40 ans de Communication Sociale en Haïti: bilan, enjeux et perspectives

La communication, inhérente à l’existence humaine, conditionne et détermine tout, depuis la structure de notre ADN, les rapports entre les cellules de notre corps, jusqu’aux rapports sociaux et économiques.

La communication, inhérente à l’existence humaine, conditionne et détermine tout, depuis la structure de notre ADN, les rapports entre les cellules de notre corps, jusqu’aux rapports sociaux et économiques. La communication est tout en tout. Les relations sociales, les liens que tissent les espèces entre elles dans l’écosystème, les interactions entre les atomes, le fonctionnement des machines, sont tous assujettis à la communication. Elle constitue une entité substantielle, voire même existentielle, qui imprègne la vie des êtres vivants. Pour ainsi dire, la communication est inéluctable. Elle a été au centre de toutes les grandes révolutions qu’a connues l’humanité, depuis l’invention de l’imprimerie, en passant par la première révolution industrielle jusqu'à l’ère de la société de la connaissance et de l’information. Elle s’est avérée être un instrument de développement, c'est-à-dire un outil servant à inculquer des schèmes de conduite et des valeurs souhaitables qui impactent, façonnent et régulent la société dans son évolution. Communication et développement : deux notions indissociables Aujourd’hui, il n’est plus possible de penser le développement et la modernité en dehors des systèmes et processus de communication sociale. Le lien entre la communication et le développement va tellement de soi que Herrara Bernardino le qualifie d’indéniable, évident et indiscutable" (2007 :18). Armand Mattelart, pour sa part, croit que "la notion de communication s’est rapprochée progressivement de celles de développement et de croissance. La communication -qui n’était qu’un indice de développement des sociétés humaines- s’est convertie, non seulement en une évidence de progrès, sinon se confond avec lui..." (1994: 94). Mais, en dépit de l’apport avéré de la communication dans les processus de changement social et de développement dans beaucoup de pays, jusqu’ici en Haïti, son importance est méconnue et inexploitée. Elle occupe une place négligeable dans la recherche du développement du pays. Or et paradoxalement, l’une des principales causes du sous-développement de la société haïtienne est due aux carences éducatives, ce que Moreno Goméz caractérise comme étant: "un déficit divulgatif et informatif de connaissance" (2002 : 90), ce qui, dans le cas haïtien, est un héritage ancestral et transgénérationnel. Communication sociale en Haïti : quelles avancées ? Après 40 ans (1974-2014) d’institutionnalisation de l’enseignement et de la formation en communication par la création de la Faculté des sciences humaines et sociales (FASCH) de l’UEH, la communication demeure un champ disciplinaire inexploré en Haïti. Elle est jusque-là mal connue et jouit d’une représentation sociale défavorable dans la société haïtienne, comme c’est également le cas pour le travail social par exemple. En effet, la FASCH demeure la seule vraie référence en matière d’enseignement supérieur universitaire de communication sociale dans le pays. Depuis sa création en 1974, on a assisté au développement des systèmes et métiers de communication, à l’augmentation toujours plus importante du nombre de professionnels en communication, ainsi qu’à la prolifération soutenue des médias de masse, à partir des années 90 plus précisément. Selon les chiffres du CONATEL, avant le séisme de 2010, un total de 66 stations de radio FM et 4 AM ont été recensées à Port-au-Prince, sur un total de 224 stations de radio FM et 34 AM, 33 chaînes de télévision UHF et 7 VHF, sans mentionner les deux quotidiens, les magazines hebdomadaires et mensuels, et les trois agences de presse en ligne existant dans le pays. À notre connaissance, aucun registre du nombre de journalistes et de professionnels de la communication exerçant en Haïti n’est disponible. Toutefois, il n’est pas moins évident que le chiffre va toujours croissant en raison de l’augmentation sans cesse des écoles de journalisme et de communication éparses dans tout le pays, particulièrement à Port-au-Prince. Quelle nécessité pour une communication dite sociale en Haïti ? Historiquement, Haïti constitue l’un des premiers pays de l’Amérique du Sud et des Caraïbes à utiliser l’imprimerie. Malgré l’abondance médiatique dont dispose le pays, le déficit divulgatif d’information et de connaissance n’en demeure pas moins endémique. Ce déficit est en effet alimenté par les principaux agents de socialisation parmi lesquels se distinguent les médias de communication de masse. Il importe de souligner que la communication sociale, au même titre que les autres disciplines en sciences sociales et humaines, notamment la sociologie, la psychologie, l’économie, la linguistique, pour ne citer que celles-là, est incontournable dans un pays comme Haïti confronté à des phénomènes sociétaux de plus en plus complexes et des schèmes comportementaux préjudiciables au bon fonctionnement de la société. Cela dit, l’inéluctabilité de la communication sociale dans le contexte haïtien se justifie par le fait de sa puissance et sa capacité à modeler les attitudes et les conduites de manière à façonner la société dans son devenir. Sachant que la communication sociale a pour objectifs, entre autres, d’informer sur des problèmes sociaux, de conscientiser les citoyens et de transmettre des valeurs pour renforcer leur sociabilité, favoriser la création de réseaux de solidarité et la convivialité sociale, son inéluctabilité s’établit comme un fait indéniable, surtout en ce qui a trait au processus de développement dont il est l’un des vecteurs. La communication sociale au-delà du journalisme La communication est socialement confrontée à deux obstacles majeurs qui inhibent son développement et son intégration dans la société haïtienne comme champ d’étude "pluridisciplinaire" et comme carrière professionnelle. En effet, il existe une propension généralisée en Haïti, même parmi les personnes les plus avisées, à réduire la communication sociale au journalisme, confondant ainsi le contenu et le contenant. Le journalisme n’est que l’un des métiers et l’un des axes de la communication à côté de la publicité, la communication organisationnelle (corporate communication), la communication publique et politique, la communication interpersonnelle, la gestion de l’image, le lobbying, la communication pour le développement, un axe surtout développé en Amérique latine et en Asie. La communication sociale constitue à elle seule un univers où toutes les autres disciplines des sciences sociales, y compris les sciences dures, se trouvent enchevêtrées. À cet égard, il importe de mentionner le journalisme scientifique, l’un des axes de la communication, s’appliquant à tous les champs d’études et dont le rôle consiste notamment à relier les pratiques journalistiques aux activités et aux pratiques de la communauté scientifique en vue d’une plus grande divulgation de la connaissance scientifique pour l'amélioration des conditions de vie de la population. De l’anomie communicationnelle en Haïti La communication sociale, à travers la presse, est historiquement l'une des premières en Amérique latine avec la presse coloniale à Saint-Domingue à partir de 1724. Toutefois, c'est avec l’indépendance haïtienne en 1804 que la presse haïtienne a pris naissance. En dépit de cette longue existence, la communication sociale n’a toujours pas de cadre juridique suffisamment élaboré qui permette de réguler et d’accompagner son évolution, comme c’est le cas dans beaucoup de pays de l’Amérique du Sud. Il en ressort des pratiques médiatiques et journalistiques répréhensibles dues au pullulement de pseudoécoles de journalisme et de communication produisant des journalistes qui sont loin de satisfaire aux exigences académiques et professionnelles du métier. Cela a pour conséquence que la plupart des "professionnels" exerçant les métiers de communication en Haïti, le journalisme en particulier, est incapable de conceptualiser la réalité pour en comprendre ses traits constitutifs et l’appréhender dans sa complexité et sa multidimensionnalité. En réalité, la présence dans les médias haïtiens de journalistes et d’animateurs sans conscience professionnelle, sans capacités réflexive et analytique avancées, sans sens d'éthique, sans une préparation universitaire préalable, donne lieu à des pratiques journalistiques entachées de sensationnalisme et de puérilités de toutes sortes. Cela expose la société dans son ensemble à la dérive et à continuer à végéter dans son mal-être social. La communication sociale en Haïti : enjeu crucial pour le développement La marginalisation du champ d’étude, des métiers, systèmes et mécanismes de communication en Haïti ne peut avoir de conséquences plus néfastes que de contribuer au dysfonctionnement et à la décrépitude de la société, notamment au niveau culturel et moral. Dès lors, il convient de revendiquer la place de la communication, en tant qu’à la fois champ d’étude universitaire et carrière professionnelle, dans un pays comme Haïti, où elle recèle une importance capitale. Une bonne compréhension de l’importance de la communication avec ses métiers et ses systèmes permettra de dépasser l’ignorance populaire la concernant en vue d’une utilisation efficiente de ses moyens et supports pour la consécution d’objectifs précis en termes de développement par exemple. La transition de la société traditionnelle à la société moderne pour les pays comme Haïti va de pair avec le développement des systèmes et mécanismes de communication disponibles. Autrement dit, les systèmes de communication de masse, les médias de masse en particulier, participent de la création d’une atmosphère propice au changement social en amenant la société à rompre avec les valeurs traditionnelles et superstitieuses et en l’incitant à prendre la voie de la modernité et du développement. Cela n’est possible que grâce à la diffusion de nouvelles idées et d'innovations à travers les médias de masse de telle sorte à substituer radicalement aux croyances et pratiques fétichistes traditionnelles l’adoption de connaissances technologiques et scientifiques. Cela exige en amont la formation de professionnels compétents et qualifiés, des "communicologues sociaux", l’institutionnalisation et la régulation des métiers, moyens, supports et systèmes de communication de masse à travers l’établissement d’un cadre juridique qui définit les rôles et les fonctions des acteurs de la communication conformément aux objectifs préalablement fixés du projet de société en vue. En aval, les médias de communication doivent remplir leur rôle en matière d’éducation, ce qui est indispensable pour l'adoption des innovations qui vont favoriser le changement social. De plus, ils doivent amener la société à prendre conscience de ses conditions de vie afin qu’elle soit à même de les transformer. Au demeurant, la communication sociale demeure un outil d'une importance incommensurable. Il est indispensable que les acteurs de la vie sociale, politique et économique haïtienne lui donnent la place qu’elle mérite, particulièrement par son intégration à tous les niveaux dans la poursuite du changement social auquel aspire tant la société haïtienne.