Problématique du système de la santé mentale en Haïti

Publié le 2013-10-18 | lenouvelliste.com

La maladie mentale influe sur la qualité des personnes atteintes. En effet, celles-ci sont souvent marginalisées et traitées de manière différente sur des critères inégalitaires et demeurent souvent victimes de mauvais traitements physiques, sexuels et psychologiques.En outre, la maladie mentale entraîne des impacts négatifs sur la famille. Celle-ci peut se trouver stigmatisée par certains membres de la société et s'appauvrir par les dépenses liées à la maladie des siens. Qui plus est, la maladie mentale a un impact négatif sur les communautés. Celles-ci sont obligées de consacrer une partie de leurs budgets à la santé y compris la santé mentale. Ces coûts effectués pour le système de santé diminuent le trésor de l'État. Par ailleurs, cette maladie qui touche beaucoup de personnes dans la communauté crée une baisse de la productivité et les problèmes associés. Pour pallier ces problèmes, beaucoup de pays comme le Canada, la France se sont dotés d'un solide système de santé mentale. Alors, qu'en est-il pour Haïti ? À quel problème se trouve confronté le système national de santé mentale ? Le but de cet écrit est de présenter la problématique de santé mentale en Haïti. Ainsi, les lignes suivantes décriront d'abord l'état de la santé mentale et présenteront ensuite un profil de l'organisation des services de santé et de santé mentale. Il est à souligner que ce travail s'inspire de la littérature existante sur le domaine. On peut citer à titre d'exemple les travaux de Lecompte et de Raphaël, et le rapport de IESM-OMS publié en 2011 sur le système de santé mentale en Haïti. L'état de la santé mentale Le système de santé mentale en Haïti reste alarmant.La population ayant un problème de santé mentale se fait de plus en plus sentir. En 2001, 13 % de citoyens présentent une forte détresse psychologique. En 1997, l'hôpital Défilée de Beudet a desservi 2 088 patients en clinique externe et 8 747 hospitalisés dont 43 % de femmes souffrant de schizophrénie, de la psychose maniaco-dépressive, de psychose ou d'épilepsie. Qui plus est,le nombre de personnes souffrant d'un problème de santé mentale semble augmenter après le séisme du 12 janvier 2010 : 20 000 personnes ont été suivies pour un problème de santé mentale selon l'ex-ministre du MSPP, docteur Alex Larsen (Tiré sur : http://www.lematinhaiti.com/contenu.php?idtexte=26796), et nombreux sont les personnes atteintes d'un trouble mental en errance dans la capitale du pays. Par ailleurs, les adolescents constituent une catégorie largement touchée par la problématique de santé mentale. Beaucoup d'entre eux souffrent de trouble de l'apprentissage et présentent des états dépressifs. La majorité des jeunes demeurent des consommateurs d'alcool et de drogue. À titre d'exemple, 33,3% des jeunes filles âgées de moins de 13 ans ont consommé de la marijuana contre 3.3% de leurs homologues masculins.Pourtant, les jeunes ne reçoivent aucun service lié à leurs âges. Profil de l'organisation des services de santé et de santé mentale En plus, le secteur de la santé mentale en Haïti se trouve confronté à une pénurie de services. Autrement dit, Haïti ne connaît pas une couverture nationale de services en santé mentale. Aucun service en santé mentale n'est offert jusqu'à présent dans les unités communales de santé. Les deux seuls hôpitaux existants se trouvent dans un état de délabrement et connaissent un fonctionnement au rabais par manque de moyens logistiques et de ressources humaines. Qui plus est, beaucoup de particuliers ne peuvent pas accéder aux services de santé offerts dans le secteur privé à cause de leurs coûts trop élevés. En conséquence, l'accès au soin de santé reste extrêmement difficile pour la majorité de la population ; et pour compenser l'absence de services, 80 % des Haïtiens ont recouru à la médecine traditionnelle, conjointement ou non à la médecine dite scientifique. En outre, il faut mentionner le nombre insuffisant de professionnels en santé mentale. En effet, Haïti compterait 23 psychiatres, dont la moitié est âgée de 70 ans et plus, 10 infirmières spécialisées en psychiatrie et un nombre très réduit (moins de 50) de psychologues, de travailleurs sociaux et d'ergothérapeutes. En plus, les psychiatres se concentrent à Port-au-Prince et ses environs, ce qui compromet le traitement des habitants des régions rurales. Au problème de manque de professionnels, s'ajoute la question de faux professionnels de la santé mentale. Ils se présentent souvent comme de vrais psychiatres, prêtres ou pasteurs. Ces faux « psychiatres » font croire aux malades qu'ils sont frappés par de mauvais esprits et prétendent capables de les chasser. Cette« chasse aux esprits »permet à ces faux professionnels de s'enrichir au détriment des personnes ayant un problème de santé mentale. Il faut ajouter que souvent cette « chasse aux esprits » s'effectue au moyen de d'atrocités : Jeanne Philippe a rapporté qu'une jeune fille est brûlée aux deux fesses par les « chasseurs d'esprits ». La faiblesse de l'État et son désintérêt manifeste pour la question relative à la santé mentale représentent une autre caractéristique du système de soins en santé mentale en Haïti. La santé mentale n'est pas une priorité de l'État. En effet, l'argent alloué par l'Etat au secteur reste très négligeable. GRAHN(2010) rapporte qu'un pour cent du budget national est alloué à la santé mentale. Lecomte et Raphaël présument aussi que les dépenses en santé sont inférieures à 1% du produit intérieur brut. Le non-respect des droits humains dans les hôpitaux psychiatriques représente une autre catégorie de problème relatif au système de santé mentale en Haïti. La première république noire est l'un des pays signataires de la Convention internationale relative aux droits de l'homme. Pourtant, les droits des usagers ne sont pas respectés dans les hôpitaux psychiatriques en Haïti. Qui pis est, aucune mesure n'est prise jusqu'à présent en vue de garantir le respect des droits des usagers, car aucune inspection n'est effectuée dans les centres et hôpitaux ; et la législation en matière de santé mentale est quasiment inexistante. Enfin, Haïti s'inscrit dans une culture mixte et concurrente qui influe négativement la santé mentale. En effet, Haïti est caractérisée par le biculturalisme: la culture occidentale et la culture créole haïtienne s'affrontent et influent la représentation de la maladie mentale ainsi que son traitement. Si la culture occidentale voit dans la maladie une « perturbation de la fonction d'un organe ou d'un système », la culture créole véhicule une conception magico-religieuse de la maladie mentale. Si selon la culture occidentale le traitement exige l'intervention d'un professionnel de la santé mentale, dans la culture créole, la guérison peut être obtenue en invoquant un ou des lwa ou grâce à l'intervention d'un prêtre vaudou. En conséquence, la pratique de la médecine occidentale se heurte souvent aux croyances vaudoues. Par exemple, Dr Jeanne Philippe a été obligée de dire à un patient d'aller chez son hougan, puisque ce dernier tenait beaucoup au vaudou. Elle a aussi signalé que les prêtres vaudous considèrent les psychiatres comme des rivaux. Bref, nous avons un système de santé mentale malade qui a bénéficié des mêmes traitements accordés aux malades mentaux : négligence, ostracisme ; sans oublier les nombreux efforts conjugués par les autorités étatiques pour le réformer. Cet état de fait nous pousse à poser les questions suivantes : quelle politique adopter en matière de santé mentale ? Comment intégrer les cultures occidentale et créole haïtienne dans une seule et même politique de santé mentale ? Quel programme appliquer afin de maintenir et/ou rétablir la santé mentale de la population ?
Pierre Roldy Maurice, Psychologue, Spécialiste en santé mentale Spécialiste en Protection de l'enfance psymaurice@yahoo.fr
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