Par Fritz DORVILIER, Ph. D.
L’École, contrairement à sa vocation fondationnelle, ne s’est pas fonctionnellement intégrée dans la société haïtienne et n’a pas pu, en conséquence, contribuer à la changer. En effet, le système éducatif haïtien, compte tenu aussi bien de son inaccessibilité à tous les enfants scolarisables et son incohérence interne que de son incapacité à s’adapter aux nouveaux besoins sociétaux, n’a pas pu se restructurer et doter les citoyens haïtiens de nouvelles capacités cognitives les habilitant à bien appréhender, gérer et transformer leur territoire, et s’y épanouir.
Pourtant, pour voiler ses faiblesses structurelles et fonctionnelles, l’Ecole haïtienne s’est convertie en une course d’obstacle cognitif, au sens que les élèves sont officiellement évalués à plusieurs niveaux d’apprentissage. Le problème n’est pas tant l’évaluation d’un cycle d’apprentissage mais sa nature et sa fonctionnalité, étant donné que toute évaluation éducative doit répondre à des objectifs de contrôle d’efficacité interne et d’efficience externe des contenus pédagogiques. Mais le procédé évaluatif conçu et mis en œuvre par l’Etat haïtien semble ne tourner qu’autour de lui-même, encore qu’il n’évalue que des contenus apprentissages limités et mal transmis.
Les examens officiels, c’est-à-dire à dimension nationale et à caractère politico-administratif, exposent les élèves à une forte tension psycho-sociale. Pour ce qui concerne l’examen de la sixième année fondamentale, ils placent les enfants-élèves, d’une part, dans un état de stress pathogène, étant donné la grande peur de l’échec qui les tenaillent ; d’autre part, dans une situation de risque de relégation ou de persévérance dans la marge inférieure de la société. En effet, l’échec de très jeunes élèves dans cette sélection étatique prématurée a sans doute un impact psychique (perte de confiance en soi, dépression, autodestruction, violence sur les pairs) et des effets sociaux négatifs (reproduction de sa condition d’origine, approfondissement de la pauvreté, honte sociale, délinquance).
Or, quoi qu’on pense, les examens officiels sont une des modalités de surveillance autoritaire de l’Etat. Le problème n’est pas dans la nécessité des examens officiels, mais dans leur temporalité et leur amplitude. Alors devrions-nous nous demander s’il est psycho-socialement normal d’exposer les enfants (une moyenne d’âge de 11 ans pour les premier et deuxième cycles du premier niveau de l’enseignement fondamental) à la surveillance et à la punition, au sens de Michel Foucault, de l’Etat ? C’est en réponse négative mais avisée à cette question que certains pays ont jugé bon soit de ne pas instituer des examens d’Etat ou d’en diminuer le nombre, soit de bannir dans le parcours pédagogique le redoublement au niveau de l’enseignement fondamental.
Ce contrôle biopolitique prématuré est d’autant plus inadéquat et donc inacceptable que, outre le fait que les élèves sont égarés dans les rouages de passage d’un cycle d’apprentissage à un autre ou dans la division du travail scolaire, plus particulièrement le travail scolaire de base ou fondamental arbitrairement et confusément subdivisé en trois cycles: premier cycle (4 ans), 2ème cycle (2ans) et 3ème cycle (3 ans), le premier examen officiel n’habilite nullement les enfants à exercer une profession sociale, dans la mesure où non seulement la loi interdit le travail de cette catégorie d’individus, mais aussi et surtout le contenu pédagogique qui leur est inculqué s’avère cognitivement dérisoire ou élémentaire et ainsi ne leur permet pas de bien appréhender leur environnement physique et social.
S’agissant de l’examen du baccalauréat 1ere partie ou Rhéto, outre le significatif coût financier de sa réalisation,il est tout aussi déraisonnable et inutile dans la mesure où non seulement il est trop proche à la fois des examens de 9eme année fondamentale et surtout du baccalauréat 2ème partie, mais également par le fait qu’il ne correspond fonctionnellement à aucun dispositif de professionnalisation, c’est-à-dire qu’il ne donne pédagogiquement et légalement accès à aucune profession.
Ce qui revient à dire que cet examen n’a d’autre objectif que de sélectionner de facto les élèves pouvant poursuivre des études universitaires. Ce faisant, les dirigeants du système éducatif avaient opté pour la stratégie évaluative et orientatrice la plus facile. Car au lieu d’organiser le système éducatif selon la loi du 30 mars 1982 et d’opérationnaliser la décision ministérielle du 11 octobre 2002 concernant les filières (générale, technologique et pédagogique) et les séries (mathématiques et sciences physiques, sciences de la vie et de la terre, sciences économiques et sociales, littéraire) du nouveau secondaire, ils avaient misé sur l’examen du baccalauréat 1ère partie pour couler les élèves les moins méritants ou mieux le dire les malformés et ainsi les faire broyer dans la machine de la reproduction sociale.
La mesure consistant à éliminer ces deux examens officiels aura le mérite non seulement de protéger les enfants d’une sélection biopolitique précoce et d’un stress handicapant, de fluidifier le parcours scolaire (embouteillage scolaire résultant des redoublements), d’économiser des fonds publics pouvant être réinjectés dans des programmes de révision du cursus scolaire et de scolarisation universelle, et de rendre véritablement fonctionnelles les certifications publiques au sens que l’examen d’État sera en adéquation avec aussi bien les besoins que les objectifs sociétaux d’ordre économique, culturel civique.
Pour pouvoir bien préparer les élèves quant aux contenus d’apprentissage et ainsi leur donner une chance égale face aux examens officiels, l’État haïtien doit désormais exiger et veiller à ce que les établissements scolaires eux-mêmes évaluent continuellement, au moins mensuellement, les apprentissages. Il sera aussi pertinent que le MENFPconçoive et fasse adopter un « bulletin d’évaluation standard ». Celui-ci devra être fait en quatre exemplaires (pour l’élève, pour les archives de l’établissement scolaire, pour la direction départementale et pour le MENFP) ; les autorités du MENFP auront alors la responsabilité d’archiver numériquement les bulletins d’évaluation afin de suivre et de mesurer systématiquement le parcours pédagogique des élèves et la performance des établissements d’enseignement fondamental et secondaire. Il importe de préciser que les examens officiels restants (9ème et baccalauréat ou terminale) doivent concerner la totalité des contenus enseignés aux niveaux et cycles inférieurs.
Aussi, suite à cette intelligente et courageuse mesure, les dirigeants du système éducatif haïtien doivent travailler de façon à opérer une révision des contenus d’apprentissage et de la pédagogie des niveaux d’enseignement fondamental et secondaire.
L’accent doit être notamment mis sur la nécessité de concevoir et de transmettre des savoirs fondamentaux que tout individu moderne doit acquérir pour pouvoir se faire une digne place dans la société haïtienne et dans n’importe quelle autre société moderne, et sur l’accès raisonné à l’enseignement professionnel.
S’agissant particulièrement de ce dernier, qui s’avère d’une grande nécessité pour le pays, le MENFP doit inciter les parlementaires à voter la loi le concernant au cours de l’année académique 2014-2015, laquelle loi mettra en adéquation les deux « examens certifiants » avec des types et des niveaux de formation professionnelle et technique.
En définitive, l’élimination des examens officiels de la 6eme année fondamentale et du baccalauréat 1ère partie est un véritable coup de maitre réalisé par l’actuel ministre de l’Education nationale, Nesmy Manigat. Il doit s’armer de courage et s’entourer de vraies compétences pour continuer à réformer graduellement l’obsolète système éducatif haïtien, notamment en séparant physiquement les cycles d’enseignement fondamental et secondaire, c’est-à-dire en conférant l’enseignement fondamental aux écoles nationales et l’enseignement secondaire aux lycées. Ce qui nécessitera des études d’opérationnalité sur les transferts de compétences administratives et pédagogiques, sur l’agrandissement et la construction des écoles nationales.
Néanmoins, il est naïf de croire que les mesures prises par le nouveau ministre peuvent à elles-seules résoudre le problème de l’échec scolaire caractérisant le système éducatif haïtien; car l’échec scolaire résulte aussi et surtout de l’environnement de l’école, au sens qu’il dépend également de la condition sociale (niveau d’éducation, profession, statut économique, zone résidentielle…) des parents. C’est dire qu’on ne peut pas détacher les problèmes scolaires (déficit d’apprentissage, redoublement, abandon) des jeunes haïtiens du niveau de développement du pays. La lutte pour la réussite scolaire doit alors être aussi menée sur le front social et économique, donc à l’extérieur des salles d’enseignement.
Frit DORVILIER,
Sociologue,
Docteur en Etudes du Développement,
Professeur-chercheur à l’UEH/FASCH.-
Sur l’élimination des examens de 6e année fondamentale et de la Rhéto
Par Fritz DORVILIER, Ph.