Suite aux taux élevés d’échec des examens officiels de l’année académique 2013-2014, le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle a annoncé, parmi un ensemble de mesures, sa décision d’éliminer les examens officiels de la 6e année fondamentale et du baccalauréat première partie, dès l’année 2014-2015. Il ne fait aucun doute que l’élimination de ces examens constitue depuis maintenant trois décennies le fantasme de plusieurs ministres de l’Éducation nationale, et cela répond aux prescrits du décret du 30 mars 1982 et du rapport du Groupe de travail sur la formation et l’éducation (GTEF) remis en 2010 au président René Préval. Cette décision a été alors réfléchie depuis le début de la prise de fonction du ministre, et conseillée par certains membres de son cabinet et ses partenaires et anciens collègues du système universitaire.
Suite à une réflexion effectuée sur les réseaux sociaux en date du 10 août 2014 sur la décision du MENFP d’éliminer les examens de la 6e AF, j’ai eu une discussion avec le professeur Dorvilier qui, contrairement à ma position, croit fermement que c’est une bonne décision. Certains diront par la suite qu’il a été l’un de ceux qui ont conseillé et persuadé le ministre Manigat à passer à l’acte. J’ai ensuite reçu l’article qu’il a trouvé important d’écrire pour tenter de justifier ce choix qui ne peut que rendre encore plus médiocre le système éducatif haïtien. Le présent papier a pour objectif de revoir les arguments avancés par F. Dorvilier et de montrer en quoi l’élimination des examens officiels de la 6e année fondamentale va devenir l’un des problèmes majeurs de l’école haïtienne dans les années à venir.
Premièrement, j’aimerais faire remarquer que, certes pas pour les mêmes raisons, j’ai un ensemble d’arguments qui montrent que l’élimination des examens officiels du bac 1 est une bonne décision. Toutefois, cela nécessite la mise en place de dispositifs de régulation des curricula. Sans cela, soit les élèves se retrouveront à être évalués dans des matières qu’ils n’ont pas suivies au cours de l’année de la terminale, soit ils ne seront jamais évalués pour une matière comme la littérature non enseignée en classe de philo.
Dans son article, F. Dorvilier a tenté de montrer qu’il n’y a rien à évaluer en 6e AF et que les savoirs appris durant les deux premiers cycles de l’école fondamentale ne sont que « dérisoires ». Il devient désormais essentiel d’évoquer pour lui les objectifs des cycles dont il est question. D’après le curriculum du MENFP, les deux premiers cycles de l’école fondamentale doivent permettre à l’élève d’acquérir les connaissances générales, scientifiques et techniques lui permettant de savoir lire, écrire et compter; faciliter le développement des aptitudes d’observation scientifique, d’analyse, de synthèse, d’esprit critique et le sens de l’initiative; de le préparer à la vie active; le sensibiliser aux comportements positifs face à l’environnement; lui inculquer les valeurs morales et sociales (MENFP, 2011). Donc, en plus de favoriser l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et l’arithmétique aux enfants, les deux premiers cycles de l’école fondamentale visent la socialisation de l’élève haïtien.Les apprentissages au cours de cette période, qui varie normalement entre 6 et 12 ans (le GTEF a constaté toutefois le surâge des élèves dans son rapport), doivent favoriser et consolider le développement cognitif, métacognitif et psychosocial de l’enfant. De plus, ce que F. Dorvilier n’a pas dit, c’est également pour la majorité des enfants, le moment du passage du créole au français. Donc crucial, parce que jusqu’à présent les dérèglements politico-sociaux veulent que les enseignements soient faits en français (en passant une langue du sous-développement que les instituteurs, pour la majorité, ne parlent pas et doivent apprendre aux élèves). Alors, contrairement à ce qu’a écrit F. Dorvilier, le contenu des deux cycles de l’école fondamentale est élémentaire et non dérisoire. C’est là que pose la base de l’instruction et il est reconnu dans tous les pays du monde que la saper est une prédiction de l’échec des enfants à l’avenir (Lagacé et Lamarre, 2001).Il revient alors à l’État de s’assurer que les enfants qui laissent ces deux cycles fondamentaux aux apprentissages futurs ont les bagages nécessaires pour poursuivre, savent lire, comprendre et écrire un texte en créole et en français; ont les bases nécessaires en arithmétique pour passer à l’algèbre différencié et à la géométrie. Pour cela, un examen national et organisé par l’État s’impose.
Fritz Dorvilier avance dans son texte des raisons dites biopolitiques à l’établissement de cet examen officiel, ce qu’il n’a pas voulu nous dire, la seule motivation d’éliminer cet examen est financière. Même l’intéressant rapport du GTEF (sur lequel je reviendrai à la fin de ce papier) n’a pas trouvé d’autres raisons à la suppression de cet examen. Une autre de ces raisons biopolitiques est, selon lui, le maintien d’un statu quo socio-économique et la reproduction sociale des classes défavorisées, un autre point de vue s’impose. Les citoyens haïtiens faisant partie de la classe possédante, que cela soit dit, n’envoie plus leurs enfants à l’école de la République, dans la majorité des cas. Ils préfèrent les écoles d’enfants d’expatriés comme le lycée français Alexandre Dumas ou les écoles américaines. La classe moyenne avancée quant à elle, envoie ses enfants dans des écoles congréganistes et autres établissements sérieux dont les méthodes d’apprentissage et les procédés d’évaluation ne sont pas comparables aux écoles publiques ou celles dont les classes défavorisées peuvent envoyer leurs enfants. Si F. Dorvilier était sur le terrain éducatif à rencontrer les vrais gens, les enseignants des écoles fréquentées par les masses défavorisées, les directeurs et propriétaires d’écoles, les parents, il aurait compris que ces parents n’envoient leurs enfants à nos écoles publiques et ces établissements dits borlette que parce qu’ils ne peuvent mieux leur offrir; que les professeurs ont souvent un salaire qui ne leur permet pas de vivre, rentrent en salle sans avoir rien mangé; que bon nombre des directeurs d’école ne sont motivés que par l’argent. Il aurait alors compris qu’on ne peut rien espérer de positif en termes d’organisation d’épreuves de ces pseudo-responsables. Alors, supprimer l’examen officiel de la 6e année, c’est exposer encore plus cette masse défavorisée à la reproduction sociale. À quoi servirait-il que leurs enfants soient arrivés et bloqués en 9e AF parce qu’ils ne savent ni lire ni écrire? On aura compris que le problème n’est pas l’examen officiel de la 6e année en soi, mais le fait qu’on a plusieurs systèmes dans notre pseudo-système et on n’arrête pas de se mentir. En 2008, suite aux cyclones qui ont frappé le pays, il a été décidé de renvoyer la réouverture des classes au mois d’octobre, Steven I. Benoit, alors député de Pétion-Ville a été fermer plusieurs écoles de sa circonscription qui voulaient s’ouvrir contre l’ordre du MENFP.Deux amis m’ont alors confié leur chagrin devant le zèle du député car leurs enfants scolarisés dans une école américaine de Pétion-Ville continuaient à aller à l’école ouverte dès fin août. Voilà notre système.
F. Dorvilier a aussi mentionné la nécessité de fluidifier le parcours scolaire comme argument justifiant cette suppression. Alors, si enlever un examen officiel, c’est ce qui permet de le fluidifier, nous n’avons qu’à enlever tous les examens d’État, il sera alors encore plus fluide. Voyons!Ce n’est pas l’examen qui est la cause de l’échec des enfants, mais le fait que le système n’a pas su les aider dans l’acquisition des connaissances requises pour réussir. Ensuite, la suppression ne pourra que retarder le problème qui empirera à l’avenir. D’ailleurs, beaucoup prédisent un taux d’échec massif en 9e AF, dès la première promotion qui n’aura pas subi l’examen officiel de la 6e année (promotion 2017-2018).Et si l’on se retrouve dans 4 ans avec des taux d’échec de plus de 60% en 9e AF, sera-t-il toujours fluide cher F. Dorvilier? Donc, la décision qui vise à supprimer cet examen ne fait que retarder le problème et l’empirer.
Au 4e paragraphe de son texte, le professeur avance que des pays ont supprimé et réduit le nombre des examens d’État en réponse négative, mais avisée à l’échec des élèves.Notons quand même réponse négative. Mais là, je pense que F. Dorvilier nous induit sciemment en erreur. Le fait est que depuis les années 60-70, il y a eu un ensemble de débats au sein de différentes sociétés ayant adopté le régime permettant d’octroyer aux élèves le Certificat d’Études Primaires (CEP). Ces débats ont amené à l’élimination dans certains pays de ces examens officiels, comme ce fut le cas en France et en Belgique. Ce que le professeur ne nous a pas dit, c’est que depuis, les études ont montré que l’élimination de ces examens officiels ont occasionné le relâchement des parents et des instituteurs, beaucoup d’élèves sont sortis de l’école primaire sans savoir ni lire ni écrire. Les études de L’Insee de 2002 ont montré alors que le taux d’illettrisme n’a jamais été aussi élevé chez les enfants ayant bouclé leurs études primaires en France. Pire, les études de l’OCDE de 2001, 2002 et 2003 ont montré que les pays développés ayant supprimé les examens officiels du primaire ont le taux d’échec le plus élevé dans l’éducation. Car ils ont supprimé l’examen permettant d’évaluer que les enfants ont bien appris à lire, à écrire et les bases fondamentales avant de passer au collège (7e AF pour Haïti). À ce sujet, la France est l’élève à ne pas suivre. La suppression de l’examen officiel de la 6e AF a été reconnue par plusieurs comme l'un des maux actuels du système français (Bernadin, 2005). Pour avoir enseigné pendant trois ans à l’université française, je peux témoigner du faible niveau des étudiants alors que chaque année environ 200 000 d’entre eux sortent du système sans diplôme ni certification. Pourtant, le rapport du GTEF, dans sa recommandation 8, prescrit les méthodes qui sont aujourd’hui décriées en France (GTEF, 2010).Voilà un argument avancé par F. Dorvilier et qui devrait nous motiver à garder notre examen officiel de la 6e AF, car les pays qui l’ont fait avant nous, l’ont regretté.
D’ailleurs, depuis 2006, la France a rétabli cet examen et il est redevenu totalement officiel en 2012. Nous ne pouvons pas nous permettre 20 ans d’errance, comme eux, dans un système déjà fragile et qui ne permet pas de produire les compétences au développement du pays. Vingt ans d’errance qui ont produit le fait que chaque année, le nombre de jeunes quittant l’école française sans qualification et sans diplôme ne fait que s’augmenter. D’ailleurs, rien n’est proposé par le MENFP, sinon que les examens seront organisés dans les écoles. En Italie où l’examen a été supprimé en 2004 (licenzaelementare), il a été remplacé par un autre (terza media) et une réorganisation totale du système scolaire. Alors de quels pays le professeur parle-t-il? Au Québec, il y a plusieurs examens imposés par l’État dès la 4e année de l’école primaire, cela se poursuit en 5e et en 6e années (trois examens officiels dès le primaire). L’État choisit des matières obligatoires et d’autres facultatives pour lesquels il prépare des examens que les élèves doivent obligatoirement passer en lieu et place des examens de leurs écoles.
Maintenant, venons au fait que le professeur Dorvilier a aussi expliqué que l’échec des élèves peut causer chez ces jeunes enfants la dépression et autres troubles. Malheureusement, jusque-là aucune étude psychopathologique n’a été réalisée auprès des enfants ayant échoué à l’examen officiel de la 6e année en Haïti pour corroborer ses dires, donc ce n’est que de la spéculation, ou au mieux, des attitudes réflexives.Des études ayant été effectuées à l’étranger sur la question ont montré des résultats divergents. Si chez certains enfants l’échec cause un manque de confiance en soi; chez d’autres, il est source de motivation. En ce sens, je lui conseille la lecture du texte de Bourdieu et Champagne (1992), les exclus de l’intérieur. Le lien causal qu’il établit entre l’échec scolaire et certaines constructions psychopathologiques est à revoir. D’ailleurs, certains travaux ont montré qu’un niveau d’estime de soi faible est un facteur prédicteur de l’échec scolaire et non l’inverse (Leyrit, 2012; De Léonardis, Lescarret et Oubrayrie, 1996). Le problème est tellement complexe que je partage les conclusions des études de Bardou, Oubrayrie-Roussel, Lescarret (2012) et de Guay, Ratelle, Roy et Litalien(2009)montrant que les liens entre échec scolaire, estime de soi et certaines organisations ou désorganisations psychiques ne peuvent être que circulaires. En effet, quelle que soit l’appartenance socioéconomique de l’enfant, une mauvaise opinion de soi peut être à la base de l’échec scolaire. De 1982 (je n’étais même pas né), année à laquelle le décret du 30 mars a été publié à aujourd’hui, 32 ans se sont passés, aucune étude n’a été réalisée sur les conséquences psychopathologiques de l’échec des enfants de la 6e AF. Donc, F. Dorvilier ne peut pas écrire qu’il y a sans doute des effets de cet ordre. Même en s’appuyant sur des études étrangères, il ne peut le dire, car le problème est plus complexe. D’ailleurs, qui peut nous parler de manière scientifique du rapport haïtien à l’échec? Je n’ai recensé dans la littérature scientifique, aucune étude sur la question.
Ces considérations étant faites, j’entends beaucoup me dire que la suppression de l’examen officiel de la 6e année est acceptée par la quasi-totalité des chercheurs haïtiens en éducation. Que ceux qui se le disent, le sachent une fois pour toutes, ces chercheurs ont tort. Galilée a dû affronter seul les adversaires de la théorie géocentrique et j’avoue que beaucoup pensent, comme moi, que l’élimination de l’examen officiel de la 6e AF est une erreur grave, elle aura de lourdes conséquences sur les enfants, sur les familles et sur le système. L’un des meilleurs rapports sur le système éducatif haïtien,rédigé par un panel d’experts et de personnalités, a été remis au président Préval (à sa demande) en 2010. Le GTEF, ayant à sa tête le professeur Lumarque de l’Université Quisquéya, a proposé dans sa recommandation 8, ce qui suit : « Revoir le système d’évaluation des apprentissages : encourager l’évaluation formative au niveau des établissements, confirmer la décision de promotion automatique entre la 1re et la 2e année, et entre la 3e et la 4e année du Fondamental, supprimer l’examen d’État de 6e année et le baccalauréat première partie. ». Dans ce rapport, la seule raison évoquée à la suppression de l’examen officiel de la sixième année est financière. Il soutient le besoin d’investissements au sein du système scolaire et propose que les fonds dépensés dans l’organisation de ces évaluations soient investis ailleurs dans le système. En 2012, j’ai discuté du rapport avec un membre de la commission, expert reconnu en éducation dans le pays qui n’a pas pu me trouver d’autres raisons à cette élimination. Tout ce qu’il a pu me dire ,c’est que l’État n’a pas les moyens d’organiser autant d’examens et que cela bloquait les élèves.
Si c’est la seule raison, alors tous ceux qui croient qu’il faut le supprimer ont tout simplement tort, car elle ne tient pas debout. Il revient au MENFP de prendre les dispositions pour réduire les coûts des examens d’État. Pourquoi ne pas s’organiser pour que les étudiants de l’Université d’État d’Haïti (UEH) qui sont des boursiers de l’État puissent surveiller ces examens? Pourqoui les épreuves de la 6e et de la 9e AF ne sont pas corrigées pour une partie de manière informatisée et pour une autre, par échange entre les écoles? Nous avons encore une fois choisi la facilité, les conséquences en seront certainement grandes et, encore une fois, ce sont les masses défavorisées qui en paieront le prix. À un moment où des écoles avec des enseignants sans compétence pullulent partout dans le pays, le MENFP devrait être en train au contraire de préparer des tests standardisés pour les niveaux de 2e, 4e, 6e, 8e et 9e AF et toutes les classes du secondaire. Chaque année, le ministère aurait pu choisir deux ou trois matières pour lesquelles, ce serait lui qui décide quelles épreuves présentées aux élèves selon les curricula en vigueur.
Le maintien des épreuves de la sixième année est une nécessité, contrairement à ce qu’a écrit F. Dorvilier. Si cette décision est mise en œuvre, dans quelques années, nous ferons marche arrière et nous aurons, comme nous en avons l’art, sacrifié un groupe d’enfants. Ce seront ceux des classes défavorisées dont les parents ne peuvent offrir que le système éducatif public ou borlette.
« L'élimination des examens de 6e année fondamentale : une erreur »
Suite aux taux élevés d’échec des examens officiels de l’année académique 2013-2014, le ministre de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle a annoncé, parmi un ensemble de mesures, sa décision d’éliminer les examens officiels de la 6e année fondamentale et du baccalauréat première partie, dès l’année 2014-2015.
Jude Mary Cénat, Ph.D.
Docteur en Psychologie
Chercheur Postdoctoral et enseignant
Université du Québec à Montréal (UQAM)
08 sept. 2014 — Lecture : 12 min.