’inflation, le taux d’intérêt et les fluctuations des taux de change grâce à l’éfficacité de la politique monétaire de l’époque. Ensuite, il convient de rappeler le brillant exposé de Camille Charlmers, ancien professeur de statistiques et mathématiques appliquées à l’économie, lequel portait sur les problèmes scandaleux de disparité de richesse dans le monde avec des données chiffrées à l’appui et des indicateurs économiques sélectionnés. À l’époque, on pouvait parler d’une véritable ambiance académique, une atmosphère de motivation incitant les étudiants à la recherche et à la documentation, à développer un certain appétit du savoir. Maintenant, ce genre d’initiative n’existe plus dans l’environnement universitaire, au contraire on assiste à une université plutôt politisée où les étudiants gagnent les rues en maintes fois pour protester comme un fait ou un simple problème qu’ils peuvent régler dans le dialogue. Donc, la sortie fracassante du ministère de l’Éducation nationale a marqué un tournant exceptionnel pour redresser la barque d’un système disloqué depuis des années. Sachant que la modernisation de l’État est inséparable de la modernisation de l’éducation, la baisse de la qualité de cette dernière risque d’affecter l’existence de notre société et de réduire les possibilités de promouvoir un État fort et prospère. L’Impact macroéconomique de l’éducation. L’éducation tout comme l’économie doit évoluer dans un environnement mouvant, les deux disciplines partagent des liens très étroits et doivent s’adapter aux changements et innovations technologiques, aux progrès des idées nouvelles au développement des méthodes et procédures. En effet, le rôle de l’éducation dans la croissance économique semble faire partie des verités les mieux partagées entre les économistes. Au tournant des années 2000, l’éducation fait l’objet de nouveaux débats et, depuis cette date, une série de rapports destinés au monde politique ont fait état de la nécessité de moderniser les systèmes d’enseignement, notamment au niveau supérieur, pour maintenir la compétitivité et la croissance. Certes, les théories modernes de la croissance indiquent que l’accumulation du capital humain améliore le potentiel d’une économie en contribuant au progrès technique. En considérant les rélations entre l’éducation et la croissance économique, les économistes ont soutenu la thèse selon laquelle l’éducation est susceptible de stimuler les performances macroéconomiques en accélérant les gains de productivité et en favorisant l’innovation. Au niveau macroéconomique, l’éducation permet aux pays en développement de combler leur retard en leur permettant d’absorber plus rapidement les technologies produites par les pays avancés. En l’occurrence, plus les pays sont éloignés de la frontière technologique, plus les gains tirés de l’éducation sont importants. Les chercheurs économiques ont développé l’idée que les travailleurs plus éduqués innovent plus rapidement. L’éducation accroit alors le potentiel innovateur d’une économie et les nouvelles idées stimulent la croissance. De plus, les économistes Otto Toivanen et Lotta Vaananan (2013) ont récemment cherché à déterminer si l’éducation stimulait l’innovation. De cette manière, leurs travaux éclairent l’un des canaux par lesquels l’accumulation du capital humain influence la dynamique de la croissance économique. Ensuite, un grand nombre d’économies de l’Est et du Sud-Est asiatiques ont aussi connu une forte croissance depuis des années 60. Les analyses de cette performance économique ont mis l’accent sur l’investissement en éducation et en capital humain y compris l’ouverture économique et l’intervention de l’État. Donc, le rôle de l’éducation sur la croissance est aujourd’hui glorifié par les institutions internationales et conforté par la théorie économique. Par ailleurs, un exemple important réfère à l’ex-chairman du système de réserve fédérale des États-Unis, en l’occurrence l’économiste Allan Greenspan qui, dans un débat de politique publique à Yale University, a expliqué le rôle de l’éducation dans l’économie contemporaine en prenant l’économie américaine comme base de référence. Dans son exposé, il a décrit l’économie américaine comme étant une économie caractérisée par une longue tradition d’esprit d’entreprise, un haut niveau de compétence des travailleurs et une large ouverture des firmes et des marchés au monde international des affaires. L’histoire actuelle démontre que l’économie américaine continue à dominer l’économie globale en occupant une place privillégiée comme étant la plus compétitive par rapport au reste du monde. Partant de cette constatation, les responsables politiques américains ont compris la nécessité de dynamiser les techniques de production pour offrir l’opportunité à chaque citoyen de tirer le bénéfice de cette économie en continuant à renforcer le niveau du système éducatif et la formation continue au profit de tous les cadres de la société américaine. De plus, avec les vagues de changement économique y compris les grandes avancées technologiques des pays émergents, les Américains ont ressenti l’obligation de moderniser leur système de scolarisation dans le but de valoriser le capital humain, d’augmenter la compétence et la capacité organisationnelle de la force du travail pour leur permettre de mieux comprendre et de maitriser la technologie moderne. L’ancien chairman du système de réserve fédérale a fait savoir que les recherches intensives effectuées au fil des années ont révélé que les sources de croissance économique en référence aux nations développées et celles en voie de développement sont tirées d’un certain nombre de facteurs importants à savoir: l’état de connaissance et de compétence de la population, le dégré de contrôle sur les ressources naturelles, la qualité du système judiciaire des pays, la prise en compte du respect des règles de loi, la protection des droits de propriété y compris le dégré d’ouverture des pays au commerce international. Selon Monsieur Greenspan, les facteurs les plus importants aux États-Unis sont l’éducation et les règles de loi qui fixent le cadre opérationnel de l’activité économique. Toutefois, la finalisation de la réforme du système éducatif du ministère de l’Éducation nationale fera l’objet d’ un long chemin à parcourir au regard de la complexité des problèmes affectant ce secteur. Le Ministre Manigat a fait de son mieux pour tenter de créer la fondation, laquelle peut ouvrir la voie à d’autres mesures de réforme subséquente. Il vaut mieux de commencer que de ne rien faire, car le système éducatif haitien souffre trop longtemps d’une crise de confiance qui remet en question la compétence et les qualifications des étudiants sortant de l’université aussi bien que du niveau primaire et secondaire. La suppression des examens du bac I et l’obligation faite aux professeurs de subir un examen officiel d’État pour obtenir une licence d’enseignement sont révélatrices d’un malaise qui frappe le système de scolarisation. Il reste à savoir si l’équipe du ministère a étudié la faisabilité d’une telle exigence dans un pays où les gens restent encore attachés à une longue tradition et pratique d’enseignement. Aussi, il paraît que les mesures proposées ne sont pas inclues dans le cadre d’une politique globale d’éducation qui définit les priorités, les objectifs à court et moyen terme ainsi que les coûts et les bénéfices associés à ces mesures. En définitive, après avoir passé en revue les grands traits du système, ses performances et ses handicaps dans le contexte de la globalisation et de l’intégration financière, Haiti n’a pas adapté son système éducatif pour le placer proche de la frontière technologique en mettant l’accent sur l’innovation, la créativité, la recherche et le développement afin d’affronter les contraintes de concurrence et de compétitivité. D’une part, aucune étude n’a réussi à montrer dans quelle mesure le manque de ressources allouées à l’éducation supérieure et à la recherche peut constituer une entrave à la réussite d’une réforme de l’enseignement. D’autre part, les stratégies de réforme proposées jusqu’à présent n’ont jamais reposé sur une analyse rigoureuse et détaillée des problèmes incitatifs que pose l’organisation d’un système d’enseignement supérieur adapté aux exigences de l’heure. De même, les mesures proposées n’ont pas pris en compte la difficulté de réformer un système d’enseignement national qui nécessite une forte allocation des ressources financières dans un contexte de tension budgétaire. La conclusion principale est que Haiti dépense très peu en éducation supérieure et en recherche compte tenu de son niveau de développement et des exigences de la nouvelle économie. Sobner Lhérisson Économiste financier Les Marchés Financiers et Institutions Departement de Banque et des Services Financiers (Federal Reserve Bank , New York) Parcours universitaire: Columbia University, New York, New York USA Diplôme de Finance Internationale et Economie: Masters’ degree Mai 1997 New York University (NYU) New York, New York, USA Diplôme d’Economie Financière: Masters’s degree Mai 2000 Université D’AIX-Marseille II, France Faculté des Sciences Economiques Juin 1993 Diplôme de Maitrise en Sciences Economiques