Professeur Jean-Roland Lucien : parcours d’un intellectuel au service de son pays

Le Nouvelliste
17 nov. 2014 — Lecture : 9 min.
Il y a tout juste un an, le professeur Roland Lucien ont été assassiné dans l’après-midi du vendredi 15 novembre 2013 dans les rues de la capitale. L’homme qui venait de disparaître ce jour-là, à l’âge de 83 ans, à peine quelques heures après avoir dispensé son enseignement de mathématiques à la Faculté de médecine de l’Université d’Etat d’Haïti avait consacré 62 ans de sa vie à l’éducation de la jeunesse ! C’est le 7 mai 1930 qu’est né à Port-au-Prince le petit Roland Lucien. Son enfance a été relativement aisée, jusqu’à la mort de son père alors qu’il n’était âgé que de 8 ans. Mais, avant d’être emporté vers l’au-delà, ce père tant adoré avait bercé son rejeton de ses rêves : il débuterait à Jean-Marie-Guilloux, passerait par Saint-Louis de Gonzague mais achèverait son secondaire au Lycée Pétion (plus apte à ses yeux à former un homme aux dures conditions des luttes de la vie) et finirait ses études universitaires à Paris. Il a effectivement bouclé ses études primaires chez les Frères de Jean-Marie Guilloux évoquant toujours avec une émotion visible, et ce jusqu’au seuil de la mort, la figure bienveillante de Frère Lucidas, pédagogue impénitent et véritable éducateur à ses yeux ; mais s’est inscrit au Lycée Pétion, où il s’est initié parallèlement au métier de relieur de livres, mais a été contraint d’abandonner après la 5e à cause de difficultés économiques énormes qui assaillaient la famille plutôt nombreuse. Il a résidé alors au Bel-Air. Mais qu’était-ce Bel-Air à cette époque ? C’était certes un quartier à la tradition insurrectionnelle populaire solidement établie (qu’on se rappelle les partisans de Salnave) mais aussi selon le mot de Roger Gaillard, un quartier ou s’était constitué une « petite aristocratie noire et fière », où siégeait l’archevêché de Port-au-Prince, où les grands potentats venaient assister au Te-Deum à la Cathédrale. Avoir vécu au Bel-Air à l’époque, c’est être au milieu du peuple et frayer avec les hauts dignitaires ecclésiastiques et les grands dignitaires de l’Etat ! Avoir vécu au Bel-Air, c’est être un homme « décomplexé ». Il le sera ! Les évènements de 1946 l’auront beaucoup marqué. Il se définira lui-même comme un produit de la Révolution de 46. C’est au sein des écoles de la Révolution qu’il achèvera ses études : Lycée Toussaint Louverture fondé après la chute de Lescot et l'Ecole normale supérieure créée par Me Emile Saint-Lot. 46, c’est un courant d’idées qui s’inscrit, certes, dans la ligne du Parti National « le plus grand bien au plus grand nombre », mais aussi une possibilité offerte aux enfants des couches populaires de participer demain à la gestion des choses de la cité par le biais de l’éducation, sans exclusivisme de couleur. C’est ce que le peuple désignera par la politique du « woule’m de bò » de Dumarsais Estimé. 46, c’est aussi l’épanouissement des mouvements sociaux et animation de syndicats par Daniel Fignolé. 46, c’est l’indépendance financière retrouvée face aux Etats-Unis, une politique d’embellissement de la capitale : Bicentenaire ; une politique frontalière conséquente face à la République dominicaine : création de la ville de Belladères, et une diplomatie flamboyante avec Me Emile Saint-Lot qui n’hésite pas à agiter les questions qui fâchent face aux grandes puissances. Comment aurait-il pu ne pas être un partisan, un 46, lui qui a frayé avec le redoutable polémiste de l’époque qu’était Jean-Rémy, lui qui a été formé par Me Marc Séide, lui qui a dialogué avec Emile Saint-Lot, lui qui s’est retrouvé dans l’orbite de Daniel Fignolé : tous, hommes parmi d’autres qui ont fait 46 ! Ses anciens élèves soulignent souvent, outre la culture du professeur de mathématiques qu’il a été, l’éloquence du Maître. C’est qu’à l’époque, lui comme beaucoup de jeunes, se pressaient au palais législatif afin d’assister aux joutes oratoires. Souvent, il se rappellera celles opposant Emile Saint Lot au sénateur Max Hudicourt, tous deux excellents orateurs et ardents défenseurs des intérêts de leurs classes. S’il a choisi au départ la filière littéraire (section A), sa curiosité le porte à assister un jour à un cours de Mathématiques de la filière scientifique (section C assuré par Me Pierrot Riché. Ç’en est fait : il est conquis, s’inscrit en section C. Il deviendra un scientifique. Quand il a achevé en 1951 ses cours secondaires, il a été recommandé par l’un de ses anciens maîtres comme professeur au lycée Pétion. Puis vint 1957 et la campagne électorale. Si l’un de ses oncles, Prosper Lucien est un membre important du dispositif de Louis Déjoie aux Cayes, que Me Marc Séide, directeur du journal Le Réveil, son mentor qui a contribué énormément à sa formation intellectuelle, est un fervent et très écouté jumelliste, que certains de ses amis ont rejoint le camp Duvalier, lui, il sera partisan de Daniel Fignolé.Il fonde de concert avec ses amis fignolistes Louis Tannis, Otto Louis Jacques, Carry Hector l’Action Nationale Démocratique. C’était en fait un Parti collatéral du Mouvement d’Organisation du Pays (MOP) de Fignolé constitué uniquement des intellectuels du parti : ils étaient avocats, architectes, historiens, professeurs. Ils étaient tous jeunes, dans la vingtaine. Et lorsqu’au 25 mai 1957, le pays est au bord de la guerre civile, que l’hypothèse que Déjoie accède à la Première Magistrature de l’Etat avec la crainte d’un retour d’avant 46 se précise, Me Emile Saint-Lot exhorte les leaders de « la Classe » à octroyer la présidence à Daniel Fignolé, le seul dont la popularité soit capable de sauver la situation et d’éviter le chaos au pays. Ce 25 mai, lorsque son candidat devenait président, il avait donc toutes les raisons de se réjouir. Il avait à peine 27 ans lorsque le président l’assigna par commission présidentielle au poste de Secrétaire Particulier et Chef du Bureau de la Présidence. Il jouissait d’une confiance absolue de la part du Président Fignolé. Il était son collaborateur rapproché. Il assistait aux conseils des ministres et participait activement à la rédaction des discoures du président. Le ton tranchant de son franc parler lui valut un jour cette remarque du Président : « ….Lucien, il faut faire la différence entre celui qui veut arriver au pouvoir et celui qui veut s’y maintenir ». Comment décrire la sensation ressentie par ce jeune, qui à peine âgé d’un quart de siècle, fait partie de ceux-là qui président à la destinée d’Haïti ? Peut-être, percevait-il ce gouvernement comme un Comité de salut Public, sans la Terreur bien sûr. La Malice populaire raconte que Fignolé a été nommé provisoirement président pour 25 ans. Mais ce Printemps de Mai n’a duré que 19 jours. Et lorsqu’au 14 juin 1957, le general Kebreau orchestre son coup d’Etat contre Daniel Fignolé avec l’accord de certains leaders de la classe politique et le silence complice d’autres, ils ne se rendent pas comptent qu’en renversant Fignolé, ils viennent d’ouvrir la voie à Duvalier pour près de 30 ans et qu’ils en seront d’ailleurs tous les premières victimes. Reçu Major au concours d’admission de l’Ecole Normale Supérieure, section Mathématiques-Physique, il a bénéficié à la fin de sa formation d’une bourse de perfectionnement en France dans le champ de la Physique. Il a abandonné alors la Faculté de droit après avoir bouclé 2 ans d’études juridiques et est parti pour la France. Et, en mettant son pied sur le sol de Paris, sa première pensée fut pour son père, qui avait dit un jour au jeune garçon : je t’enverrai à Paris ! Il a suivi alors des cours magistraux et a participéà des travaux dirigés à la Faculté des sciences de Paris et la Sorbonne. Paris avec ses musées, ses places publiques, le Boulevard Saint Michel, le Quartier de Saint Germain des Près, le cosmopolitisme même de la Cité Universitaire : tout lui a plu. Revenu au pays sous le gouvernement de François Duvalier il a dispensé des cours. Et, lorsque les Etats africains en pleine lutte de décolonisation réclamaient des professionnels pour la formation de leur jeunesse, il a répondu à l’appel et est parti pour l’Afrique sous l’égide de l’UNESCO. Il enseignera ainsi au Congo et au Cameroun. Mais il s’est senti trop éloigné de la terre d’Haïti et est allé s’établir aux Etats-Unis. C’est là qu’il va acquérir sa maîtrise en Mathématiques pures à la City University of New York. S’il a débuté des études de doctorat en Mathématiques appliquées, il les a abandonnées pour répondreà des exigences familiales et à l’appel du pays. Revenu sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, il a renounce à toutes activités de politique active et s’est consacré à l’éducation et à la formation de la jeunesse. Il a collaboré entre autres, au Collège Bird avec Rosny Desroches, à l’INAGHEI avec GérardDorcély, à la Faculté de Médecine d’Etat avec Roger Lafontant. Il s’est rendu compte que l’expérience duvaliérienne a « démocratisé l’enseignement » avec l’arrivée sous les bancs de l’Université d’hommes et de femmes issus du pays profond, qui n’ont pas forcémentà leur disposition les clefs et atouts pour leur succès académique. Il s’est fait un devoir de les aider à franchir avec succès les différentes barrières, sans pour autant renoncer à l’exigence de qualité et de rigueur. Jamais en retard à ses cours, il a mis un point d’honneur à être présent en salle une demi-heure avant le début du cours afin que ceux qui ont des difficultés puissent s’adresser à lui. C’était sa manière d’être un fignoliste actif ! Lorsqu’en 1986, s’est effondré la maison Duvalier et que nombre de ses amis l’ont invité à renouer avec la politique, il a refusé pour se consacrer à l’éducation de ses enfants et de la jeunesse. Pour lui, l’avenir d’Haïti c’est la jeunesse. Et c’est sur ce terrain qu’il a décidé de jouer sa partie. Il aimait répéter cette pensée juive inscrite dans le Talmud « Le monde est soutenu par les enfants qui étudient ». Parce qu’il a su que les défis qui attendent cette jeunesse dans le monde de demain sont immenses, il se montrera strict envers elle, sans jamais basculer dans l’injustice. Il fera sienne cette réflexion « craignons demain que la jeunesse nous reproche non de lui avoir trop demandé mais de l’avoir sous-estimé et ne pas lui avoir demandé assez ». Ceux qui ont été ses élèves ont reconnu en lui celui qui voulait leur bien. Ce sont d’ailleurs deux d’entr’eux, qui l’ont connu à la première heure : Patrick Vilaire, qu’il considérait d’ailleurs comme son fils et Gérard Dorcely son vieil ami qui ont prononcé son oraison funèbre le 22 novembre 2013. Il s’est considéré non pas seulement comme un professeur de mathématiques, mais aussi un éducateur. Professer et éduquer, ont été un sacerdoce qu’il a vécu et aimé passionnément. Même après 62 ans d’enseignement, au seuil de sa vie, inlassablement, il a continué à préparer ses cours. Inlassablement, il se faisait un devoir de remettre les copies de devoir et d’examen le plus rapidement possible et mobilisait souvent pour les tâches de logistique (vérification du décompte des notes, classement et autres) l’un de ses fils, Parnell, associé ainsi à son sacerdoce. Roland Lucien n’aurait pas été Roland Lucien sans son épouse Gisèle François, qui était si traditionnelle dans la gestion de son foyer et si pratique dans la gestion du quotidien. La misère galopante de la population, exploitée, entretenue et saupoudrée pour les besoins de la cause par des acteurs de la vie politique ; les interest supérieurs de la nation assujettis par nombre d’acteurs nationaux aux agendas des puissances étrangères; la politique systématique de l’oubli orchestrée autour de grandes dates de l’histoire nationale et des Pères de la Patrie ou pire leur dénaturation perverse au nom d’une conception hypocrite et festive de faits particulièrement douloureux pour les fils de « ceux dont les pères sont en Afrique » visant à tuer l’âme même de l’homme haïtien ont dû terriblement le remuer. Fignoliste irréductible, comme je l’ai vu préciser une fois à l’un de ses vieux amis duvaliéristes, s’est-il au seuil de sa vie laissé tenter par un retour sur l’arène de la vie politique, sachant qu’il scellerait ainsi son destin ? Gérard Dorcely, lors de l’oraison funèbre prononcée le 22 novembre 2013, rappelle qu’au cours d’une de leur dernière conversation, il s’interrogeait sur la possibilité de rejouer la carte du MOP sur la scène nationale. Cela lui a-t-il été fatal ? on ne le saura peut-être jamais. Les témoignages de sympathie, reçus après sa mort, d’hommes et de femmes de tout horizon, analphabètes et fins lettrés, pauvres et riches, noirs et mulâtres, ont été pour nous un soulagement et un baume, révélant que les 62 ans passés au service du pays avaient été salués et reconnus par les hommes et les femmes de cette terre d’Haïti qu’il a temps aimée. Professeur Roland Lucien vous avez bien rempli votre journée. Pour la famille, Dr Mentor Ali Ber Lucien. e-mail : judmyalouis509@yahoo.fr