L’Eglise haïtienne, mon constat et mon souci

Il y a 20 ans environ, j’ai participé à la création à Port-au-Prince du MOPAC, le Mouvement d’action civique, qui s’était donné pour tâche de porter les responsables des églises et les chrétiens à des actions civiques afin d’aider à la transformation de la societe haïtienne qui dérivait.

Dr Hubert K. Morquette, M.D.
22 juil. 2014 — Lecture : 7 min.
Il y a 20 ans environ, j’ai participé à la création à Port-au-Prince du MOPAC, le Mouvement d’action civique, qui s’était donné pour tâche de porter les responsables des églises et les chrétiens à des actions civiques afin d’aider à la transformation de la societe haïtienne qui dérivait. MOPAC a échoué. D’autres mouvements civiques ont été créés et ils n’ont pas su apporter les changements espérés. Il y a quelques semaines, je me suis joint au Groupe de Travail sur la Réflexion Théologique pour la Mobilisation sur le Rôle de l’Eglise car je pense que l’heure est enfin arrivée où l’Eglise doit se reprendre pour arrêter la dérive et imprimer un nouveau dynamisme à notre société pour sortir enfin de cette torpeur qui nous enlise. Depuis quelque temps, je me suis retrouvé à faire un constat qui m’interpelle, me trouble et qui me choque. Je me fais du souci et je m’attriste au point d’être parfois au bord du découragement et de la dépression. Nous vivons dans un monde de plus en plus mauvais, de plus en plus en méchant, une société qui s’éloigne des valeurs traditionnelles où la majorité des hommes et des femmes se livrent à des pratiques qui sont contraires aux bonnes mœurs et à la morale et qui ne semblent gêner personne. Des situations qu’on croyait anormales sont aujourd’hui applaudies ; des gens que l’on considérait comme des marginaux sont aujourd’hui élevés au rang de héros nationaux qui font courir la grande foule après eux. C’est le cas de dire que nous avons aujourd’hui un déficit de modèles, un manque de référence particulièrement pour notre jeunesse. Et pourtant, l’Eglise, la force morale qui a été érigée pour dire le mot de la vérité, le mot de la justice et du droit, pour conduire les communautés humaines vers le bien, vers la vie, vers le bonheur ; cette Église qui a été appelée pour « annoncer la bonne nouvelle aux pauvres; pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés et publier une année de grâce du Seigneur » ; cette Eglise qui était venue pour « chercher et sauver ceux qui étaient perdus », cette Eglise est encore là, bien représentée par ses leaders religieux de plus en plus puissants, par ses membres de plus en plus nombreux et par ses temples de plus en plus somptueux. Mais que fait-elle cette Eglise pour corriger les mœurs, enseigner ce qui est bien, reprendre et ramener ceux qui se sont égarés, et élever la voix pour défendre ceux qui sont « sans voix », les plus vulnérables…? J’ai fait le dur constat que les Eglises d’aujourd’hui ont certaines caractéristiques qui sont loin d’être celles de l’Eglise de notre Seigneur Jésus-Christ, cette Eglise pure et sans tache, cette église sainte. J’ai fait le constat aujourd’hui que nous avons dans la grande généralité: 1) une Église qui plait et qui veut plaire. Une Eglise de plus en plus tolérante. Une église opportuniste qui se met en position pour obtenir des largesses des puissants et l’approbation de tous et qui ne veut pas se mettre au travers du chemin des autres 2) une Église qui ne voit pas. Une Eglise dont les yeux sont fermés sur la misère et sur la désolation de ceux qui souffrent. Une Eglise rendue aveugle par les largesses des grands de ce monde; 3) une Eglise muette qui ne veut plus parler et qui ne veut ni ne peut dénoncer les injustices et le péché. Aujourd’hui, elle a fait le choix de se taire, de recouvrir les saletés, de ne pas les remuer pour éviter de scandaliser. Ce faisant, l’Eglise devient un lieu de scandale et parfois un repaire de malfaiteurs qui cautionnent au lieu de dénoncer. 4) J’ai aussi fait le constat que l’Eglise d'aujourd’hui est une église qui se sert au lieu de servir. L’Eternel a parlé par la bouche du prophète Aggée (Chap 1 :9) pour accuser son peuple d’être un peuple qui n’est pas à son service. La plupart des chrétiens de chez nous en Haïti pensent aux avantages qu’ils peuvent tirer de l’Eglise et non à ce qu’ils peuvent y apporter. 5) Je constate aujourd’hui que l’Église est devenue une église matérialiste et où beaucoup de leaders expriment tout haut leur appartenance à l’idéologie du matérialisme dialectique. Des gens qui n’ont pas la foi, qui ne croient pas aux miracles, au côté mystique, surnaturel, spirituel du message de l’Eglise. Des gens qui pratiquent le « sauve-qui-peut » et qui n’ont pas peur de se mêler à la corruption et aux magouilles car ils n’ont pas la crainte de Dieu. Ils ne croient pas en Dieu. 6) L’Église d’aujourd’hui est une Église qui ne comprend plus le sens des priorités. Les leaders s’impliquent de plus dans la politique en vue de la prise du pouvoir au lieu de former, de préparer le peuple à sa transformation. Ils mettent ainsi la charrue devant les bœufs. L’Eglise haïtienne doit avoir le sens des priorités et mettre l’emphase d’abord sur l’enseignement des valeurs chrétiennes telles que l’intégrité, l’honnêteté, la justice, la pratique de la bonne gouvernance tout en combattant la corruption, le mensonge, l’injustice et toutes formes d’immoralité dans notre société. Il ne s’agit pas de combattre de façon ponctuelle des dérives qui surgissent de temps en temps, mais il faut de façon constante et permanente enseigner dans nos écoles, dans nos congrégations et dans nos maisons les vertus chrétiennes et condamner les vices, les pratiques que le Dieu de la Bible rejette. 7) J’ai constaté avec beaucoup de tristesse que l’Église est maintenant une église plutôt mondaine qui a abandonné son premier amour et qui retourne à ce qu’elle avait antérieurement rejeté. Une église qui n’est pas vraiment différente de ce monde troublé et qui se cherche un point d’ancrage oubliant que Jésus est la retraite sûre, le rocher en qui on s’assure. 8) Enfin, je me fais du souci pour cette Eglise qui n’est pas vraiment celle dont Jésus a dit : « Je bâtirai mon église…» Matthieu 16 :18 Les églises d’aujourd’hui s’apparentent beaucoup plus à des clubs, à une tribune politique, à un fief électoral, à des centres de bienfaisance, à des institutions d’aide humanitaire, à des organisations non gouvernementales mais pas à l’épouse de Jésus-Christ, sainte, glorieuse et sans tache qui a pour mission « de chercher et de sauver des âmes perdues » et de transformer le monde à la gloire de Dieu et d’être la voix des sans voix en dénonçant l’injustice et la méchanceté d’où qu’elles viennent. Frères et sœurs, ce constat m’a choqué parce que l’Eglise telle qu’elle a été constituée et surtout l’esprit dans lequel elle a été fondée ne devrait pas être ce que nous avons fait d’elle aujourd’hui. Nous sommes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte (mise à part), un peuple acquis (choisi, racheté à grand prix). Nous sommes le sel de la terre et la lumière du monde. Nous n’avons pas reçu un esprit de timidité, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse. Nous sommes l’Eglise de Jésus-Christ, cette église dont Jésus a dit « Je bâtirai mon église et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Ne nous laissons pas absorber par le courant du siècle présent. Ne nous laissons pas intimider par l’arrogance de cette société perverse mais, au contraire, persévérons à être des modèles partout où nous passons, sans avoir peur d’être différents. Thomas Madiou, dans le premier tome de son livre d’Histoire d’Haïti traitant de la période de 1492 à 1799 à la page 17, a rapporté que l’un des Caciques d’Haïti nommé Hatuey avait fui la barbarie des Espagnols et s’était refugié dans l’ile de Cuba. Les Espagnols débarquèrent dans l’ile, attaquèrent les Indiens, les battirent, firent Hatuey prisonnier et le condamnèrent à être brûlé vif. Au poteau d’exécution, un moine franciscain lui promit les jouissances du paradis s’il voulait se laisser baptiser. Hatuey lui demanda : « Est-ce qu’il y a des Espagnols dans ce paradis? Le prêtre lui dit: « Oui, il n’y a que des bons » et Hatuey lui répondit : « S’il y a un seul Espagnol dans ce paradis dont tu me parles, je ne veux pas y aller ». Il refusa de recevoir le baptême et rendit le dernier soupir dans les flammes. Chers pasteurs, frères et amis, Nous avons l’obligation pour le Seigneur et pour ce pays qui est nôtre de prendre notre responsabilité, de nous engager à la transformation du peuple haïtien. L’Eglise est une institution puissante, la plus puissante de la société civile. Elle peut réussir ce pari. Nous devons seulement prendre conscience de ce pouvoir qui est le nôtre et de nous atteler à la tâche de la reconstruction. Il nous faudra d’abord travailler au reformatage de la mentalité du peuple par une formation continue et maintenue qui aboutira à ce changement d’attitude et de comportement que nous souhaitons tous. Il nous faut ensemble développer des curricula et les utiliser. Laissons-nous être, autour de Jésus-Christ, et avec le St Esprit, cette Église nouvelle d’où émergera la nouvelle société haïtienne, et cette fois, ne ratons pas le coche. J’ai peur que le jour arrive bientôt où le peuple haïtien dira à nos leaders religieux, trop longtemps insensibles à ses souffrances: « Je n’ai pas besoin de votre paradis, gardez-le pour vous-mêmes » Que ferons-nous pour empêcher ce malheur ? Nous mettrons-nous ensemble enfin pour la cause du Royaume de Dieu ? Nous engagerons-nous ensemble enfin pour sauver ce pays? Que le Seigneur nous soit en aide !