Il nous semble que l’ « autocensure » et l’ « autocritique » ne font pas toujours bon ménage. C’est pourtant, à notre sens, une autocritique rigoureuse qui manque à la presse haïtienne pour confirmer sa pleine maturité. L’autocensure peut être vue comme une forme de mutisme ou de résignation des élites journalistiques engendrée par la crainte, l’intimidation ou tout simplement une affirmation de leur perte d’indépendance vis-à-vis des élites économiques et politiques. Ce qui empêche aux journalistes d’avoir un regard critique sur leur mode de fonctionnement, sur leurs pratiques professionnelles au quotidien.
Sur ce, l’éditorial de Pierre-Raymond Dumas paru le 13 octobre 2013 au journal Le Nouvelliste est plein de vérité. Des vérités qui devraient ouvrir la voie à un vrai débat sur le fonctionnement des journalistes et des médias de chez nous. Comme l’a signalé l’éditorialiste : « le principe de la libre circulation de l’information conduit les médias à les diffuser, parfois sans aucune rigueur ; cela se produit tous les jours dans le traitement des faits divers sans que nul n’y trouve à redire » (Autocensure, 13 octobre 2013, p.3). Il s’agit bien d’une évidence que nul ne peut ignorer. Néanmoins, ce qui nous préoccupe particulièrement dans le cadre de notre réflexion, c’est la confusion qui règne entre l’information et la communication dans les pratiques professionnelles en Haïti.
Aussi proche qu’elles puissent être, l’information et la communication sont loin d’être des concepts interchangeables. Elles obéissent à deux logiques totalement contradictoires. Si la première se préoccupe de la « vérité » ou la véracité des faits, c’est-à-dire de l’intérêt général, de l’ « impartialité » et de l’ « objectivité », la seconde cherche plutôt l’intérêt particulier, l’efficacité et la promotion par le biais des messages destinés à des publics biens spécifiques. Ainsi, cela implique-t-il forcément un engagement partisan du côté du communicateur ou des relationnistes de presse. Et cela ne rime pas avec l’information. Il est très difficile d’avoir un bon journal avec des journalistes limités à de simples fonctions de porte-parole ou de porte-plume des chargés de presse ou des responsables de communication.
En observant la réalité quotidienne des médias haïtiens, nous constatons un glissement effréné du travail journalistique vers la communication (politique, institutionnelle, publicitaire et autres). Ici, la communication est vue comme l’ensemble des messages adressés aux publics par des entreprises, des institutions et des pouvoirs du pays informant sur eux-mêmes ou sur leurs produits, etc. Aux yeux de certains observateurs, les deux termes sont inséparables. Toutefois, il s’agit bien, selon nous, d’une liaison incestueuse entre l’information et la communication que François de Muizon appelle « infocommunication ». En principe, ils ont tous les deux leur raison d’être, mais leurs buts sont très différents. Dans certains pays comme la France, la tendance la plus courante et la plus répandue est d’opposer le couple information-communication. C’est en effet la position adoptée par des journalistes qui se sentent souvent attaqués ou agressés par les professionnels des relations publiques et des relationnistes de presse voulant leur prescrire une partie de leur travail. Nous remarquons en Haïti, comme dans d’autres pays, que la montée de la communication (politique, publique, institutionnelle ou publicitaire) fait courir un grand risque au métier de journaliste.
Pour le besoin de la rédaction de notre prochain ouvrage spécifique aux pratiques des relations presses en Haïti, nous avons pu réaliser des entretiens avec des professionnels de la communication et du journalisme. Le constat est que les pratiques de la communication publique et institutionnelle gagnent de plus en plus de terrain dans le pays et beaucoup de journalistes ne se sont pas préparés à cette évolution. Ainsi, des institutions publiques et privées se sont-elles dotées de services de communication dont la mission est de produire des discours partiaux, flatteurs et apologiques à leur égard, ce qui est normal. Les professionnels de la communication ne font que leur travail. Ils sont à la fois juges et parties. Autrement dit, ils sont donc au service d’une institution alors que les journalistes sont censés être au service de la société tout entière. Ce qui est très dangereux pour l’avenir de leur profession, c’est que beaucoup de journalistes tendent à confondre leur fonction à celui des professionnels de la communication alors que leur travail devrait commencer là ou s’arrête la communication.
Cette situation devrait faire appel à un niveau de vigilance beaucoup plus élevé chez les journalistes afin de ne pas être considérés comme de simples caisses à résonance. Comme l’a si bien signalé Sauvageau, « les relationnistes ont une image à construire ou à entretenir, des intérêts à défendre, quelque chose à cacher » (Sauvageau 1991, p. 14). Il revient donc aux journalistes de retrouver ce qui est caché, de découvrir la vérité. Cela demande un niveau de professionnalisme très élevé et un travail d’enquête très approfondie, car si le reportage montre, l’enquête doit démontrer. Néanmoins, il nous semble que la notion d’enquête en tant que forme de journalisme élaboré est quasiment bannie des pratiques professionnelles des journalistes haïtiens. Ce manque à gagner est-il lié à un manque de moyens, à une paresse professionnelle ou une insuffisance de capacité intellectuelle ? A vous de juger. Comme pour corroborer Pierre Raymond Dumas : « Sur l'élucidation de maints sujets d'intérêt national et de certains dossiers litigieux, des enquêtes journalistiques, fouillées et objectives, auraient été plus instructives que le discours officiel ou les contre-attaques enflammées de l'opposition. Malheureusement, ce rôle d'aiguillon et de balancier échoit à l'autocensure! »
La presse n’est qu’une passerelle entre l’information et le public. Alors, les pouvoirs n’ont-ils pas intérêt à contrôler et utiliser ce pont pour détourner l’attention de la population sur les vrais problèmes du pays, à amener les journalistes à traiter ce qu’ils veulent ? Donc, c’est aux journalistes de jouer la carte de la prudence, de faire preuve de sérieux afin de mieux jouer leur rôle de « chien de garde ». Cela correspond bien à la « théorie » journalistique de la méfiance nécessaire vis-à-vis des sources d’information prônée par Sauvageau. Un journaliste digne de ce nom doit bien connaître le jeu des sources pour ne pas se laisser influencer par ses interlocuteurs. Une information n’a donc pas la même importance selon qu’elle est recueillie par le journaliste lui-même ou qu’elle lui est directement apportée par sa source. Ce que nous constatons dans le pays, c’est que la majeure partie des informations diffusées ne sont pas recherchées par les journalistes. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a au départ un travail de mise en forme des informations qui est fait par les services de communication. Et ces messages sont validés par la hiérarchie. Les chargés de communication ne soumettent aux médias que ce qu’ils souhaitent voir publier, c’est-à-dire tout ce qui peut contribuer à projeter une image positive de l’institution ou de l’entreprise.
Les présentateurs de la majorité des émissions dites de « débats politiques » et d’éditions de nouvelles très écoutées du pays ne sont que des intermédiaires pour du publi-rédactionnel. Ils se contentent trop souvent de la réception passive des données, sans aller les chercher, les vérifier, les confronter à d’autres sources. Beaucoup de reportages s’apparentent à la publicité détournée. Le plus souvent, les notes et les communiqués de presse se lisent au micro de façon intégrale comme ils arrivent à la salle des nouvelles. C’est ce qu’ils appellent, dans les émissions de débats, la semaine ou en week-end, la « mise en contexte » pour introduire l’émission. Aucun traitement préalable, aucune vérification de l’authenticité des sources. Tout se passe comme une lettre à la poste. C’est, à notre sens, une légèreté, ou un manque de professionnalisme et de rigueur assez grave qu'il faut corriger.
Sinon, ceux qui ont intérêt à le faire peuvent facilement influencer la production de l’information au niveau des salles des nouvelles jusqu’à placer les journalistes dans un état de dépendance la plus totale. Il est aussi ennuyant de remarquer dans une édition de nouvelle que la présentatrice vedette s’amuse à traduire directement au micro, du français au créole, de longs communiqués de presse ou des dépêches d’agence étrangères. On sent la peine qu’elle se donne en faisant cette grande gymnastique. En réalité, un journaliste identifie l’information suivant trois paramètres : sa nouveauté, son utilité et sa résonance. L’information journalistique devient alors une mise en scène et une mise en sens d’un événement ou des données recueillies auprès des sources.
Les choses bougent à travers le monde y compris en Haïti. Il est grand temps pour nous les journalistes de revoir notre méthode de travail. En se faisant écho des informations officielles des gouvernements, des accusations et des ripostes démesurées des opposants ou autres, sans contre-vérification ou une enquête en profondeur, le journaliste perd totalement son sens critique. Il ne fait, dans ce cas, que renoncer à sa noble mission de « service public », à son rôle de « chien de garde », à sa fonction consistant à définir l’information, de discerner ou de trier les bon grains de l’ivraie. C’est qu’il s’abandonne à ce qu’il devrait contrôler et laisse le champ libre aux propagandistes, aux apprentis dictateurs. Le risque devient encore plus grand quand on se trouve en face d’un pouvoir qui confond le plus souvent la communication publique et la communication politique ou électorale. Nous disons d’emblée que la communication est le premier des pouvoirs pour ceux qui savent en faire usage avec intelligence. La presse haïtienne a grand besoin de se regarder dans un miroir et se laisser observer de l’extérieur afin de ne pas être totalement colonisée par la communication. Et ce sera pour le bien-être du journaliste et l’épanouissement de notre démocratie naissante. Rappelons-le : l’autocensure et l’autocritique ne riment pas.
Par Wisnique PANIER
Master 2 R : Sciences de l’Information et de la Communication/parcours Médias
Master 2 Pro : Droit public/Droit International des Droits de l’Homme
E-mail : panicky2004@yahoo.fr
Le règne de la confusion dans les pratiques journalistiques en Haïti
Il nous semble que l’ « autocensure » et l’ « autocritique » ne font pas toujours bon ménage.