En ce jour marquant les 210 ans de la commémoration de la bataille de Vertières, mes pensées vont à Capois La Mort et les pères de la patrie, ainsi que toutes les filles et fils haïtiens morts pour cette indépendance si chèrement acquise. Je pense aussi à mes ancêtres polonais, des contingents du Danube et d’Italie, arrivés avec l’armée continentale napoléonienne de l’expédition Leclerc, qui se rallièrent à la cause haïtienne contre le général du même nom et à travers lui contre l'oppression et le modèle néocolonialiste français.
L’empereur Dessalines et, par lui, la nation tout entière, reconnurent leurs sacrifices et engagement patriotique en inscrivant dans l’article 13 de la Constitution impériale du 20 mai 1805 que tout Polonais serait à partir de ce jour haïtien aux mêmes droits et devoirs que ses concitoyens autochtones. Leurs descendants vivent encore dans les enclaves de Cazale, Fonds des Blancs, Port-Salut, et leurs gwoupman peyizan cultivent encore la terre à la manière de leurs ancêtres européens.
Le sang polonais coule donc dans les veines haïtiennes, et inversement le sang haïtien coule dans les veines polonaises. Cette reconnaissance de l’empereur Dessalines démontre que la lutte pour des idéaux dépassant les intérêts personnels ne connaît ni frontière, ni classe, ni couleur de peau.
Aujourd’hui à Vertières, j'éprouve une certaine émotion : c’est en effet un 1er septembre 1939, le premier jour de l’offensive nazie contre la Pologne, que la cavalerie polonaise affronta les colonnes de chars Panzer. Mon-arrière grand-père, commandant de cette cavalerie, tel Capois La Mort, affronta à cheval aux côtés de plusieurs centaines d’autres officiers les colonnes de la wehrmacht armé de son sabre contre un ennemi autrement plus puissant que lui.
L’histoire ne fut pas aussi clémente pour les officiers polonais que pour nos héros haïtiens. Ceux qui ne périrent pas lors de la « blitzkrieg » allemande furent faits prisonniers dans des camps de travail par les nazis puis, en 1940, à Katyn, la police secrète soviétique (NKVD) passa par les armes 22 000 officiers polonais, dont mon arrière-grand-père.
L’histoire retiendra cependant le courage, la témérité et le triste romantisme de cette cavalerie polonaise qui affronta un ennemi qu’elle savait autrement plus moderne et puissante qu’elle. La Pologne, tout comme Haïti, fut toujours la cible d’ingérence et d’intrusions à répétition. Constamment harcelée, elle doit résister aux incursions des chevaliers teutoniques au XIVe siècle, puis atteint son apogée au XVe et XVIe siècle, devenant l’une des principales puissances d’Europe en fusionnant le royaume de Pologne avec le duché de Lituanie, pour ensuite se faire successivement désintégrer et humilier par la Prusse, l’empire austro-hongrois, les Czars de Russie, l’Allemagne nazie puis l’Union soviétique.
Les massacres furent nombreux, et certains épisodes les plus douloureux résonnent encore dans la mémoire collective de l’humanité tel qu’Auswitchz, Buchenvald, le ghetto de Varsovie, le massacre de Katyn. A chaque tournant de l’histoire de Pologne, mes ancêtres se distinguèrent par leur loyauté et courage au côté de leurs souverains et au nom des causes nobles.
De tout temps, et à toute époque, le Polonais n’accepta jamais sa condition de soumis. La résistance face à l’oppresseur est ancrée dans l’ADN collectif polonais, tout comme l’est l’ADN haïtien. Plutôt mourir que capituler. «Patria o muerte » comme disent nos frères Cubains. Dire que nous sommes des peuples fiers serait un doux euphémisme.
Aujourd’hui, la Pologne a pansée ses plaies pour redevenir la grande nation qu’elle fut autrefois. Haïti peut aussi accomplir sa destinée manifeste. En ce 18 novembre 2013, la nation haïtienne fait face à de nombreux défis. Nous les connaissons tous.
Qu’ils soient sociaux, économiques, politiques ou environnementaux, ils convergent pour faire apparaître aux yeux du monde l’illusion d’une «tempête parfaite». Cette tempête se trouve avant tout, il me semble, dans la psyché collective nationale. Il faut aujourd’hui dépasser et surmonter ces traumatismes.
Les querelles fratricides, les intérêts mesquins et les mécanismes autodestructeurs ont suffisamment duré. Il faut rebâtir le pacte social, ingrédient obligatoire de toute société pérenne, qui permette de cimenter la citoyenneté et l’Etat, la société civile et le secteur privé, les communautés et les familles… Ce pacte social et citoyen doit renaître avec la même vigueur et acharnement que les querelles et déchoukages.
L’ennemi n’est pas de l’autre côté de la frontière, malgré ce que certains veulent faire croire, mais bien en nous… tout comme la solution. Nos leaders politiques, économiques, religieux et communautaires doivent aujourd’hui montrer l’exemple. Ceux qui se refusent catégoriquement au changement sont aveuglés par leur propre avarice, de pouvoir ou d’argent. Seul le dialogue peut sortir le pays de la crise.
Certains cercles veulent pousser la société au bord du précipice, et cherchent à perpétrer l’anarchie et le chaos. Ceux-là devront répondre tôt ou tard de leurs actions et s’écrouleront sous leur propre poids…en espérant qu’il ne sera pas trop tard pour la nation et ses enfants.
Je suis polonais de souche et Kiskeyan de cœur, et je mets en défi la nation haïtienne et ses dirigeants de démontrer au monde entier l’immense erreur de jugement que la communauté internationale ne cesse d’émettre à l’égard d’Haïti.
Stanislas Habdank Wojewodzki
stan.wojewodzki@presidence.ht