Tabarre : à quand la fin du désenchantement ?

Située au kilomètre 9 à la sortie nord de Port-au-Prince, Tabarre est une commune du département de l’Ouest.

Située au kilomètre 9 à la sortie nord de Port-au-Prince, Tabarre est une commune du département de l’Ouest. Ce territoire qui, par le passé, fit partie de la commune de Delmas, a été élevé au rang de commune le 26 mars 2002. La commune de Tabarre s’étend sur une superficie de 2 447 ha soit 24,47 km2 pour une population recensée en 2009 à 118 477 personnes mais qui, aujourd’hui, est passée, après le séisme de janvier 2010, à plus de 150 000 habitants. Tabarre fut jadis une vaste plaine arrosée, un grenier produisant, entre autres, la canne à sucre, la figue banane, la patate douce, le manioc, le calalou, la betterave, la culture maraichère. Elle s’est vue perdre sa vocation première pour se lancer, au nom du « développement », dans l’habitat ; comme c’est malheureusement le cas de toute la plaine du Cul-de-Sac. Au début des années 90, à la faveur de la construction du boulevard 15 Octobre, le morcellement des terres s’étendit, cela, à la grande satisfaction de plus d’un. Ce processus s’est accéléré jusque vers les années 2004 – 2007 et a conduit à l’implantation de nombreuses entreprises commerciales, des bâtiments administratifs et la très imposante ambassade des États-Unis d’Amérique. En dépit de sérieuses réserves relatives à l’utilisation faite de cette zone au grand potentiel agricole, on est presque unanime à reconnaître que dans les environs de la grouillante Port-au-Prince, de l’immense commune de Delmas, de la poudrière Cité Soleil, de la vaste commune de Croix-des-Bouquets et de l’imposante Pétion-Ville où perchent les superbes villas, s’est construit un paisible coin nommé Tabarre où jusqu’à récemment il faisait bon vivre. Mis à part de nombreux sites historiques qu’on retrouve dans l’habitation coloniale de Caradeux, la commune de Tabarre héberge annuellement des manifestations culturelles très prisées telles : Livres en folie, Musique en folie, Artisanat en fête pour ne citer que ceux-là. Une commune qui inspirait l’espoir La fin des années 90 a vu le début de l’expansion de Tabarre. Période au cours de laquelle bon nombre d’éléments de la classe moyenne et de la diaspora y voyaient la zone résidentielle indiquée pour placer leurs investissements. L’existence de la résidence du président Aristide créditait la zone de 24 heures d’électricité au quotidien certes, mais le positionnement géographique facilitant le déplacement de ses habitants vers Pétion ville, Delmas, Port-au-Prince et Croix-des-Bouquets en un temps record, a constitué le point fort de cette commune sans même parler de la luxuriante verdure qui faisait le délice des passants. En sus des raisons précédemment évoquées, le climat d’insécurité découlant de la crise politique des années 2004/2008 a contraint certains entrepreneurs à la délocalisation de leurs entreprises du centre-ville vers Tabarre qui offrait une certaine garantie. Ce qui, conséquemment, a fait grimper le prix des lopins de façon exorbitante. Cette petite commune compte à elle seule plus de quatre hôpitaux, un campus universitaire, une grande faculté, le siège central de l’OAVCT, l’École nationale d’administration financière (ENAF), deux succursales de banques, une dizaine de stations d’essence, de grandes entreprises commerciales, des concessionnaires de voitures, des hôtels, etc. Comment se présente la situation environnementale aujourd’hui ? Tabarre aujourd’hui S’il est vrai que le cadre agréable de Tabarre laissait présager une zone résidentielle de prédilection, il n’en demeure pas moins que le déficit en aménagement du territoire, inhérent à notre chère Haïti, a vite transformé ce beau rêve en cauchemar. Car, curieusement, il s’y passe quelque chose d’inhabituel qui suscite non seulement le désespoir des habitants mais également de nombreux questionnements sur le rôle des responsables de l’État dans la gestion du bien-être collectif. En effet, à chaque pluie diluvienne, faute de trouver leur lit habituel pour se déverser dans la rivière Grise, les eaux en provenance des hauteurs de Pétion-Ville occupent le boulevard 15 Octobre. Ce qui, malheureusement, plonge les habitants de la zone, y compris les usagers de la route, dans le désarroi le plus total, entraînant ainsi des inondations, des pertes en vies humaines, des destructions de maisons et de véhicules. Face à cette situation pour le moins catastrophique d’une zone qui se voulait stratégique de par sa géographie socio-politique et économique et face à la tourmente dans laquelle se trouve la population, une étude a été menée par le ministère des Travaux publics, Transports et Communications. Les conclusions de l’étude ont recommandé le drainage de l’eau sur 1km vers la rivière Grise pour remédier définitivement à cette menace de plus en plus grandissante. Le coût de ces travaux s’élèverait à dix millions de dollars américains. Aussi, en dépit de l’inexistence de fonds spécifiques à la réalisation des travaux, la mairie de Tabarre a procédé le 21 mai 2011 à l’ouverture du chantier sous la supervision de M. Liné Décembre, délégué de la mairie et responsable des opérations. Après une fouille de huit cent quatre-vingt-cinq (885 m) mètres linéaires, les travaux ont été interrompus en juillet 2011 pour des raisons non encore élucidées. Ce qui n’est pas sans conséquence pour les habitants du petit quartier de Dumorney, qui vivent depuis l’angoisse d’un canal de quinze mètres de large sur plus de sept mètres de profondeur tout le long de la route au grand risque des enfants et riverains du quartier. En plus de cela, cette fouille béante provoque des glissements de terrain lors des pluies torrentielles. L’école primaire Saint-Vincent de Paul, victime de la situation, a dû consentir de grands débours pour freiner la dégradation environnementale de l’école et du même coup sécuriser les enfants de l’établissement. L’aisance à s’adapter à l’inacceptable Aujourd’hui, point n’est besoin d’aller dans le Sahara pour voir des femmes se draper tête et poitrine de longs morceaux de tissus pour se protéger de la vague de poussière du désert. Depuis quelque temps, femmes et écolières qui empruntent quotidiennement le tronçon Torcelle/Carrefour Fleuriot savent qu’elles doivent comme les femmes arabes se recouvrir la tête, le visage jusqu’à la poitrine pour traverser le fameux écran de poussière qui, depuis peu, devient la nouvelle référence de cette zone. Comment comprendre la détérioration en si peu de temps d’une commune aussi fréquentée sans aucune intervention du gouvernement central ? Comment expliquer qu’au moment des grands travaux d’infrastructure des communes de Pétion-Ville et de Delmas, Tabarre, une commune limitrophe, se soit trouvée dans ce piteux état quand le credo du gouvernement haïtien est « Haïti is open for business » ? Peut-on espérer qu’un businessman digne de ce nom vienne investir dans un endroit où, en période de sécheresse, la poussière indispose les potentiels intéressés et au moment de pluie la panique les submerge ? Depuis le début de cette calamité provoquée par la non-gestion de l’eau des pluies diluviennes et renforcée par une firme de construction qui, dit- on, s’était décidée unilatéralement à détruire les infrastructures routières de la zone en vue de la reconstruire, le ministre des TPTC n’a de cesse d’annoncer la fin du calvaire des habitants de Tabarre. Pour l’heure, le constat est plus que navrant. Dans ces conditions, les usagers de la route se démerdent comme ils peuvent en passant par les couloirs, les tracés et autres pour échapper aux châtiments de la boue ou de la poussière. A-t-on, une fois, pensé aux conséquences désastreuses que l’absorption quotidienne de la poussière pourrait avoir sur la santé de nos enfants et nos jeunes écoliers qui, dit-on, représentent l’avenir du pays ? La passivité citoyenne La velléité de changement est souvent un refrain entonné sur presque toutes les lèvres. Cependant, dès qu’il s’agit d’action citoyenne, on a comme l’impression d’introduire une note discordante dans la pièce musicale. Quoique reconnaissant, le pouvoir de l’action citoyenne comme un puissant vecteur de changement, il est curieux de constater le nombre d’investisseurs, de chefs d’entreprises, de socio-professionnels, de résidents qui souffrent la désolation d’une zone où ils ont, pour la plupart, investi tous leurs avoirs, mais préfèrent se terrer dans un mutisme du « Bondieu bon » que de s’impliquer dans des mouvements citoyens, capables de forcer les gouvernants à œuvrer au bien-être de la communauté. Ce comportement inhérent à la quasi-totalité de la petite bourgeoisie des pays pauvres est, in fine, autodestructeur, puisque, relevant de l’opportunisme d’un groupe. Ce dernier, quoique victime, refuse d'attaquer le problème pour ne pas exposer ses acquis socio-économiques présents, mieux encore, pour ne pas compromettre son éventuelle ascension. Cet opportunisme aveuglant ira jusqu’à l’autocensure au point d’entraîner le reste de la population vers le même goulot de la passivité. La dégradation accélérée de la commune de Tabarre fait d’elle, aujourd’hui, le haillon des autres communes limitrophes : Pétion-Ville et Delmas, donnant parfois lieu à des commentaires les plus désobligeants, allant jusqu’à entrevoir une main politique dans la question. En effet, le mystère ayant conduit une firme de construction à détruire, depuis tantôt dix mois, le tronçon d’une route aussi fréquentée sans aucune explication, et ceci, sans aucune intervention du pouvoir central, laisse perplexe. Certains vont jusqu’à parler de correction donnée aux Tabarrois qui ne tarissaient pas d’éloges à propos de leur zone. Pour d’autres, il s’agit d’une punition donnée aux mordus de la culture qui savaient se régaler au Parc Historique de la Canne à Sucre lors des grandes manifestations culturelles. Quelle histoire ! En tout cas, peu importe les raisons évoquées par x ou par y, les responsables de l’État ont l’impérieuse nécessité d’essuyer ce tableau hideux que représente la commune de Tabarre. Parce qu’il est plus que déshonorant de voir nos enfants arriver en salles de classe, couverts de boue ou de poussière. Parce qu’il nous discrédite face à nos amis étrangers qui empruntent quotidiennement ce tronçon. Parce que la République aura trop à payer en termes de traitement de maladies de toutes sortes, provoquées par l’accumulation de stress des pères et des mères de famille qui utilisent quotidiennement cette route pour emmener leurs enfants à l’école. Parce que la réhabilitation de la route coûte moins cher qu’une vie, encore moins que l’avenir de nos enfants. Pour toutes ces raisons, essuyons ce tableau en mettant fin au désenchantement des habitants de Tabarre et de ses environs.