Depuis l’Arrêt TC 0168/13, en date du 23 septembre 2013, qui frappe de plein fouet le statut juridique des Dominicaines et Dominicains d’origine étrangère et risque de déchoir plus de 250.000 Dominicaines et Dominicains de leur nationalité acquise par jus soli, la thématique de l’anti-haïtien abonde dans les colonnes de journaux notamment du côté haïtien. Récemment, le Dr Arthus Webert a largement partagé dans une recension de l’ouvrage de April J.Mayes la question relative aux origines de l’anti-Haïtien en République dominicaine dans The Mulatto Republic. Class, Race, and Dominican National Identity, Gainesville, University Press of Florida, 2014.
Nous profitons de la circonstance pour apporter notre modeste contribution en guise d’une meilleure compréhension de la question. Le symposium sur les relations haitiano- dominicaines organisé par l’UEH a inauguré un espace intellectuel important en guise de promotion de débats pluriels devant alimenter des créneaux de recherche, en particulier sur les origines de l’anti-Haïtien et les perspectives de consolidation des relations entre les deux Républiques, Haïti et République dominicaine. Pour introduire le débat, nous voudrions attirer l’attention sur des thèses erronées, en rapport aux origines hispaniques des Dominicains ou la nature du peuple dominicain, à savoir une société de pasteurs qui n’a pas connu l’esclavage contrairement aux habitants de la partie occidentale de l’Ile.
Aux origines de l’anti-Haïtien en République dominicaine, c’est la grande préoccupation de l’heure. Plus d’un fait remonter l’anti-haïtianisme à la fondation de la nation dominicaine. La « dominicanité », soit Dominicanidad comme terme générique, liée à l’affirmation identitaire au territoire de Santo Domingo au XVIIe siècle a été aussi évoquée. De là surgit la marginalisation de la culture africaine malgré l’apport des nègres dans ce contexte. Par contre l’Ayiti espagnol de Nunez de Carcerezen 1821 en est l’antithèse. Aussi les « Trinitarios » pères fondateurs de la République dominicaine Duarte, Mella et Sanchez n’avaient pas nourri de sentiment anti-haïtien sinon avaient combattu le colonialisme.
Par contre le général Santana du parti conservateur, le parti rouge, qui constituera la principale référence du parti réformiste chrétien présidé par le Dr Balaguer, fut l’une des figures associées à l’anti-haïtien (Encarnacion, 1998). Malgré tout la guerre de restauration était une étape cruciale dans la formation de la conscience dominicaine avec la promotion de la « dominicanité » sans aucun lien alors avec l’anti – haïtianisme, sinon le dépasse. Dans cette perspective, les masses avaient identifié le colonialisme comme leur ennemi commun.
Les secteurs en dispute du pouvoir politique s’alignent du côté de l’Europe ou des Etats-Unis pour protéger leurs intérêts, à l’exception des libéraux de la lignée des Trinitaires. La dépendance vis-à-vis de l’étranger est une constante de l’histoire politique dominicaine. Mais un consensus se réalise contre l’influence haïtienne. Ce qui rallie libéraux et conservateurs. Les Ténors de l’échiquier politique en République dominicaine, le Parti réformiste social chrétien (PRSC), le Parti de Libération dominicaine (PLD) et le Parti Révolutionnaire dominicain (PRD) s’inscrivent dans cette tradition au regard de la sauvegarde de l’intérêt national. L’occupation américaine de l’ile vient changer la donne, (1915-1934) dans le cas d’Haïti et (1916-1924) pour ce qui concerne la République dominicaine. A la faveur du développement de la République dominicaine comme pôle économique, dans le cadre de la division internationale du travail d’alors, les Haïtiens ont constitué la principale force de travail dans l’industrie cannière. Cette industrie est contrôlée à plus de 90% par des intérêts étasuniens. Dans un contexte de crise de l’économie globale, l’enclave économique dominicaine a permis aux Etats-Unis de se ressourcer entre les deux guerres. De là se construit la logique du travail segmenté, alimentée par l’idéologie de l’anti-haïtien sur fond de blancophilie.
Le massacre de milliers d’Haïtiens en République dominicaine en octobre 1937 fut le déclic de l’idéologie en question. Le projet qui consistait à blanchir la race était mort-né. Il ne restait qu’une infime population espagnole, surtout des Créoles de Cuba dans ce même contexte, soit quelque huit cents ( Veras, 1985). Plus tard, après la Seconde guerre mondiale, l’invitation faite aux sémites ne réussit pas. Quelques centaines ont été accueillies en lieu et place des milliers attendus. La « dominicanidad » aurait eu un autre sens. Elle serait assimilée à l’anti-haitianisme. En effet, les lois de migration promulguées interdisaient la présence d’individus d’origine africaine ; le cas échéant ces individus doivent payer un prix fort de trois cents pesos pour leur séjour comparativement aux résidents issus de la race blanche, cinq pesos, soit soixante fois moins.
Selon San Carlos, le Dominicain avait construit son sens de groupe dans un monde de valeurs et de hiérarchies sociales de caractère nettement espagnol. L’Haïtien, au contraire représente comme type social la négation de toutes ces valeurs. Il a été défendu la thèse que Santo Domingo n’a jamais été une colonie en réponse à Hostos qui a parlé de la bienfaisante présence haïtienne comme facteur de démocratisation de la société dominicaine assujettie à l’esclavage (Sanchez Martinez, 1997).
L’invitation à l’annexion espagnole a renforcé le mal-être. La population nègre et métisse est considérée comme étant inférieure en référence aux autres îles voisines encore soumises aux règles de l’esclavage. En ce sens, les intellectuels traditionnels profitent pour avancer que l’état ethnique actuel est intégré par le sang du blanc européen d’ascendance modeste et malséante et de sauvage malicieux avec un comportement lié à la superstition fébricitante et fétichiste de ses selves africaines. Ceci a été rapporté dans l’ouvrage de Fernando Sanchez Martinez, Psicologia del pueblo dominicano,Editora UASD, Santo Domingo 1997.
Les autres manifestations psychopathologiques du Dominicain sont la blancophilie et la négrophobie. La nécessité ou le désir de se faire passer pour blanc est une des conséquences de l’histoire de la traite. Le Dominicain rejette donc son ascendance africaine pour embrasser des référents hispaniques. Battle a postulé la dominicanisation de la frontière. Il se dit d’origine hispanique et de religion catholique. En effet, déjà en 1548, il ne restait que 500 indigènes. A partir de l’année 1601, on devait introduire 600 nègres annuellement à Hispaniola, Cuba et Puerto Rico accompagnés de leur femme. Durant le règne d’Osorio, on rencontrait dans l’année 1606, six mille sept cent quatre vingt dix (6790) esclaves noirs par rapport à une population totale de 15,608 habitants.
Aussi pour remonter aux origines de l’anti-haïtianisme ne faudrait-il pas considérer les dévastations d’Osorio comme un événement significatif dans la formation de l’identité dominicaine. Pena Battle, en commentant les dévastations, signale que la vie collective dominicaine serait, durant tout son cours jusqu’à l’avenir, un cas de pathologie sociale. C’est ce même Battle qui a défini par contre l’idéologie anti-haïtienne. Ce qui dénote un problème de santé mentale dans la mesure où des élites ne sont pas en mesure de faire un dépassement et développer à l’intention de la population des mécanismes aptes à se prendre en charge en toute autonomie et indépendance. La santé mentale fait état de la capacité de l’individu de contribuer à l’amélioration de son aptitude à jouir de la vie et relever en même temps des défis existants. C’est alors un sentiment de bien-être émotionnel et spirituel en interaction avec la culture, des valeurs et principes de justice sociale, d’équité et de dignité personnelle.
L’affirmation au territoire de Santo Domingo, nom qui remplace Hispaniola au XVIIe siècle, due aux caractéristiques de la société de « hateros », malgré sa participation dans ce processus, on ne reconnait pas au nègre son apport dans l’univers culturel. Les croyances, traditions, rites et musiques, bals étaient déconsidérés et rejetés pour leur origine africaine. Mais les nègres continuent à préserver leurs propres systèmes de croyances et autres aspects de la culture. Pour comprendre la psychologie du Dominicain, le descendant africain tombe dans le piège qui le fait dans le temps avoir honte de ses vraies origines. C’est en outre le moment au cours duquel s’initie le processus de perte d’identité dans la mesure où la population majoritaire fut toujours la représentante de cette culture et n’a pu jamais avec fierté s’exercer comme patron dominant dans la définition de la culture nationale.
Le Dr Joaquin Balaguer se sent enorgueilli d’appartenir à une société de pasteurs dans la partie orientale de l’île en lieu et place de la pratique esclavagiste, comme ce fut le cas, à son avis de la partie occidentale (Balaguer, 1995). En effet, durant trois siècles, avec la fin des cycles minier et sucrier au XVIe siècle, les hateros dominent la scène économique et politique caractérisée par la misère et la répression. Les esclaves ont existé bel et bien dans ce contexte même quand il fut difficile du point de vue de la culture de différencier le mode de vie des maîtres de celui de l’esclave proprement dit. Il sévit une situation de promiscuité qui donne l’illusion d’un renversement des rapports sociaux. Selon Octavio Iani, le seigneur s’identifie à sa case et l’esclave à son « barracon ». Ce qui justifie les sentiments de supériorité chez le premier par rapport à l’autre qui s’installe dans son complexe d’infériorité.
La société de « hateros » ne nécessitait que peu d’esclaves. Ce sont des modes et relations de production qui imposent un être social conservateur, incapable de transformer l’économie et d’investir les bénéfices dans de nouvelles formes de production. Le professeur BOSCH avance que les maîtres et esclaves vivaient tous les deux dans les plus bas niveaux inimaginables. Les populations se trouvent dans une situation de dépendance, signe d’humiliation et d’amère frustration. .
L’histoire de la partie orientale est marquée de déboires et de misères pendant que les habitants se sont résignés. Les dévastations d’Osorio de 1606 qui consistaient en des déplacements forcés de grandes franges des populations des bandes du nord vers l’intérieur du territoire de Santo Domingo, sur des terrains peu fertiles constituent la première grande humiliation qui a succédé à la période indienne. C’est l’un des aspects les plus traumatiques de l’histoire de ce peuple. Les habitants de la partie orientale devaient éviter des contacts et influences des corsaires de confession luthérienne.
A l’heure actuelle, les mesures de dénationalisation de milliers de Dominicains sont préoccupantes. Tout s’est déjà annoncé depuis Hattilo Palma quand la persécution des Haïtiens ou de Dominicains d’ascendance haïtienne s’est faite au regard des questions ethniques avec la résurgence de l’idéologie ultra nationaliste comme l’a relaté l’intellectuel Carlos Dore Cabral qui a en même temps condamné une telle dérive.
La santé mentale du peuple dominicain à la lumière de considérations d’intellectuels de la question dominicaine-La relation à l’autre
Depuis l’Arrêt TC 0168/13, en date du 23 septembre 2013, qui frappe de plein fouet le statut juridique des Dominicaines et Dominicains d’origine étrangère et risque de déchoir plus de 250.