Par un hypocrite devoir de mémoire après plus de décennies oublieuses, des politiciens et politiciennes, feignant une volte-face par peur d'une réaction du gouvernement américain en cas d'agression de son ambassade à Port-au-Prince, se sont rabattus sur la coïncidence de la date des manifestations du 29 novembre 2013 et de l`avortement sanglant des élections du 29 novembre 1987 pour parader de leur attachement « au peuple» et aux valeurs démocratiques. Mais ils ont oublié que, pendant 20 ans de règne, ils n'avaient témoigné aucunement de cette compassion, ni enraciné les valeurs démocratiques. En 2004, Lavalas a perdu le pouvoir pour fraudes électorales, pour crimes politiques, pour corruption, pour violation des droits de l`homme.
Et paradoxes de l`histoire. Le même état d'esprit, recherchant un conflit destructeur entre classes sociales et secteurs politiques pour assauter le pouvoir, est le même qui ressurgit en 2013 dans les mêmes circonstances d'élections retardées infiniment, de lois et d`institutions électorales incertaines, de téléguidages de forces étrangères, de marchandages indicibles d'appuis diplomatiques. Ce ne sont point les valeurs démocratiques qui motivent. C`est le bénéfice du pouvoir qui anime les têtes, fait manipuler les masses pour les condamner encore demain aux oubliettes.
On ne peut continuer à cheminer au travers de l'histoire dans la division sociale destructive, dans l'égoïsme prédateur, dans l`indifférence aux misères des masses, sans conscience nationale, sans le nécessaire devoir de partage. Monopoliser le pouvoir politique est aujourd'hui source d`instabilité. Violenter les droits de l'opposition est le plus sûr indice de la mauvaise gouvernance. Au lieu de se fier aux jactances radiodiffusées de ses partisans, le président Martelly a intérêt à écouter les points de vue contraires, à structurer un dialogue national, sincère, profond et proposer, à partir du 1er janvier 2014, un agenda consensuel d'un nouveau départ, même si pour cela il aura fallu des concessions réciproques jusqu`à la révision, je dis bien révision et non amendement, de la Constitution, suivie des élections générales anticipées. Car l'unité nationale ne peut se retrouver que dans la concertation et la résolution irénique des grands problèmes nationaux.
Au premier rang de ceux-ci, la sécurité extérieure du pays, menacée par une mauvaise conduite de la politique dominicaine, doit se hisser comme une urgence et susciter une réflexion élargie au-delà de la simple référence militaire. Pourquoi plus d`un milliard de dollars américains haïtiens sont allés ces 27 dernières années grossir les capacités de production de la République dominicaine au lieu de s`investir en Haiti?. Et les forces armées dominicaines ne cèderaient-elles pas à d`autres tentations si la Minustha n'était pas présente ?
Ces deux interrogations, douloureuses qu'elles soient, suffisent à ramener à la raison et à convaincre que les questions d`importance nationale sont à assujettir à l'expertise et non plus au verbiage démagogique. Il faut sereinement faire le point, déterminer les causes, prévoir les conséquences, anticiper l'avenir. Qui peut déresponsabiliser l`instabilité politique dans la fuite des capitaux et des cerveaux et bras nationaux?
Pour qu'un pays soit stable, il ne suffit pas que les institutions fonctionnent, que les élections se succèdent régulièrement, des comportements sociaux, travaillés par une mentalité pacifique respectueuse des droits, doivent aider à la concorde. Étrangement, nous ne nous en soucions guère.