L’Association Haïtienne des Economistes (AHE)

Publié le 2013-11-08 | lenouvelliste.com

L’Association Haïtienne des Economistes (AHE) annonce au grand public et en particulier à la communauté des économistes que désormais elle tiendra une rubrique régulière sur les grands problèmes économiques de l’heure en Haïti et dans le reste du monde. Pour ce mois de novembre, nous avons comme terme, le salaire minimum et une note de conjoncture. I- Vers l’application du salaire minimum en Haïti L’Organisation internationale du Travail (OIT) demande à ses 185 Etats Membres d’adopter des politiques en matière de salaire minimum comme moyen de réduire la pauvreté au travail et d’offrir une protection sociale aux employés vulnérables. Selon l’OIT, il existe un nombre important de travailleurs pauvres qui reste extrêmement élevé dans les pays en développement. Les derniers chiffres montrent que des centaines de millions de salariés dans les économies en développement gagnent moins de deux dollars américains par jour. Mais ce n’est pas seulement dans les économies en développement que certains salariés vivent dans la misère. Les travailleurs pauvres représentent plus de sept pour cent de l’ensemble des travailleurs aux Etats-Unis et 8 pour cent en Europe. En Haïti, bien que certains gouvernements se sont penchés sur la question, mais il fallait attendre la fin des années soixante-dix pour avoir la première loi fixant le niveau du salaire minimum à 15.00 Gourdes pour une journée de travail, puis il passe à 36.00 Gourdes en 1994 et 70.00 Gourdes en 2003. L’ajustement le plus significatif est celui de 2009 avec la ratification de la loi baptisée « la loi Benoit » votée le 5 mai 2009 par l’Assemblée des Sénateurs, fixant le salaire minimum à 200 Gourdes dans le secteur industriel et commercial. Le salaire minimum n’a jamais été une très grande préoccupation pour des dirigeants haïtiens. L’administration Préval-Bellerive n’était pas totalement d’accord du dernier ajustement de 2009, de plus l’initiative ne provenait pas du gouvernement. Les arguments avancés par l’ancienne administration pour s’opposer à l’application de la loi 2009 visaient à protéger les emplois qui sont déjà en quantité insuffisante et à garantir la compétitivité des entreprises. L’argument du chômage et de la compétitivité paraît bien évident si l’on tient compte de la précarité des emplois dans le pays et la difficulté du pays à attirer des investisseurs. Comme le souligne M.Husson, « le problème avec l’argument de la compétitivité, c’est d’abord qu’il est sans fin. Chaque concession à cet « impératif économique » en appelle une autre. La compétitivité d’une entreprise est généralement évaluée par sa capacité de « produire à un coût unitaire de fabrication relativement faible et par ainsi rentrée dans le cercle vertueux de la domination par les coûts. Ayant une incidence sur le coût du travail, donc sur les coûts de fabrication, il est évident que le niveau du salaire minimum ait un rôle à jouer sur la compétitivité des entreprises. L’argument qui fait croire que si l’Etat décide d’augmenter le salaire minimum, les personnes qu’il voulait aider risquent de voir leur situation détériorer c’est-à-dire de perdre leur emploi, ne tient pas toujours ; le Brésil en est un exemple, 35 millions de Brésiliens environ ont pu passer de la pauvreté à la classe moyenne sous la présidence de Lula et dans le même temps, les entreprises Brésiliennes ont pu maintenir un certain niveau de compétitivité. Les partisans de l’argument selon lequel le salaire minimum crée du chômage, s’inspirent généralement du modèle baptisé « néoclassique », modèle selon lequel le marché du travail fonctionne selon le principe de la concurrence. Voyons la réalité haïtienne au regard de certaines hypothèses du modèle classique : • Le niveau du salaire est déterminé par la confrontation entre l’offre et la demande sur le marché. Si c’était réellement le cas, tenant compte du fait que l’offre d’emploi est nettement supérieure à la demande d’emploi en Haïti, on aurait un salaire d’équilibre encore plus insignifiant que le montant du salaire minimum actuellement en vigueur ; • Les ouvriers sont parfaitement informés de toutes les demandes de travail exprimées par les entreprises. Là encore, c’est loin de notre réalité, car les informations sur les conditions d’embauche en Haïti sont très rares. A preuve, les jeunes diplômés de nos universités et des rares écoles professionnelles du pays ont beaucoup de difficultés à trouver des informations auprès des entreprises, qu’en est-il des chômeurs de longue date ou des travailleurs non qualifiés? Le président Martelly a procédé le 20 août 2013 à l’investiture du Conseil Supérieur des Salaires. Cependant, le salaire minimum encore moins l’application du salaire minimum ne semble pas faire partie des priorités de son gouvernement. Dans les diverses interventions du gouvernement et dans ses nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, ce volet paraît être moins important. Il privilégie d’autres actions ponctuelles telles que : Ti manman chérie, panier de solidarité, restaurant communautaire, kore-étudiant… Rappelons que le gouvernement avait organisé un colloque du 6 au 9 novembre de l’année dernière sur la lutte contre la pauvreté extrême en Haïti, les conditions infrahumaines des salariés. La question du salaire minimum ne faisait pas partie des engagements à prendre pour combattre ce fléau. L’AHE se réjouit de la mise en place du Conseil Supérieur des Salaires. Nous encourageons les membres du Conseil à considérer le salaire minimum comme l’un des instruments pour combattre la pauvreté en Haïti et d’aider à l’amélioration de la productivité de nos entreprises. Par conséquent, le Conseil doit travailler vers la détermination d’un salaire efficient. Pour mieux s’orienter, il doit inviter les experts à réaliser des études pour déterminer l’impact du salaire minimum sur les variables suivantes : le salaire moyen de l’entreprise, la réduction de la pauvreté, l’emploi, la productivité de l’entreprise, le pouvoir d’achat, la répartition des revenus et l’instabilité politique. Le 21 septembre 2013, l’économiste Dr Eddy LABOSSIERE, devant les membres du Conseil Supérieur des Salaires a fait valoir deux remarques tirées d’une enquête menée par l’AHE sur le salaire minimum. La première montre que le salaire minimum en Haïti ne contribue pas à réduire la pauvreté pour l’ensemble des familles haïtiennes, il améliore néanmoins la situation des ouvriers vivants seuls et des familles avec un seul enfant. La seconde remarque montre qu’un relèvement du salaire minimum induit une augmentation du salaire moyen dans les entreprises Haïtiennes. L’AHE suggère aux membres du Conseil Supérieur des salaires avant toute décision de fixer un salaire minimum de faire des études afin d’arriver à un salaire efficient, c’est-à-dire un salaire minimum capable de faire sortir de la pauvreté une grande partie des pauvres et en même temps assurer la productivité de nos entreprises. La méthodologie de révision du salaire minimum devrait s’appuyer sur environ une dizaine d’indicateurs mesurant l’impact des modifications proposées ainsi que leur conséquence sur l’activité économique, sociale, environnementale et politique. L’AHE propose aussi à la commission de regrouper ces indicateurs suivants trois axes : 1) Analyse de l’impact d’une modification du salaire minimum sur le pouvoir d’achat des salariés, sur la pauvreté et sur la participation en terme de contribution à la richesse nationale ; 2) Analyse de l’impact du salaire minimum proposé sur la compétitivité des entreprises et sur les coûts de la main d’œuvre ; 3) Analyse de l’impact du salaire minimum sur l’emploi. Si le Conseil Supérieur des Salaires tient compte de ces trois axes d’analyses d’impact proposées par l’AHE pour la modification du salaire minimum, il serait donc possible à moyen et long terme d’arriver à la détermination périodique d’un salaire efficient pour l’économie Haïtienne. II- Notes de conjoncture et Prévisions économiques Pour le mois d’octobre 2013, l’AHE a fait une analyse de conjoncture en se concentrant sur deux éléments essentiels : la perception de la situation économique du pays par les agents économiques, en particulier le chômage et la perception de l’inflation, son évolution. Un sondage a été réalisé par téléphone du 29 au 31 octobre 2013 auprès d'un échantillon de 102 personnes résidant dans la zone métropolitaine âgées de 18 ans et plus, constitué d'après la méthode des quotas. A- La perception de la situation économique du pays par les agents économiques. L’AHE en menant cette enquête, a voulu tester le niveau d’inquiétude de la population sur la performance de l’économie. La question posée était, sont-ils : tout à fait inquiet, plutôt inquiet, plutôt pas inquiet, pas du tout inquiet. La réponse à 60% indique un niveau d’inquiétude élevé sur les perspectives économiques du pays pour les prochains mois. inquiet, plutôt pas inquiet, pas du tout inquiet. La réponse à 60% indique un niveaud’inquiétude élevé sur les perspectives économiques du pays pour les prochains mois. Dans un contexte économique marqué par de nombreux soubresauts sur l’échiquier politique, un budget 2013-2014 qui n’a pas été voté pour une troisième année consécutive par le parlement, une grève qui a paralysé la douane pendant environ deux semaines et un taux de chômage relativement élevé, 60% des Haïtiens se montrent très inquiets pour l’économie de leur pays pour les mois à venir. Ce score témoigne d’un fort niveau de préoccupation, voire de crainte, au sein de la population. On notera, qu’environ un tiers (33%) se montre plutôt inquiet pour les mois à venir. Ils ne sont que 7% à exprimer un sentiment d’optimiste. B- La lutte contre le chômage reste en tête des attentes des riverains du grand Port-au-Prince, parmi les indicateurs suivants : 1-La lutte contre l’inflation 2- la lutte contre le chômage 3- la lutte contre la contrebande et les fraudes fiscales 4- lutte contre la corruption 5- le déficit budgétaire du gouvernement 6- le faible volume d’exportation d’Haïti 7- le volume de plus en plus élevé des importations venues de la République dominicaine. La lutte contre le chômage demeure en tête la priorité des Haïtiens en matière économique avec 65% des sondés. La lutte contre l’inflation, qui réduit le pouvoir d’achat des ménages arrive en deuxième position. La lutte contre la corruption arrive en troisième position devant les préoccupations du déficit budgétaire du gouvernement et de la lutte contre la contrebande et les fraudes fiscales. Et enfin le volume de plus en plus élevé des importations venues de la république voisine reste secondaire aux yeux des Haïtiens. C- La perception de l’inflation et de son évolution par les agents économiques. Les ménages à Port-au-Prince prévoient que les prix vont augmenter au cours des douze prochains mois. 80% des haïtiens interrogés estiment que les prix ont augmenté au cours des douze derniers mois, 10% des gens interviewés pensent que les prix sont restés identiques et 10% déclarent avoir perçu une diminution des prix. Le sentiment selon lequel cette inflation va se poursuivre au cours de l’année à venir (2013-2014), fait quasiment l’unanimité avec 95%. Il s’agit même d’une certitude pour la majorité des personnes interrogées. Comité provisoire AHE : 3605-3724/ 3724-6455/ ficauplab@yahoo.fr et elpidu@yahoo.com
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