Cette citation de l’ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, je l'ai mise en exergue du premier chapitre de mon livre publié par la MINUSTHA intitulé « Rien n’a été en vain. Un aperçu sur les droits humains en Haïti à l’aube du XXIème siècle » garde, hélas, toute son actualité.
Cependant, je ne souhaiterais pas qu’un sombre désespoir domine l’atmosphère de cette lettre où je fais mes adieux, après neuf ans de vie et de travail en Haïti : un lustre sous le drapeau des Nations unies à la MICIVIH (1995-2000) et quatre ans à l’UNASUR depuis 2010 jusqu’ à présent.
Sans tomber dans l’optimisme du Candide de Voltaire, s’il s’agissait de présenter un bilan, je vous proposerais un tableau d’ombres et de lumières.
Il me paraît indéniable que le grand atout du peuple haïtien est aujourd’hui la croissance de la conscience civique.
Je l’ai vu de mes propres yeux. Il s’agit d’un frémissement nouveau, quand le silence sur les atrocités perpétrées par une dictature commence à être brisé.
Quand, récemment, nous avons appris le massacre perpétré le 26 avril 1963, ma femme et moi étions interloqués de constater que bien que nous ayons résidé cinq ans en Haïti comme je viens de le dire, dans les années 90, à mener des activités des droits humains, nous n’en avions jamais entendu parler auparavant.
Seulement un long cauchemar de terreur et l’isolement de tout un peuple peuvent expliquer cet asphyxiant, interminable silence.
Chers amis, la vérité ne peut pas être cachée pour toujours. Comme le dit Hanna Arendt, les faits, les massacres, les génocides, ne peuvent pas être ignorés pour toujours, ils sont d’une évidence incontestable. A la séquestration des corps des vivants, il est inutile d'ajouter la séquestration de leur mémoire. Rien ne peut être bâti de sain et de solide au sein de l’Etat et de la société sur le sable mouvant de l’impunité.
Quand les Nations unies ont créé en 1980 le groupe de travail sur les disparitions forcées, leurs membres ont proposé en 1990 un premier bilan global de leurs premiers dix ans d’activité. Leurs conclusions étaient claires, s’il fallait identifier une cause principale de la perpétuation des disparitions forcées dans le monde, cette cause n’est autre chose que l’impunité.
Pour mieux saisir la dimension de ce phénomène qui est l’impunité, il faut aller au-delà du discours juridique. Un environnement qui n’était pas perçu comme sûr et stable a entretenu la méfiance et la peur, accompagnées du règne prolongé de l’arbitraire. Absence des garanties judiciaires, inexistence de l´Etat de droit, énormes inégalités sociales et souvenir atroce de la répression qui a sévi pendant de longues périodes et au cours de plusieurs générations, font partie des éléments historiques et sociaux qui entourent le phénomène de l’impunité en Haïti et ailleurs.
Ce n’est pas par hasard que la Constitution de la République d´Haïti du 29 mars 1987 affirme dans le premier paragraphe de son Préambule que le peuple haïtien proclame la présente Constitution : « Pour garantir ses droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et la poursuite du bonheur, conformément à son Acte d’indépendance de 1804 et à la Déclaration universelle des droits de l´homme de 1948 ».
Il est impossible d’établir un rapport entre la douleur et la souffrance des victimes et les mesures de lutte contre l’impunité et pour la réparation. Ces mesures réaffirment avant tout la valeur du droit.
Cela nous confronte aux limites de la démarche strictement juridique, limites déjà mentionnées quand on a parlé des frontières du discours juridique. En effet, les droits humains portent une valeur en eux-mêmes et constituent ce que ce grand penseur, le jésuite Xavier Gorostiaga, considère comme le seul « lieu sacré des sociétés contemporaines ».
Comme à l’époque de la Déclaration universelle, on assiste à l’élargissement du catalogue de droits humains qui sont simplement confirmés par le droit écrit.
Tous ceux qui aiment Haïti et qui sont convaincus de la place centrale occupée par les droits humains dans un Etat de droit savent combien ce pays a souffert à cause des faiblesses dans la lutte contre ce fléau majeur qui est l’impunité.
Les Nations unies viennent d’approuver une résolution de l’Assemblée générale qui réaffirme et renforce le droit à la vérité. Cette Résolution a une portée telle que ce droit s’applique dans tous les systèmes légaux sans exception.
Cependant on ne saurait se contenter des effets incantatoires des principes. Ils sont bien établis et cette dernière résolution montre l’ampleur et la portée universelle de la quête de la vérité, des travaux de la mémoire, l´heure de la justice et les différentes formes de la réparation.
Ce qui m’intéresse le plus, c’est de constater que ces principes ont commencé à être reconnus en Haïti dans la pratique par de nombreux acteurs.
Quelque chose de nouveau s’est passé durant les audiences du cas Duvalier devant la cour d’appel de Port-au-Prince. Après avoir assisté avec consternation aux prestations des avocats de l’ancien dictateur, qui sont allés au-delà de ce que la décence considère tolérable, ainsi qu’ aux étonnantes interventions du parquet, il a été possible d’entendre pour la première fois le témoignage d’une des premières victimes qui s’étaient portées partie civile.
Ce premier témoignage d’une victime de la dictature duvaliériste devant un tribunal haïtien, prononcé en audience orale et publique, a été écouté en silence total et certains d’entre nous avons cru sentir passer à travers la salle la brise de l´histoire.
Je ne me suis jamais habitué à la lecture ou à l’audition des témoignages sur l´horreur. Je crois que l’horreur se renouvelle toujours devant nous chaque fois qu’on remémore la situation d’un être humain à la merci d’un tortionnaire ou d’un assassin.
Cette situation où la victime n’a aucun moyen de faire appel à un quelconque pouvoir humain qui puisse la délivrer de la chambre close de la torture, le grand psychiatre argentin Fernando Ulloa, l’appelait « la encerrona trágica » (huis clos tragique)
Malgré ces situations limites, les mouvements de droits de l´homme de notre continent ne cherchent pas la vengeance mais la justice et le caractère pédagogique de la sanction pénale, laquelle réaffirme les valeurs les plus sacrées qui ont été foulées aux pieds par les tortionnaires.
Quel doute encore, chers amis, peut exister sur le besoin de punir l’homicide comme le font toutes les législations de la planète, ce, pour souligner la valeur suprême de la vie humaine. C’est la bien connue justification de la peine que les juristes appellent « prévention générale positive ».
Vaste est la tâche qui vous attend, dont un besoin prioritaire est le renforcement et le respect de la division des pouvoirs. Comme un cimetière maritime garde les épaves de nombreux navires, ainsi l’histoire récente de la réforme judiciaire en Haïti a englouti des nombreux projets, plus d’une fois, très valables.
Pour ma part, moi qui suis un survivant de ce naufrage, je crois que le seul radeau qui peut nous sauver, reste la création d’un leadership de la reforme judiciaire indépendant des pouvoirs politiques de l’Etat et des groupes concentrés de pouvoir économique. Leadership moralement et politiquement vaillant, et à la fois professionnellement et techniquement compétent pour faire face à cette tâche colossale.
Une synthèse de ces idées peut se trouver dans mon livre publié par la MINUSTAH, dont le titre exprime une conviction profonde que je crois partagée avec nombre d’ entre vous : « Rien n’a été en vain.» C’est l’idée qui relie les luttes et les sacrifices du peuple haïtien avec le reste de l’Amérique latine et du monde. Comme l’affirme le préambule de la Déclaration universelle, les droits humains sont le résultat des terribles souffrances des peuples de cette planète.
Je crois interpréter cette soif de mémoire, de vérité, de justice et de réparation inassouvie, et c’est pour cela que j’avais suggéré de créer un Institut haïtien d’ études et de formation en droits humains et en droits des peuples, en commençant par la tâche concrète de former une bibliothèque et centre documentaire dans cette matière.
Prêt à faire mes adieux, j’ajoute encore un vœu, celui de voir mes collègues juristes et avocats haïtiens des différentes générations et sensibilités politiques, mais toujours unis par l’amour de la démocratie inclusive, de la justice sociale et de la liberté, former une association haïtienne d’avocats pour les droits humains. Une association destinée seulement à consacrer ses efforts à la défense et à la promotion des droits humains en Haïti. Cette association pourrait enrichir le paysage de défenseurs de droits humains de nôtre continent et échanger ses expériences avec les nombreux avocats associés avec les mêmes objectifs dans le monde.
Ces propositions ne seront que des châteaux en Espagne si les Haïtiens et les Haïtiennes ne s’engagent décidément dans la quête d’un large consensus capable de définir un projet de nation, solidement ancré dans la normative et la mise en œuvre effective et réelle des droits humains dans leur ensemble.
Ce projet basé sur la défense sans limites de la dignité humaine, telle que protégée par l’ensemble des droits humains et des droit des peuples, semble être l’objectif difficile mais incontournable du temps présent.
Permettez moi de vous proposer encore une fois cette formule désabusée face aux difficultés de la tâche : dans ce long parcours, il nous faudra allier fréquemment le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté.