Haïti et la Première Guerre mondiale

Aussi étonnant et ironique que cela pourrait sembler pour plus d’un, la République Haïti fit bel et bien partie des états belligérants de la Première Guerre mondiale.

Aussi étonnant et ironique que cela pourrait sembler pour plus d’un, la République Haïti fit bel et bien partie des états belligérants de la Première Guerre mondiale. A l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, il est plus qu’opportun de revenir sur le rôle d’Haïti dans ce conflit mondial, principalement aux côtés des Etats-Unis d’Amérique et de la France. La Première Guerre mondiale éclata le 28 juillet 1914, quand l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie suite à l’assassinat de l’archiduc héritier François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase rempli d’une série de tensions géopolitiques dans le vieux continent. Un an après, soit le 28 juillet 1915, Haïti allait tomber sous le joug de son aîné de l’hémisphère, les Etats-Unis d’Amérique, sous prétexte que son instabilité politique de l’heure rendrait le continent américain vulnérable en cette période de guerre, bien que l’Oncle Sam ne s’y était pas encore engagé officiellement. Cette occupation militaire et financière de la République d’Haïti allait en quelque sorte conditionner sa participation à cette guerre. Plusieurs grandes raisons pourraient justifier cette occupation militaire d’Haïti par les Etats-Unis d’Amérique en pleine guerre mondiale; la première, plutôt officieuse, fut l’identification d’Haïti comme une vache à lait par des capitalistes américains, en particulier les grands patrons de la National City Bank (l’actuelle Citibank), avec Roger Leslie Farnham aux commandes ; la deuxième, l’officielle et au cœur du sujet, fut d’empêcher qu’une nation ennemie - en particulier l’Allemagne impériale - profite de l’instabilité politique d’Haïti pour avoir son plein contrôle. Pour remédier à cette éventualité, l’article XI de la convention du 16 septembre 1915, consacrant l’occupation militaire d’Haïti, fit obligation à son gouvernement de ne céder aucune partie du territoire national à une puissance étrangère (1). Cette mesure fut donc prise pour anticiper les rumeurs selon lesquelles l’Empire allemand, fort d’une puissante colonie en Haïti, envisageait de négocier la cession du Môle Saint-Nicolas, zone stratégique tant sur le plan commercial que militaire. Comme déjà souligné, l’entrée en guerre d’Haïti fut conditionnée par celle de son occupant de l’heure, les Etats-Unis d’Amérique. Dans une lettre en date du 4 février 1917 au chancelier Louis Borno, le ministre américain Bailly-Blanchard invita le gouvernement haïtien à rompre les relations diplomatiques avec l’Allemagne, après que le président américain Woodrow Wilson eut pris cette décision pour son pays la veille (2). Suite à l’entrée en guerre des Etats-Unis le 6 avril 1917, le gouvernement haïtien fut forcé d’emboîter le pas quand deux projets cruciaux de l’occupant furent mis à l’ordre du jour: la promulgation d’une nouvelle constitution haïtienne accordant le droit de propriété aux étrangers, et la déclaration de guerre d’Haïti à l’Allemagne en vue d’ouvrir les hostilités contre la colonie allemande d’Haïti. Ces projets se heurtèrent à l’opposition du Parlement haïtien, qui, au lieu de déclarer la guerre à l’Allemagne tel que demandé par le président Dartiguenave, préféra publier le 11 mai 1917 une résolution condamnant les actes des pays de l’Axe et appelant à une éventuelle rupture des relations diplomatiques (3). De plus, il s’opposa catégoriquement à la nouvelle Constitution devant permettre aux capitalistes américains d’avoir plus de facilités sur les plans foncier et immobilier. Pour pallier cette opposition farouche du Parlement haïtien qui était en quelque sorte le représentant de l’opinion publique haïtienne, Dartiguenave décréta le 19 juin 1917, pour la deuxième fois dans son mandat, la dissolution de la chambre législative, avec l’aide de la gendarmerie (4). Entre-temps, un décret en date du 26 décembre 1917 interdit l’exportation ou la réexportation d’articles de commerce comestibles ou non en direction des pays en guerre avec l’Oncle Sam et ses alliés (5). Le Parlement haïtien étant dissous, la voie était libre pour mettre à exécution les remaniements de l’occupant. La nouvelle Constitution fut promulguée le 19 juin 1918, et le Parlement haïtien remplacé conformément à l’article D de ses dispositions transitoires par le Conseil d’Etat, entité formée de 21 membres nommés par le président de la République, et consacrée par un décret en date du 5 avril 1916. Ce dit Conseil d’Etat fit d’Haïti la 22e nation à déclarer la guerre à l’Allemagne le 12 juillet 1918 (6), vraisemblablement convaincu par le discours de Dartiguenave, affirmant que « […] la République d’Haïti, unie à la République des Etats-Unis d’Amérique par de multiples et puissants intérêts communs dont l’évidence éclate à tous les yeux, devait conformer son action à celle de sa grande alliée naturelle ». (7) Cette déclaration de guerre à l’Allemagne enclencha sur le sol haïtien la campagne antigermanique de l’Oncle Sam visant à éliminer les intérêts allemands de l’Amérique pour les remplacer par des intérêts américains ou pro-américains. Cette campagne allait être officialisée par les deux arrêtés du 24 juillet 1918 interdisant respectivement la résidence de tout Allemand sur le territoire national et tout commerce avec l’Allemagne ou ses alliés (8). Tous les biens des Allemands d’Haïti, dont les noms furent publiés dans Le Moniteur, furent mis sous séquestre puis liquidés. Certains d’entre eux furent même incarcérés ou rapatriés. Cette chasse aux sorcières se poursuivit même après la fin de la grande guerre. Mais suite à la sanction du Traité de Versailles le 2 juin 1920, une loi en date du 12 juillet 1920, soit exactement deux ans après la déclaration de guerre à l’Allemagne, institua un office haïtien de vérification et de compensation en vue de dédommager les Allemands d’Haïti (9). Les mesures antigermaniques du 24 juillet 1918 furent rapportées par un arrêté présidentiel en date du 29 novembre 1920 (10). Une loi en date du 2 août 1921 mit fin à la séquestration-liquidation des biens allemands et institua une commission chargée de restituer les biens non liquidés (11). Mais pourquoi cette focalisation du gouvernement haïtien sur l’Allemagne, et non les autres nations alliées ? Tout simplement parce qu’elle était pour les Etats-Unis la plus menaçante avec sa Weltpolitik (politique mondiale) qui tendait à s’implanter définitivement dans la Caraïbe et en Amérique latine. Cette menace à la doctrine de Monroe allait être contrecarrée par une vaste campagne d’élimination des Allemands de l’Amérique tout entière, dont les noms furent inscrits dans une liste noire d’environ 1600 entreprises allemandes publiée dans le New York Times (12). Celle orchestrée en Haïti avec la complicité du gouvernement haïtien n’en fut qu’une partie. Outre cette campagne antigermanique qui constituait le gros de l’intervention haïtienne dans les efforts de guerre aux côtés des Etats-Unis d’Amérique, il est important de mentionner l’enrôlement volontaire de certains compatriotes dans l’armée française. Quelques noms furent mentionnés dans l’article du Dr Georges Michel sur les deux guerres mondiales, paru dans Le Nouvelliste du 5 juin 2014, à savoir messieurs Léandre Daniel père, dont le récit ressemble à une épopée, Gaston Blanchard, et Victor Comeau-Montasse dont une photo en uniforme a pu être retrouvée (13). Le ministère français de la Défense a dénombré dans ses archives trente-trois (33) Haïtiens morts pour la France durant la Première Guerre mondiale. Les informations à leur sujet sont résumées dans le tableau annexé à cet article. Ils étaient des soldats ou des médecins qui moururent sur le sol français au combat, des suites de blessures ou d’une maladie contractée durant la période d’enrôlement. A l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, il faut saluer la mémoire de ces compatriotes qui combattirent aux côtés de la France au prix de leur jeune vie. Il ne faut pas oublier les cinq Haïtiens qui disparurent le 24 mars 1917 suite au torpillage du navire français SS Montréal de la Compagnie générale Atlantique, incident qui servit de prétexte à Dartiguenave pour demander au Parlement haïtien de déclarer la guerre à l’Allemagne. Ces victimes furent Joseph Jean-Baptiste, Dorélus Charles, Gabriel Hilaire, Fojuger Laurent et Fréderic Jalonton (14). Le gouvernement haïtien avait tout de même pensé à tirer profit de cette guerre. En témoigne cette circulaire du secrétaire d’Etat de l’Agriculture de l’époque, M. Furcy Chatelain, datée du 5 janvier 1918, demandant aux magistrats du pays d’encourager les agriculteurs de leur commune à se lancer activement dans la culture du ricin. En effet, les Etats-Unis expérimentaient la toxicité de cette plante en vue de son utilisation comme arme biologique (15). D’après cette circulaire, une telle exportation du ricin vers la nouvelle métropole d’Haïti devait augmenter les revenus du fisc, vu que les Etats-Unis «en désirent des millions de livres » (16). Le gouvernement haïtien s’attendait donc à ce que la guerre soit plus longue, mais elle prit fin la même année avec l’armistice du 11 novembre 1918. La participation d’Haïti à cette guerre ne dura pas quatre mois. Le pays fut signataire du Traité de Versailles conclu le 28 juin 1919, et devint par la suite membre fondateur de la Société des Nations. La signature de l’armistice fut célébrée avec un Te Deum le 4 juillet 1919 (17). A la lumière de ces faits historiques retrouvés en grande partie dans les lois et actes de l’époque, il est possible de conclure que le positionnement d’Haïti dans cette Grande Guerre ne fut pas une initiative délibérée de son gouvernement, mais plutôt une décision politique et impopulaire dictée par l’occupant étasunien, désireux de faire d’Haïti sa chasse gardée en y terrassant l’influence allemande. Tout ceci avec la complicité servile du gouvernement de Sudre Dartiguenave, désireux de plaire à l’Oncle Sam, quitte à modifier la Constitution haïtienne en sa faveur, ou sacrifier des institutions-phares de la République comme le Parlement haïtien. Ce récit historique sur le rôle d’Haïti dans la Première Guerre mondiale est à la fois empreint d’héroïsme grâce à la bravoure de compatriotes enrôlés dans l’armée française, et de honte, en raison du comportement vassal du gouvernement de l’heure, qui n’hésita point à mettre en veilleuse la souveraineté nationale.