Aux champs pour Avenir! chapeau bas pour Tirailleurs

Frantz Alix Lubin frantzix@yahoo.fr
19 févr. 2014 — Lecture : 7 min.
Issues en partie de la Santeria, le vaudou cubain, et pratiquées par des gens qui ont leurs racines dans les profondeurs de l’espace rural haïtien, cette musique et cette danse portent la marque des rites agraires, en particulier ceux propres au lwa Zaka, qui est ostensiblement représenté à travers leurs costumes et panoplies de scène. Cette musique, faite essentiellement de roulements secs et nerveux de baguettes légères sur une gamme de tambours traditionnels et d’autres instruments membranophones, est en quelque sorte une incitation à la coupe rapide et efficace des tiges de canne dans la chaleur de la récolte. Ces roulements fugaces portent un nom : « Tonbe nan kann ». L’expression culturelle « Tombe nan kann » traduit avec une rare véhémence l’idée de mettre en pièces un champ de canne à sucre à coups de coutelas. Tous ceux qui l’ont entendu au moins une fois s’en souviennent à jamais. Bonhommie champêtre entraînante et tonique, peut-on qualifier sa facture. En fait, ce rythme est la marque identitaire de deux associations emblématiques du paysage culturel local, et à travers elles celle de toute la région des Cayes. Deux associations cayennes, l’Avenir et les Tirailleurs, pratiquent cette expression musicale typique de la plaine des Cayes : le « Tonbe nan kann ». Mais d’une manière plus générale, leurs musiques et leurs danses rituelles d’expression vodoue sont plutôt spécifiques de cette région. Avant l‘implantation de la centrale Dessalines, l’usine sucrière des Cayes, dans les années cinquante, les vigoureux jeunes hommes des banlieues limitrophes qui n’avaient nul espoir de mobilité sociale faute de pouvoir économique, à l’instar de Manuel, le héros de Gouverneurs de la rosée, partaient tenter leur chance en tant que «braceros» (coupeurs de canne) dans les cannaies cubaines. Une fois le pactole tant convoité amassé - après plusieurs décades pour beaucoup - ils regagnaient leur bourg natal, le panama fièrement vissé sur le crâne, le baluchon sur l’épaule, sans oublier bien entendu, coincé sous l’aisselle, l’inévitable coq de combat réputé pur-sang. Cependant, le butin made in Cuba le plus prestigieux aux yeux de ces messieurs fut le dentier, de pacotille notamment, «chaussé» avec ostentation, acheté à des marchands ambulants de Camaguey le plus souvent, et qu’ils ne manquaient jamais de mettre en scène ,un peu comme une brave marionnette, quand enfin venait le moment d’interpréter un ricanement digne de Jack Nicholson. Ce fut une cohorte de ces braves «viejos braceros» qui avaient longtemps travaillé dans les immenses plantations cubaines, trente ans avant l’épopée de Fidel et du Che, qui ont créé en 1929 et 1930 les plus anciennes structures organisationnelles de la société civile de la troisième ville d’Haïti en dehors de ses loges maçonniques. A leur retour au bercail, beaucoup d’eau a coulé sous le pont, ils ne pouvaient plus connaître grand monde. Leur long séjour à Cuba avait fait d’eux des étrangers dans leur pays d’origine. Pour fuir l’isolement et sauvegarder leur autonomie, les «viejos braceros» mirent en commun leurs maigres ressources à travers deux plateformes de mutualisation de biens et de services qui devraient garantir leur survie individuelle. Pourtant, l’Avenir et les Tirailleurs sont davantage des associations de familles plutôt que de patriarches médiocrement hispanophones qui vécurent un temps à Cuba. Tout se fait en famille au sein des deux groupes : les réunions, la participation aux funérailles ou les sorties hautes en couleur au carnaval traditionnel par exemple. Chacune des nos deux vieilles associations est propriétaire du bâtiment qui abrite leurs sièges sociaux auxquels sont attenantes une vingtaine de maisonnettes affectées à l’usage des membres tombés dans la précarité économique. Les cas de maladie et de mortalité qui les affectent sont pris en charge par leur assurance mutuelle également. L’Avenir a établi son fief à l’intersection des rues Cartagena et Capitale ; tandis que les Tirailleurs ont leur camp de base au milieu du plus ancien quartier des Cayes, la Savane , qui préfigure aussi l’endroit le plus inventif de cette ville en matière de performing art. Saisis par une vague nostalgie de leur période cubaine, ces «viejos» entreprirent de cultiver une plantation de canne sur un domaine qui fut leur également, à Dexia, dans la proche banlieue ouest de la ville des Cayes, qu’ils mettent en pièces une fois l’an, le samedi qui précède le dimanche du carnaval, sur les rythmes percutants et ensorcelants du « Tonbe nan kann ». Après cet « exploit », chacun brandit fièrement, tel un trophée, sa tige de canne à la longue chevelure verte et tranchante ; et follement, à grandes enjambées, les deux bandes investissent gaiement les rues de la ville au son d’un tambour qui laboure avec vivacité le sommeil des citadins aux dernières heures de l’aube. Alors, fébrilement, sous l’envoûtement du « Tonbe nan kann », les citoyens sortent de leur lit pour faire un accueil chaleureux, chacun à sa façon, aux membres des deux troupes, séparées l’une de l’autre d’une centaine de mètres quand elles empruntent le même itinéraire. Le « Tonbe nan kann » est également une illustration saisissante et spectaculaire d’une foi ardente dans une devise, « Labor improbus omnia vincit », inscrite au frontispice du QG des Tirailleurs et qui traduit avec une perspicacité éloquente tout le dynamisme qui imprègne nos deux associations. Mais, ce retour aux sources à Dexia est inéluctablement précédé d’une visite furtive aux sépultures des membres défunts qui sont nettoyées et blanchies pour l’occasion. Tandis que les femmes, coiffées de jolis petits paniers fleuris, et les enfants enlèvent avec enthousiasme la mauvaise herbe et les indécrottables lierres, leurs hommes tout en dansant se servent de grandes tasses de café brûlant ou se délectent d'une bonne rasade de clairin. Conformément à la tradition voudoue, les pèlerins laissent tomber ça et là quelques gouttes de breuvage sur les tombes dont la croix illuminée par des bougies rudimentaires rayonne encore dans l’attente du jour. Au fil des décennies, l’Avenir et les Tirailleurs sont devenues, grâce au respect scrupuleux de leur charte respective, des structures organisationnelles solides, efficaces et respectées. Leurs chefs accèdent au pouvoir à travers des élections libres et transparentes, et pratiquent le jeu de l’alternance. Leur prestige est tel que tous les chefs d’État haïtiens, de Dumarssais Estimé à Michel Martelly, qui sont en tournée officielle dans le Sud, leur rendent visite dans leurs fiefs respectifs. L’accueil qu’ils font à leurs illustres visiteurs est digne, toute proportion gardée, des fastes de la cour du roi Béhanzin. (Cependant, les jours de fête, comme par exemple lors du rituel de l’autodafé du mardi-gras, le mercredi des cendres, ils distribuent aux nombreux spectateurs anonymes de cette performance, à la fois pyrotechnique et gestuelle, de grandes rations de viande de bœuf ou de porc, de riz et de banane). Leur notoriété est telle qu’ils sont très courtisés en période électorale par les chefs de partis politiques et les candidats à la présidentielle en particulier. Cependant, ils n’ont jamais adhéré publiquement à aucune autre doctrine que la leur. Ils reçoivent tout le monde avec la même générosité et les mêmes roulements de tambour. Leur influence n’est jamais sous-traitée même au prix des offres les plus croustillantes, ils sont imperturbables. Il paraît évident qu’ils doivent leur longévité et leur stabilité à cette posture hiératique. Selon une tradition bien ancrée, tous les anciens dignitaires de la cité jouissent du statut, fort envié, de membre d’honneur auprès des deux associations. Animateurs culturels de premier rang, les héritiers des «viejos» participent régulièrement au défilé carnavalesque des trois jours gras. Leurs costumes, leurs musiques et leurs danses, qui n’ont pas changé, suscitent toujours l’admiration des carnavaliers. Leurs costumes de scène - le carnaval en est une - s’inspirent des vêtements traditionnels du paysan haïtien ou, si on veut bien, de ministre Zaka ou Azaka : lwa du labourage dans la cosmogonie voudoue. L’Avenir et les Tirailleurs portent les mêmes costumes avec des variantes très spécifiques, matérialisées par les couleurs antagoniques du daltonisme et de la vie terrestre : le vert et le rouge ; la chlorophylle et l’hémoglobine, les règnes végétal et animal. Ainsi, le costume de travail de Zaka est agrémenté de vert ou de rouge. Le vert est arboré par l’Avenir et le rouge par les Tirailleurs. Les membres de l’Avenir et des Tirailleurs utilisent généralement deux sortes de costume : un habit blanc, et un autre taillé dans le bleu denim et le « carabella ». Outre le carnaval, le costume blanc est porté également lors des grandes cérémonies mondaines ou religieuses. Tout récemment, le jaune s’est invité à la fête aux côtés des deux autres couleurs de l’Avenir. Les Tirailleurs, plus précisément, portent trois sortes de costumes; un pour les funérailles et deux pour le carnaval. Au carnaval, ils portent un costume particulier pour les défilés qui se font dans la matinée et un autre pour ceux de l’après-midi. Le costume arboré aux funérailles est aux couleurs des « guédés »: mauve et blanc. Le costume porté dans la matinée des trois jours gras est fait d’un bleu denim et de « carabella » également, bref : le costume Zaka. Celui du soir est blanc rehaussé de rouge. Chez les deux clubs, des accessoires comme la besace et le chapeau de paille, de même que le foulard ou le mouchoir et l‘inévitable coutelas de bois complètent la panoplie des serviteurs de Zaka. Après plus de quatre-vingts ans d’existence, l’Avenir et les Tirailleurs honorent avec une ferveur immense la tradition. Mais, la canne ne vaut plus son pesant d’or dans l’économie de la région aujourd’hui. Durant la période coloniale et jusqu’à la fin des années quatre-vingt, cette région a vécu quasi essentiellement de la culture et de la transformation de la canne-à-sucre. Le démantèlement de l’unique usine sucrière de la péninsule méridionale d’Haïti en 1992 s’est opéré au profit d’autres cultures. La pérennisation du « Tonbe nan kann », expression culturelle menacée et intimement liée à l’histoire économique et sociale de la région, est une manière pittoresque et chaleureuse d’accomplir un devoir de mémoire envers les milliers d’esclaves, et plus tard de «braceros», qui ont nourri de leur sang et de leur sueur cette terre. Les Cayes, le 13 février 2014