Troisième partie
Jacques Yvon Pierre
Et si on se mettait à rappeler à ceux qui vantent déjà les vertus du PSUGO qu’en 1989/90, à l’échelle nationale, 75.92 % de la population d’enfants, tous âges confondus, ont eu accès à l’éducation et à souligner que le taux brut de scolarisation est passé de cette année-là à 1997/98 à 126.02%, soit une augmentation de plus de 50 points de pourcentage en 8 ans !Et si on se mettait à rappeler que le taux net de scolarisation, parallèlement, est passé de 36.4% à 47.71 en 1989/90 ; puis de1993/94 à 1997/98 à 66.3%!
Imaginez, jusqu’en 2013,cette variation plus ou moins constante du taux net de 29.9 % tous les huit ans. Imaginez Haïti et l’objectif fixé par la Déclaration du Millénaire en 2015. Au niveau du sous-continent sud-américain et des Caraïbes, les sous-systèmes scolaires primaires des deux pays qui se rapprochaient le plus de ce taux - le Chili (37%) et la République dominicaine (22%) - subventionnés par les fonds publics de ces États. Mais avril 2013, une délégation du pays prend part à Washington à une réunion qui concerne huit pays rassemblant à eux seuls la moitié des enfants du monde qui ne vont pas à l’école : le Bangladesh, la République démocratique du Congo, l’Éthiopie, l’Inde, le Nigéria, le Yémen, le Sud-Soudan et Haïti. A cette rencontre ministérielle du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international consacrée aux « apprentissages pour tous» et à laquelle participent de hauts dignitaires (le Premier Ministre, M. Laurent Salvador Lamothe, le Ministre haïtien de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, M. Vanneur Pierre, la directrice générale de l’UNESCO, Mme Irina Bokova, et l’Envoyé spécial des Nations unies pour l’éducation mondiale, M. Gordon Brown), Mme Michaëlle Jean, à l’époque, envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, fait savoir que le pays «a fait des progrès immenses quant au taux net de scolarisation qui est passé de 64% en 1997 à 88% en 2011. A chaque dignitaire, ses chiffres sur l’évolution du taux net de scolarisation, paraît-il. Déjà en 2011, Madame Jean le fixait à 88%! Avant le PSUGO !
1. Les effectifs aux deux premiers cycles du fondamental
C’est presque banal de signaler que, pour comparer deux données, dans le temps comme dans l’espace, une simple soustraction (variation absolue) ne fait pas l’affaire, surtout s’il s’agit d’indiquer des ordres de grandeur pertinents. Les écarts relatifs, comme le coefficient multiplicateur et le taux de variation ont, de toute évidence, plus de sens ! Ce qui n’empêche de rappeler quelques données essenielles de l’évolution des effectifs des deux premiers cycles du fondamental en valeur absolue. Si on reste à l’année 2011 qui a servi de point de chute à Mme Michaelle Jean, on indiquera que le nombre total d’élèves scolarisés dans les deux premiers cycles du fondamental était au cours de cette année de 2210221. Ces élèves fréquentaient 13599 écoles et se retrouvaient dans 47341 salles correspondant à 68593 classes dont 1409 étaient des tonnelles. L’enseignement, au niveau de ce cycle d’études, était assuré par 70009 enseignants. Ce qui donne 32.2 élèves par classe, un enseignant pour 31.6 élèves et 162.5 élèves par école.
Dire qu’en 2011, il y avait un nombre x d’élèves aux deux premiers cycles du fondamental, c’est indiquer le niveau de la variable «effectifs scolaires » au cours de l’année considérée. C’est ce que l’économiste appelle « mesurer un stock ». Étudier la variation de cette variable de 2011 à 2013 (entre deux instants), c’est ce qu’il appelle « mesurer un flux ». Ainsi le flux alimente le stock. Comment a évolué le flux d’élèves au niveau des deux premiers cycles du fondamental ?
Le tableau suivant donne une idée de l’évolution des effectifs des éléves des deux premiers cycles du fondamental de 2002 à 2011.
Tableau de répartition des effectifs d’élèves des deux premiers cycles du fondamental, selon leur sexe
[de 2002 à 2003 : 2106805 élèves dont 1036582 filles, de2003 à 2004 : 2119462 dont 1043114 filles, de 2004 à 2005 : 2132195 dont 1049688 filles ; de 2005 à 2006 : 2145005 dont 1056302 ; de 2006 à 2007 : 2157892 dont 1062959 élèves ; de 2007-2008 : 2170857 dont 1069657 filles ; de 2008 à 2009 : 2183899 dont 1076398 filles, de 2009 à 2010 : 2197021 dont 1083181 filles, de 2010 à 2011 : 2210221 dont 1090007 filles/ Source : Direction de la planification et de la coopération externe (DPCE)]
En prenant 2003 comme année de référence, l’indice élémentaire base 1 en rapport aux effectifs du fondamental était de 1.049. De combien est-il en 2013 ?
2. Photographie des taux brut et net de scolarisation peu avant le PSUGO en 2011
Selon la Direction de la planification et de la coopération externe (DPCE), en 2011, le taux brut de scolarisation était de 144.40% dans l’ensemble du pays ; 142.20%dans le département de l’Artibonite, 157.70% dans le Centre ; 155.50% dans la Grand’Anse, 169.10 % dans les Nippes, 150.90 % dans le Nord, 157.10 % dans le Nord-Est : 143.90% dans le Nord-Ouest ; 139.50% dans l’Ouest ; 132.70 % dans le Sud, 72.94% dans le Sud-Est. Cette même Direction du MENFP indique que, pour la même année (2011), le taux net de scolarisation était de 87.61% dans l’ensemble du pays ;86.11% dans le département de l’Artibonite;94.50% dans le Centre ;91.27% dans la Grand’Anse;92.27% dans les Nippes;91.59% dans le Nord; 87.45% dans le Nord-Est;90.46% dans le Nord-Ouest ; 89.89% dans l’Ouest ; 68.06% dans le Sud, 72.94% dans le Sud-Est.
Il en ressort une variabilité très grande d’un département à l’autre des taux brut et net de scolarisation au niveau des deux premiers cycles du fondamental. Dans le premier cas, on est dans un interavalle compris entre 126.80 % et 169.10 %, soit une étendue (maximum-minimum) du taux brut de scolarisation de 42.3%. Dans le second cas, l’intervalle se situe entre 72.94 et 97.85, soit une étendue de 24.91%.
Mais de quelle catégorie sociale provenaient ceux qui n’allaient pas à l’école au cours de cette année ? L’Enquête sur les conditions de vie en Haïti (ECVH) de 2011 décrit bien l’adéquation entre les inégalités des taux nets de scolarisation et les inégalités de revenu par tête. Elle indique que 62% des jeunes en situation de pauvreté, se trouvant dans la fourchette des 6 - 11 ans,fréquentaient les deux premiers cycles du fondamental contre 78% des jeunes non pauvres de cette tranche d’âge. Aussi bien dans les ménages pauvres que dans les ménages non pauvres, l’indice de parité femmes/hommes était légèrement supérieur à 100.
3. Le problème de l’évolution du taux net de scolarisation de 1996 à 2013
De ces gymnastiques intellectuelles potables, défendables, agréables qui permettraient au besoin de gonfler le taux net de scolarisation, il en existe. On pourrait signaler que le taux net de scolarisation dont on parle n’est pas celui des enfants d’âge des deux premiers cycles du fondamental scolarisés dans ce cycle d’études, mais du taux net de scolarisation de l’ensemble des enfants d’âge de ce cycle qu’ils soient scolarisés dans ce cycle ou dans le troisième cycle du fondamental. Dès lors, ce taux net correspondrait à la somme du taux net de scolarisation des enfants d’âge du fondamental des deux premiers cycles (TNF2) et du taux net de scolarisation des enfants d’âge de ce cycle scolarisés dans le troisième cycle du fondamental (TNF3). Et même lorsqu’il n’existerait pas de données disponibles concernant le TNF3 pour les années 2011-2013, on pourrait reconstruire les données manquantes en appliquant le rapport TNF3/TNF2 de l’année 2011 aux autres années. Allons donc ! Et puis, s’il fallait justifier cette manière de faire, on se mettrait à expliquer que la prise en compte des enfants d’âge du fondamental des deux premiers cycles scolarisés dans le troisième cycle rend davantage compte de la réalité de l’enseignement « primaire » universel que ne le fait le taux net des enfants scolarisés dans ce cycle d’études.Et à ceux qui afficheraient leurs réserves à ce propos, on pourrait signaler que l’objectif EPT 2 est bien l’universalisation de la scolarisation primaire et on dirait qu’on ne peut pas, donc, faire l’économie de ne pas prendre en compte les enfants ayant réalisé l’objectif d’atteindre la fin de l’enseignement primaire, on pourrait aller jusqu’à faire remarquer qu’il existe bien en Haïti d’enfants d’âge des deux premiers cycles du fundamental à se retrouver encore dans le préscolaire et qu’ils ne sont pas pris en compte par le taux net parce que tout simplement la pré-scolarisation n’est pas la scolarisation.
Mais, comme il s’agissait, en se référant au taux net de scolarisation, de faire prématurément l’apologie du PSUGO, on se casserait les dents : (i) ce programme ne couvre que les deux cycles du fondamental ; (ii) il n’a que deux ans. On ne pourrait que revenir aux chiffres qui indiquent l’évolution des taux nets de scolarisation des deux premiers cycles du fondamental.
Au cours de l’année académique 1996-1997, le taux net de scolarisation des 6-11 ans est 65% (66% pour les filles contre 64% pour les garçons) ; il est de 76% en 2002-2003 (76% pour les garçons contre 74% pour les filles), il atteint 87.61 % en 2011 (une proportion de 88.82% pour des élèves de sexe féminin contre 86.44% pour leurs homologues de sexe masculin). Dit autrement, de 1997 à 2003, l’évolution du taux net de scolarisation des 6-11 ans sur une période de cinq ans est de 11% alors qu’elle n’est que de 11.61% entre 2003 et 2011 (sur une période de 8 ans !).Connaître la population scolarisable en Haïti ne va pas sans diffculté : elle implique un état civil généralisé et fiable, ce qui n’est pas encore le cas. Par ailleurs, entre un recensement et un autre, ce sont les données lors du premier recensement qui fourniraient la base de calculs pour les années suivantes (si le recensement est réalisé tous les dix ans, de l’année t2 à l’année t9 , les données relatives à ces années sont obtenues à partir de quelques paramètres comme les taux de fécondité, de mortalité et de migration). Or, la pratique courante, il parait, est de prétendre à une stabilité du rythme de la croissance depuis le dernier recensement en utilisant, chaque année, le taux moyen annuel de croissance démographique relatif à la dernière période intercensitaire.Mais arrêtons-nous à l’évolution du taux net de scolarisation de 2011 à 2013, objet principal de cet article. A concilier les données provenant de la DPCE et celles indiquées à l’UNESCO, la croissance du taux net de scolarisation est de 0.39%. Évidemment, aucune comparaison n’est à faire, au regard de la durée des deux tranches de la période : la tranche alpha s’étale sur sept ans et la tranche bêta sur deux ans seulement. Mais, à se référer aux propos tenus à l’UNESCO, on est tenté de faire remarquer que sur l’ensemble de la période considérée, la contribution de la phase appelée « tranche alpha » (2003 à 2010) à la croissance de l’indicateur en question est de 96.75% . Elle ne serait que de 3.25% au cours de la période bêta allant( 2011 à 2013).
4. Et puis… ?
« Epi », c’est la question posée par Polidò à Piram dans « pèlen tèt » de Frankétienne. Notre réponse à cette question consiste à dresser, après tout, le profil du PSUGO en rappelent qu’avant ce programme, il y avait le Programme de scolarisation universelle (PSU) démarré officiellement en 1999.
4.1Profil général du PSUGO
Au cours de l'exercice 2011-2012, le PSUGO aurait touché 9,853 écoles dont 2,414 relèvent du secteur public. Donc, contrairement à ce qu’écrit Nathalie Lamauthe Brisson dans « systèmes de protection sociale en Amérique latine », le PSUGO ne cible pas exclusivement les écoles publiques. Au contraire,la proportion d’écoles non publiques qui y interviennent est plus importante que celle du secteur public : Il y aurait, selon l’Unité d’études et de programmation du MENFP, 67.55% d’ écoles non publiques à mettre en œuvre ce programme durant l’année académique 2011-2012. Le PSUGO poursuivrait les objectifs suivants : (i) faciliter l’accès gratuit à l’enseignement fondamental à 1 500,000 enfants âgés de 6 à 12 ans ; assurer la gratuité de l’éducation de base à tous les enfants dans les écoles publiques en éliminant les contributions scolaires; créer 800 nouvelles écoles publiques; recruter et former 8,500 nouveaux enseignants. Les élèves bénéficiaires du programme sont répartis en six grands groupes: un groupe A composé d’enfants de 6 à 12 ans; un groupe B faisant référence aux enfants de première année du fondamental (1e AF) qui sont accueillis dans des écoles non publiques dans les départements de l’Ouest et de l’Artibonite suivant une subvention de 90 dollars américains par tête; un groupe C composé de l’ensemble des écoles publiques dont les enfants sont pris en charge intégralement par l'État en éliminant les contributions scolaires habituellement payées par les parents ; un groupe D concerne les écoles des quartiers défavorisés bénéficiant d'une subvention pour les enfants de la 1e à la 6e AF; des groupes E et F regroupent les enfants bénéficiant d'une subvention des députés (E) et sénateurs (F) dans les dix départements du pays. Des remarques par rapport à la composition des groupes, il n’en manque pas : (i) quel est le sens des groupes E et F ? (ii) seul, au niveau du groupe A, on mentionne la classe d’âge des élèves bénéficiaires du programme ? Sur les 1, 023,073 d’élèves touchés par le programme dont 63.71% relèveraient du secteur public, les groupes A, B, C, D, E représenteraient, au cours de l’année 2011-2012, respectivement 15.24%, 20.57%, 52.46%, 7.58%, 3.38%. On notera que, dans cette distribution statistique, la modalité qui revient le plus souvent est le groupe C avec une proportion de 52.46%. Suivez mon regard ! On ne dispose pas de données sur le coût global du programme. Néanmoins, on sait que l’État haïtien a déjà versé un montant de "un milliard six cent cinquante-quatre millions cinquante-sept mille quatre cent sept gourdes et quarante-deux centimes (1,654, 057, 407.42 )" gourdes de subvention à "neuf mille huit cent cinquante-trois (9,853)" écoles faisant partie du programme dont 83,709,400.00 aux écoles publiques. Par ailleurs, 28,970,098.82 de gourdes auraient été engagées pour des activités de coordination et de suivi-évaluation.
4.2. Et après… ?
Il serait tout aussi intéressant de : (i) connaître le taux de scolarisation de chaque année de la période considérée et faire l’exercice de déterminer le taux de croissance moyen annuel au cours de cette période, puis celui des deux tranches alpha et bêta et les comparer. Faut-il rappeler, à la suite de Didier Schalcther, que le taux de croissance moyen annuel est un taux de croissance théorique qui, s’il était appliqué de façon identique chaque année, conduirait au même résultat global. Mais, ne disposant pas de données relatives à l’évolution par année du taux de scolarisation sur toute la période considérée, nous nous contentons de la remarque précédente qui permet d’établir la double inéquation v1
Le dernier chiffre magique du Programme de scolarisation universelle et gratuite
Troisième partie Jacques Yvon Pierre Et si on se mettait à rappeler à ceux qui vantent déjà les vertus du PSUGO qu’en 1989/90, à l’échelle nationale, 75.