Le tort d’être noir dans l’autre République de Kiskéia

Par Savannah SAVARY Si l’histoire des peuples et des nations est transmise par la connaissance universelle acquise grâce à la mémoire collective et l’écriture, il demeure qu’elle devient souvent biaisée et désinformatrice au fil du temps, suite à une pitoyable passation des élites en charge de sa rédaction et de sa diffusion.

Par Savannah SAVARY Si l’histoire des peuples et des nations est transmise par la connaissance universelle acquise grâce à la mémoire collective et l’écriture, il demeure qu’elle devient souvent biaisée et désinformatrice au fil du temps, suite à une pitoyable passation des élites en charge de sa rédaction et de sa diffusion. Une écriture juste et vraie de l’histoire d’Haïti s’impose chaque jour un peu plus sur l’isle de tous les paradoxes. Les filles et fils de notre terre seraient alors mieux pourvus pour apprécier notre passé à sa vraie valeur, aussi comprendre les raisons de l’inimitié latente existant entre les peuples des républiques dominicaine et haïtienne. Une séparation géographique et une approche banalisée, superficielle de leur histoire, ne suffit pas pour dégager les destins des peuples de Kiskéia et dire la complexité de leur évolution parallèle.Nous semblons avoir des torts immenses que le voisin n’arrive pas à pardonner. Une liste exhaustive inclurait l’envahissement de l’espace international à grand renfort d’histoires puissantes,notre caractère quasi unique dans les annales de conquête de liberté, nos importants brassages ethniques, un héritage culturel immense, un patrimoine historique exceptionnel, un talent créateur qui émerveille, des bouleversements sociopolitiques interminables.Nous sommes la moitié forte et dominatrice par notre résistance et le refus coriace de s’aligner sur une conformité imposée par la grande famille des nations. Haiti, d’une manière ou d’une autre, continue à occuper le devant de la scène caribéenne. Par la complexité de son tissu social, sa structure étatique non conformiste, ses malheurs, sa pauvreté économique, ses richesses cachées et non exploitées. Si les Haïtiens dans la grande majorité ne connaissent l’histoire liant les deux républiques que de manière assez floue, les Dominicains, eux, sont bien imbus de notre passé commun.Ce parcours de deux peuples foncièrement différents n’est pas jonché de fleurs mais certainement d’épines. 1605. Sous les instructions du roi d’Espagne, ses sujets de l’isle Hispaniola,pour éviter le contact des catholiques avec les contrebandiers hollandais protestants, ont dépeuplé de force les parties ouest et nord. Des aventuriers Français arrivèrent en 1635 et profitèrent du vide pour s’installer sur la partie ouest sans administration et garnisons militaires espagnoles, sur un territoire retourné à l’état sauvage foisonnant de bœufs et de porcs.Les anciens propriétaires tentèrent de chasser les français intéressés par les régions côtières et après soixante ans de luttes durent reconnaître leur présence dans le tiers occidental de l’isle. La rivière du Massacre prit son nom par un massacre perpétré sur les colons français en 1691. Le traité de Ryswick de 1697, terminant la Guerre de la Ligue d’Augsbourg, reconnut la possession française sans délimiter la frontière et consacrera la division politique de l’isle. Les deux puissances arrêtèrent les limites de leurs possessions dans l’isle par le traité d’Aranjuez du 3 juin 1777 au palais royal d’Aranjuezen d'Espagne.De cette situation particulière sont nés deux États, la République dominicaine à l’est succédant à sa colonie espagnole et la République d’Haïti à l’Ouest issue de la colonisation française. Deux États souverains issus d’une domination coloniale avec des peuples différents vivant une situation unique au monde. Les Espagnols tentèrent de limiter les dégâts dans les années 1700 et récupérèrent le Plateau central. Ils mirent trois archanges sur la frontière pour surveiller les « méchants Français de l’Ouest, voleurs de terre » comme pour exorciser l’engouement des sujets de sa Majesté Louis XIV de s’installer chez eux. San Rafael de Las Angustias (des passages) au Nord. San Miguel de Atalaya (de la Tour de garde) le patron des archanges / Saint-Michel de l’Attalaye à l’ouest, point extrême du territoire espagnol et San Gabriel de Lascahobas au centre. Par le traité de Bâle de 1795, la cour d’Espagne cède à la France la partie espagnole plutôt que la Louisiane réclamée par les négociateurs, et cette mesure contre nature déplaît foncièrement à ses sujets. Suite à ce traité, les Haïtiens développèrent la conviction profonde d’avoir des droits sur l’ancienne partie espagnole. Toussaint Louverture l’applique en 1800 et le général Ferrand commande la partie orientale alors que les Français sont chassés de la partie occidentale indépendante en 1804. L’année d’après, les troupes haïtiennes tentent de chasser entièrement les Français de l’isle et commet moult exactions sur la population espagnole et ses biens. Pendant les guerres napoléoniennes, en 1809, l’Est redevient Espagnole par la conquête d’espagnols débarqués de Porto Rico avec Santiago Ramirez. La population vivant au nord, zone du Cibao, chassent en 1821 les représentants de l’Espagne qui faisaient affaire avec Haïti. L’unification politique se fera sous Jean-Pierre Boyer et Charles Hérard de 1822 à 1844. Elle a été possible par la demande des commerçants du Cibao en particulier et des Dominicains de manière générale. L’historien haïtien Thomas Madiou rapporte que seulement quelques mois après l’annexion, certains des plus ardents Dominicains partisans de l’union l’ont amèrement regretté. Grâce à Juan Pablo Duarte, ils vont combattre le régime autoritaire de Boyer mais aussi pour leur indépendance. Pendant 22 années, ils ont connu les affres inhérentes à l’envahissement d’un espace par l’étranger. Imposition de la rigueur de l’administration militaire colonisatrice héritée de la France alors que les colonies espagnoles étaient gouvernées démocratiquement par le système de cabildo, réunion de citoyens et notables qui, de concert avec le gouverneur dirigeait la colonie. Persécution de leurs intellectuels et clergé. L’archevêque de Saint-Domingue Pedro Valero a dû s’exiler à La Havane, Cuba. Fermeture de leur université. Abus sociaux. L’inimitié entre les deux peuples différents composant alors la nation haïtienne est telle que Rivière Hérard, président du gouvernement provisoire d’Haïti en 1843, est obligé de parler espagnol et recourir aux services d’un traducteur aussitôt qu’il traverse la rivière du Massacre. Il trouve la ville de Santo Domingo quasi fermée. Les familles haïtiennes ont laissé portes et fenêtres ouvertes alors que les familles dominicaines les gardent closes pendant tout son séjour. L’inimitié entre les deux peuples est palpable, le divorce kiskéien consumé et l’indépendance dominicaine déclarée le 27 février 1844.Nous devons mentionner l’essor économique sans précédent de la République dominicaine pendant l’occupation haïtienne. Les historiens dominicains, pour la plupart, se chargent de relater l’horreur liée aux guerres haïtiano-dominicaines, en exagérant les récits pouvant transmettre et entretenir la haine de leur peuple pour l’Haïtien. Les rapports entre les deux États furent conflictuels, résultat d’une amertume accumulée et alimentée par quatre guerres qui vinrent obscurcir le ciel de Kiskéia. La reconquête du territoire de l’Est n’intéressait pas certains secteurs haïtiens et les dominicains étaient décidés à défendre leur acquis. 1844. Tentative de Charles Hérard de reprendre possession.1845. 1849. 1855. Faustin Soulouque, deuxième tentative sans succès.Nous gardons certains territoires espagnols. Les villes de Saint-Michel, Hinche et Saint-Raphaël. Les controverses des frontières sont rouvertes avec l’armistice de 1856. L’Espagne se réinstalle en 1861 pour 4 ans, car le général Pédro Santana souhaite que son pays redevienne une colonie. L’attitude haïtienne change, car nous y percevons une menace et le président Fabre Nicolas Geffrard soutient les patriotes dominicains dans la lutte pour chasser les Espagnols de leur territoire. Il s’attire ainsi les courroux de l’Espagne qui le somma sous la menace d’un canonnier dans la rade de Port-au-Prince de ne pas s’immiscer dans le conflit. Le 16 août 1865, le général Gregorio Luperóng (déformation de Duperron) rétablit le statu quo ante. Puis, en 1868, le président Andrew Johnson tenta d’annexer la République dominicaine dans un premier temps et la République d’Haïti viendrait ensuite. Dans ce contexte, les présidents Michel Domingue et Ignacio González signèrent le traité du 9 novembre 1874, dit document de la Très Sainte-Trinité, traité d’amitié, de paix, frontières, commerce, navigation et extradition. Ce traité exceptionnel, l’un des premiers traités d’intégration entre deux pays souverains, marquant le début de relations normales, a été révoqué par le gouvernement de Boisrond Canal. La reconnaissance de l’État dominicain a cependant demeuré et une négociation menée pour fixer les frontières. L’incident des Pédernales survint en 1910 pour des territoires contestés à l’est de la rivière des Pédernales et faillit dégénérer en choc militaire. A l’instigation des États kiskéyens recourant à l’arbitrage des États-Unis, une carte utilisée dans la US Navy est déployée en 1912 et Papa Mériken impose une frontière. Les interventions militaires des États-Unis de 1915 en Haïti et 1916 en République dominicaine virent Haïtiens et Dominicains liés par une fratrie, repoussant l’occupant par les armes, mais ayant surtout recours à la politique. Les Dominicains surent rejeter en bloc les promesses, trompeuses alors que nous assistions l’envahisseur avec un gouvernement guignol et subordonné. De 1916 à 1922 la République dominicaine connut la soumission au régime administratif militaire direct. L’occupation fut plus dure pour les Dominicains mais aussi plus désagréable pour les Américains à cause du refus de collaborer des nationaux. Ils furent unanimes,sous la conduite de monseigneur Adolfo Nouel, à réfuter l’occupation et obtinrent en 1922 l’installation d’un gouvernement provisoire dominicain dirigé par Juan Batista Vicini Burgos. Les territoires dominicains furent évacués entièrement en juillet 1924. Les Haïtiens ne surent pas constituer un front commun contre la désoccupation et réclamer leur souveraineté par un langage concordant devant la Commission Mc Cormick. L’occupation sera maintenue et aggravée. Le haut-commissaire américain, le brigadier général John H. Russel, ambassadeur américain et commandant des troupes d’occupation,assuma l’autorité de fait. Le protocole de 1936 révise légèrement la frontière au profit d’Haïti. Elle s’arrêtait à Saltadère. Nous perdîmes Tilory, Castilleur, Mont-Organisé et récupérèrent la rive est du lac Azuéï. Rafaël Léonidas Trujillo Molina demande à Sténio Vincent de déménager les Haïtiens vivant depuis des générations à l’est de la nouvelle frontière. Selon le droit international, ces hommes, femmes et enfants sont devenus citoyens dominicains par annexion. Le droit international public permettait alors le déplacement des populations. Le président haïtien fait la sourde oreille. Trujillo perd patience et décide de solutionner son problème. L’histoire retiendra une version selon laquelle, sous prétexte de redressement foncier, Trujillo a voulu procéder à un nettoyage ethnique, homogénéiser la population dans cette zone frontalière et détruire cet embryon de « République haïtienne ». Aux fins de blanchir ses sujets, il fit venir par la suite des Européens pour un brassage ethnique des populations. Dans la nuit du 2 octobre 1937, s'organise un massacre à la machette, des fusils Krag-Jorgensen, des gourdins et couteaux, par les troupes, civils, membres des autorités politiques locales. Pour optimiser les tueries de l’ «opération perejil», le pont principal entre la République dominicaine et Haïti, sur la rivière Dajabon, a été fermé. La mémoire chiffre le ratiboisage perpétré par Trujillo entre 15 000 et 30 000 morts, la majorité était née en République dominicaine.Les réchappés abandonnèrent toute possession, maison, bétail, plantations. Le gouvernement dominicain s’en appropria et le donna à des colons dominicains. Vincent capitule et s’attire mépris, indignation et colère de ses pairs et des Dominicains. L’Internationale condamna la tuerie massive du 2 au 8 octobre 1937. En fin de compte, le président américain Franklin D. Roosevelt et le président haïtien Sténio Vincent demandèrent des indemnités à hauteur de 750 000 dollars, seulement 525 000 dollars (8 031 279 dollars en 2011) ont été payés; soit 30 dollars par victime, 2 centimes furent donnés aux survivants en raison de la corruption de la bureaucratie haïtienne. À la demande des sociétés sucrières américano-dominicaines, le gouvernement dominicain autorise après filtrage l'arrivée de travailleurs haïtiens. Bernardo Vega, historien dominicain, souligne que les ouvriers haïtiens, les braceros des plantations de canne à sucre, ne furent pas inquiétés. D'autres massacres seront perpétrés au cours des années suivantes sur les Haïtiens vivant de l’autre côté de la nouvelle frontière depuis des générations (zone Dajabon / Banica). Les travailleurs haïtiens mourront également de faim, de froid et du paludisme. Condamnés à se fréquenter, Haïtiens et Dominicains reprirent des échanges. François Duvalier et Trujillo étant de la même veine dictatoriale et criminelle, les relations entre les deux pays se détériorèrent. Incursions dans le territoire dominicain. Viol de l’ambassade dominicaine à Port-au-Prince le 26 avril 1963, abritant des exilés haïtiens qui, dit-on, profitaient de la couverture de cette ambassade pour continuer à mener des actions déstabilisatrices contre le gouvernement. Relations diplomatiques rompues et frontière fermée. Le rétablissement formel des relations correctes en 1966 trouva indifférence et inimitié entre les deux peuples. Sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, les liens se resserrèrent. Duvalier et Guzman signèrent des accords pour un meilleur voisinage et annonçaient la création de la première Commission mixte haïtiano-dominicaine. En 1986 Salvador Jorge Blanco et le général Henri Namphy, chef du Conseil national de gouvernement, font des déclarations d’engagement formel à œuvrer au renforcement de l’amitié entre les deux nations. L’embargo international appliqué à la suite du coup d’État militaire du 30 septembre 1991 a été une opportunité économique pour la République dominicaine qui a gardé ses frontières ouvertes. Sous le régime de René Préval, le 18 juin 2000, dans la région septentrionale de la République dominicaine, des militaires ouvrirent le feu sur un camion transportant des Haïtiens. Six compatriotes et un Dominicain furent tués et plusieurs autres grièvement blessés. Selon des témoignages, ces militaires continuèrent à faire feu sur les survivants. Plus de douze ans après le « Massacre de Guayubin», la Cour interaméricaine des droits de l’homme a rendu public le 29 novembre 2012 un verdict condamnant l’État dominicain pour avoir attaqué, exécuté et blessé arbitrairement une trentaine de migrants haïtiens en juin 2000, dans la célèbre affaire Nadège Dorzema et autres contre la République dominicaine. De plus, la Cour ordonne à l’Etat dominicain de verser 927 000 dollars américains en réparations aux victimes et à leurs représentants. Les peuples haïtien et dominicain se fréquentent en bons voisins, mis à part les incidents relatifs aux chocs dus à l’anti-haïtianisme qui ressurgit de manière violente et impromptue en République dominicaine.Le dossier haïtiano-dominicain, sous la pression nationaliste, a connu des dégradations sous la présidence de Leonel Fernández. La connaissance des antécédents permettra une approche plus objective des problèmes sociaux, un traitement plus efficace des situations conflictuelles. La susceptibilité des Haïtiens et des Dominicains est issue de leurs differences historiques, culturelles et caractérielles. Elle est la résultante des chocs entre les deux peuples de Kiskéia. Les blessures d’amour-propre datent de l’époque coloniale. Une compréhension de la cohabitation et l’attitude générale des Haïtiens et Dominicains demande une certaine sensibilité et des rétrospectives d’une nature particulière. En 1802, le Premier consul commet la bêtise de séparer la colonie française de Saint-Domingue en deux. Il confie le gouvernement de la partie occidentale aux généraux Leclerc et Rochambeau et la partie orientale aux généraux Jean-Louis Ferrand et François-Marie Perichou de Kerverseau. Suite à la défaite de Palo Hincado, Ferrand commet le suicide le 18 novembre 1808 et est remplacé par le général Barquier qui livre la colonie aux miliciens espagnols aidés des Anglais, débarqués de Porto Rico. En 1809, Napoléon Bonaparte renverse Charles IVle Chasseur, roi d’Espagne, et le remplace par son frère Joseph Bonaparte. Les espagnols d’Amérique alliés de la France devinrent furieux et chassèrent les Français de Saint-Domingue. Dans leur subconscient collectif, les Espagnols n’ont jamais accepté le fait français et ses conséquences dans l’Ouest. Ils nous perçoivent à la manière des palestiniens qui considèrent les Israéliens accapareurs de leurs terres après l’installation de l’État d’Israël sur plus de la moitié du territoire de la Palestine mandataire (l’État d’Israël actuel plus l’ensemble du territoire palestinien). Une réalité est incontournable, Haïti et la République Dominicaine sont dans la même situation que le Mexique et les États-Unis où les Mexicains traversent la frontière pour chercher un lavi miyò. L’Espagnol est solidaire malgré les appartenances à différentes idéologies politiques. Les peuples d’origine espagnole et leurs dirigeants ont le mérite de se regrouper et rester unis même dans la diversité. Sectaires, ils perçoivent la présence haïtienne comme l’éternelle menace à leur barbe et l’épine à leurs pieds. La menace d’invasion haïtienne par les armes a fait place aujourd’hui à une invasion pacifique d’une force de travail dont le sceptre sert à sceller l’unité dominicaine. L’ethnocentrisme des Espagnols est une caractéristique dominante dans l’héritage des Dominicains. La perte de la partie occidentale et l’occupation de leur territoire par la France et la République d’Haïti demeure inscrits en rouge dans leur mémoire. Vers 1890, les Dominicains ont préféré renoncer à des territoires qu’Haïti aurait annexés de fait, le Plateau central essentiellement, plutôt que de les reprendre, car les populations étaient déjà majoritairement haïtiennes. Le fait d’avoir cette population haïtienne noire, allogène, différente, non hispanophone, vodouisante, en plein pays dominicain, les dérange. Même si la majorité du peuple dominicain nous considère comme une nation sœur, une part importante de l’élite dominicaine pense que les Haïtiens sont des êtres inférieurs.Obscurantisme. Racisme. Hypocrisie. Rejet de leur appurtenance à la race nègre. L’exemple cité par Geneviève Douyon dans son article, Cacher le Nègre, Eviter l'Haïtien, est explicite :« Du musée de Christoph Colomb à Santo Domingo au Centre E. LeonJimenez à Santiago, les centres de culture et d'histoire dominicaine expriment un inconfort avec un héritage venu directement de l'Afrique ou venu via la République voisine. Dans le musée de la vielle ville, l'importance de la traite des noirs était réduite à sa plus simple expression. Dans le nouveau musée du Cibao, l'on cache symboliquement les apports reconnus dans une boîte, pour ne les regarder que par les trous. » À l’instar de notre culture populaire qui menace leurs rejetons récalcitrants d’un Dyab la a manjew, les Dominicains inculquent à leurs enfants que les Haïtiens sont des diables déshonorants, maudits, malpropres, analphabètes, et pour leur faire peur, n’hésitent pas à lancer un : « Te llamo un malditohaitiano para comerte ! Es un brujo, te come ! » La mémoire d’un peuple se construit par son vécu. L’histoire moderne de l’Isle Kiskéia (écriture phénicienne pour dire délices de la vie) semble débuter avec l’arrivée des Espagnols en 1492. Les rivalités entre les grandes puissances pour s’approprier, occuper et garder Hispaniola s’étalèrent en turbulences, complètes destructions, euphories et heures de gloire. Deux dominations coloniales différentes ont existé pour forger deux États distincts habités par deux peuples absolument dissemblables possédant chacun une culture, une mentalité et des traditions particulières. L’intelligence recommande de ne pas s’aventurer à comparer ces deux États, car ils n’ont de rapprochement que celui de partager la même terre. La colonie française de Saint-Domingue, plus jeune que la colonie espagnole, fut une colonie d’exploitation par excellence. La métropole française, par l’entremise de ses poignées, de colons possédait dans le bassin caraïbe une source extrême de richesses. La Perle des Antilles, assujettie au système de l’exclusif avec pour moteur les bras d’une grande masse d’esclaves importés d’Afrique, produisait des denrées tropicales prisées et appréciées sur le marché européen. La mentalité française esclavagiste, ses visées de domination sur la nature et sa volonté d’hégémonie absolue sur son entourage social, son esprit de créativité et d’organisation, de réalisation, ont forgé un échantillonnage colonial composé de rigueurs virulentes pour la réussite d’un système érigé sur l’exploitation. Par contre, la colonie espagnole d’installation plus ancienne, fondée sur le désir d’installation définitive, d’appropriation paternelle et de symbiose avec la terre, avait dès l’origine constitué une des fondations de l’édifice espagnol réinventé pour l’Amérique. Une population en majorité libre tournée vers la production agricole, l’élevage sur grande échelle, adoptant une nouvelle terre. Un peuple déterminé à protéger, apprécier, chérir, mettre en valeur cette patrie caribéenne, ce prolongement antillais de l’Espagne pour la création de richesses. Le temps des colonies a vu ces deux parties vivre une symbiose,une coexistence pacifique pendant tout le XVIIIe siècle. Par l’orientation et la nature de sa production, la colonie française ne pouvait subvenir à ses besoins alimentaires. La colonie espagnole trouvait un débouché naturel dans la partie française et y vendait régulièrement ses produits. Après l’indépendance, la masse hétérogène de nouveaux libres n’eut pas la chance de profiter de la clairvoyance, l’intelligence, la sagesse, les talents de gouvernance du Premier des Noirs. Nous accédions à l’indépendance. Mais la mort de l’empereur Jean-Jacques Dessalines atrophia l’opportunité de construire une nation productive. Le Nord connut sous la houlette du Roi Henry Christophe une poussée économique appréciable et suivit avec sa mort le cours funeste d’autodestruction enclenchée sur le reste du territoire. Alors que les Dominicains par leur culture se préoccupaient d’augmenter la production et favoriser le développement à tous les niveaux, nous nous gorgions de luttes intestines interminables accompagnées d’intarissables discours politiques vains et creux. Nous préférons idiotement reproduire les horreurs et les aberrations hérités du système colonial français. Notre attitude semble être calquée sur celle des colons qui nourrirent un faux sentiment de supériorité par rapport aux habitants de la partie est, se moquant des ateros, conducteurs de troupeaux bovins, gens de condition et d’apparence modestes qui traversaient la frontière avec leurs bêtes pour les vendre. Dans son « Dictionnaire Géographique et Administratif Universel d’Haïti », Tome II, Semexant Rouzierprévoit en 1894 un avancement économique plus important de la République dominicaine en comparaison à Haïti : « Avec le droit de propriété qu’ont les étrangers, la population s’accroîtra rapidement et sans être prophète, on peut prédire que dans un avenir peu éloigné les Dominicains réaliseront beaucoup de progrès. » Haïti achetait alors pour 140 000 dollars américains par an de la République dominicaine et nous exportions pour seulement 7 000 dollars américains de produits. Suite à l’occupation militaire des États-Unis d’Amérique, les Dominicains entreprirent des efforts continus pour l’avancement économique et maintinrent une constance cohérente dans la conduite de leur diplomatie. Pendant ce temps, nous nous enlisions dans la boue de l’occupation militaire. Il demeure une réalité certaine: la République dominicaine a mieux mené sa barque pendant ce dernier siècle. Elle est définitivement plus pourvue que nous en richesses palpables. A suivre * Des éléments ayant servi à écrire cet article m’ont été aimablement donnés par mon excellent ami l’historien et journaliste Georges Michel, spécialiste des relations haïtiano-dominicaines.