Le massacre de 1937

Publié le 2013-10-09 | lenouvelliste.com

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Haïti et sa voisine, la République dominicaine, vivaient en bonne intelligence, leurs relations semblaient même assez cordiales au moment où survint le massacre du 2 octobre 1937. Beaucoup d'Haïtiens ne cachaient pas leur admiration enthousiaste pour le dictateur dominicain, on prétendait souvent que ce dernier était lui-même d'origine haïtienne, qu'il venait de la région du Trou-du-Nord où il aurait passé une partie de sa jeunesse et aurait encore de la parenté. Les rencontres entre les chefs d'État des deux pays s'étaient multipliées depuis 1933, et les accords qu'ils avaient signés sur la question des frontières pouvaient être considérés comme un succès diplomatique exceptionnel. Pour un observateur plus attentif, cependant, la situation était beaucoup moins rose qu'elle pouvait le paraître. Depuis les débuts de la grande dépression, le prix du sucre avait flanché sur les marchés internationaux et les travailleurs haïtiens n'étaient plus tellement les bienvenus dans les plantations cubaines ou dominicaines. Le dictateur cubain Machado avait fait organiser de véritables rafles de travailleurs saisonniers haïtiens jugés désormais indésirables et qu'il avait retournés par centaines dans leur pays. De son côté, Trujillo regardait avec inquiétude ce qu'il appelait l'haïtianisation progressive de sa région frontalière où s'introduisaient des hordes de paysans haïtiens qu'il accusait de n'être rien d'autre que des maraudeurs, des voleurs de boeufs. Depuis longtemps, les petits commerçants dominicains se prétendaient lésés par l'intense contrebande de produits manufacturés d'origine française et de denrées vivrières qui se pratiquait sur la frontière entre les deux pays. Ces idées étaient reprises par d'influents intellectuels dominicains qui s'en prenaient régulièrement à la mollesse de leurs dirigeants politiques et proposaient rien de moins que la désafricanisation des régions frontalières. Selon la propagande officielle du gouvernement de Trujillo, la République dominicaine subissait l'invasion silencieuse de la paysannerie haïtienne. Cette masse pauvre et illettrée s'était introduite en si grand nombre dans le pays que dans certains quartiers de Monte Cristi, par exemple, on n'entendait plus guère parler que le créole, pendant qu'à des kilomètres à l'intérieur des terres dominicaines, on retrouvait en libre circulation la monnaie haïtienne, on rencontrait encore des paysans haïtiens, très reconnaissables à leur accent et à la couleur de leur peau. La présence haïtienne paraissait suffisamment envahissante dans des villes dominicaines éloignées de la frontière, pour que les nationalistes dominicains donnent libre cours à leur passion raciale et expriment leurs plus vives inquiétudes quant à la souveraineté de leur territoire. Un mois avant le massacre, la presse dominicaine relatait fréquemment les graves incidents provoqués, selon elle, par les incursions de maraudeurs haïtiens sur la frontière. Elle rapporta même que, dans les environs de Banica, un nombre indéterminé de voleurs haïtiens avaient été surpris, capturés et exécutés. Le samedi 2 octobre 1937, le président Raphael Leonidas Trujillo y Molina, en tournée officielle dans la petite ville frontalière de Dajabon, déclarait dans une harangue enflammée prononcée devant la foule venue l'accueillir: «Aux Dominicains qui se plaignent des déprédations de la part des Haïtiens qui vivent parmi eux, je réponds: nous régleront cette affaire! D'ailleurs, nous avons déjà commencé! Environ trois cents Haïtiens ont été tués à Banica. Et nous devons continuer à résoudre ce problème.» Ce sont donc en des termes passablement provocateurs que Trujillo annonçait ses intentions, approuvait publiquement la "corte", ordonnait le massacre des Haïtiens. Dans la nuit même du 2 octobre 1937, commença dans la région de Dajabon un massacre d'Haïtiens qui dura jusqu'au matin du surlendemain. Pour tuer les Haïtiens, les soldats dominicains reçurent l'ordre formel de Trujillo de ne les assassiner qu'à l'arme blanche. Les meurtriers utiliseront donc des haches, des poignards, des baïonnettes mais surtout des machettes, afin de tromper l'opinion et les éventuels enquêteurs étrangers, en faisant croire qu'il s'agissait d'une tuerie spontanément organisée par des paysans dominicains en révolte contre les voleurs de boeufs haïtiens dont ils n'auraient que trop longtemps toléré les actes de banditisme. Personne ne fut épargné. Avec une méchanceté démoniaque, les soldats égorgèrent indistinctement les hommes, les femmes et les enfants haïtiens qu'ils rencontraient sur leur chemin. Ces assassinats massifs s'étendirent dans toute la région nord de la frontière, on tua les Haïtiens à Santa Cerro, à Banica, à Dajabon, à Guagual, à Monte Cristi, à Las Vegas, à Sabaneta, et ainsi simultanément dans une soixantaine de localités dominicaines, au point que le ministre plénipotentiaire d'Haïti à Washington, M. Élie Lescot, pourra affirmer ne pas douter que ces massacres «furent préparés et sciemment exécutés» par les autorités dominicaines. Bien que l'évaluation du nombre exact des victimes de ce carnage soit bien difficile à établir, les observateurs les plus crédibles s'accordent habituellement autour du chiffre de vingt mille morts qui leur semble assez juste et nullement exagéré. Dès le lendemain, les rescapés de la tuerie affluaient dans une épouvante affolée du côté haïtien de la frontière. Une fois mis au courant de l'hécatombe, l'évêque du Cap, Mgr Jean-Marie Jan, se faisait conduire à toute allure sur la frontière, afin de donner, de la rive haïtienne de la rivière du Massacre, la bénédiction aux morts et l'extrême-onction aux agonisants. Quelques jours plus tard arrivait à Port-au-Prince le rapport du consul haïtien à Dajabon, M. Arnold Fabre, qui accabla de consternation l'administration haïtienne. Le président chargea aussitôt le ministre Charles Féquière de l'enquête sur la situation dans la région frontalière. Au retour du ministre, Vincent se rendait abasourdi sur la frontière par où arrivaient encore des hordes de fuyards terrifiés cherchant asile en territoire haïtien. Chaque réfugié avait d'épouvantables scènes de boucherie et d'horreur à raconter que reprenaient les journaux haïtiens et les grandes agences de presse internationale. Ils révélaient comment les milliers de cadavres des victimes pourrissaient dans des charniers infects et comment, pour se débarrasser des corps, les soldats dominicains les faisaient brûler ou les empilaient dans des embarcations de pêche avant d'aller les jeter au large. Ils disaient aussi que pour distinguer les Haïtiens des Dominicains, les massacreurs les mettaient en demeure de répéter sans accent le mot cotorrito, ou encore leur montraient une branche de persil, perejil, un mot contenant la lettre j, la jota, particulièrement difficile à prononcer pour les étrangers. Beaucoup de ces rescapés n'avaient eu la vie sauve que grâce à l'entraide et au courage de leurs amis dominicains, de simples citoyens qui, disaient-ils, affrontant tous les risques, les avaient fraternellement protégés, cachés et aidés à fuir. On apprendra par la suite comment la direction des grandes compagnies sucrières dominicaines avaient refusé de livrer les braceros haïtiens aux éléments provocateurs lesquels, armés de piques et de machettes, les réclamaient à l'entrée de leurs usines. Le massacre des Haïtiens mit le pays tout entier en état de choc. L'opinion haïtienne répondit avec la plus extrême indignation à l'annonce de ces exterminations, donnant libre cours à sa colère et à son chagrin. Pendant que les ligues charitables organisent des quêtes dans les églises et font circuler des listes de souscription en faveur des survivants, la jeunesse réclamait une riposte virile afin de sauver l'honneur national qui venait d'être bafoué par le dictateur dominicain. Les étudiants décrètent une grève patriotique et vont aussitôt manifester devant le palais national où un président Vincent très ouvert au dialogue vient les haranguer avec conviction et spontanéité. Vincent leur avoue qu'à leur âge et à leur place, il aurait réagi exactement de la même manière, c'est-à-dire avec cette fougue et cette pugnacité si caractéristiques de la jeunesse toujours prête à se sacrifier pour défendre la patrie menacée, mais maintenant qu'il portait ses lourdes responsabilités d'homme d'État, il lui fallait manoeuvrer de façon réfléchie, agir de manière réaliste et pragmatique. Haïti, leur dit-il, n'avait pas les moyens humains, matériels et financiers ni son armée les capacités opérationnelles pour soutenir une guerre contre les Dominicains. Les trois mille soldats haïtiens, leur confia-t-il, ne disposaient que de deux heures de munitions et en pareille occurrence, ce serait de la pure folie que de les envoyer affronter au combat l'une des plus fortes armées du continent américain. Le 15 octobre, le ministre plénipotentiaire d'Haïti à Ciudad Trujillo, Evremont Carrié et le ministre d'État dominicain des Relations extérieures, Joaquin Balaguer, signaient un accord pour «éviter que quelques incidents qui ont eu lieu à la frontière nord entre Haïtiens et Dominicains ne produisent des commentaires exagérés et contraires à l'harmonie et à la cordialité qu'aussi bien l'honorable président Trujillo que l'honorable président Vincent se sont évertués à créer et à intensifier, inspiré par la commune destinée, dans la paix et la prospérité, des deux peuples frères, etc. etc.» Toute la presse dominicaine publia triomphalement le texte de cette entente qui représentait un succès diplomatique indéniable pour Trujillo. Le dictateur semblait narguer publiquement son collègue haïtien dont il rejetait les propositions de compromis et auprès duquel il s'engageait à ordonner l'enquête la plus minutieuse comme la plus impartiale afin d'appréhender les coupables, de les faire juger selon les principes du droit public et d'appliquer contre eux les plus sévères sanctions possible. Un mois après l'accord du 15 octobre cependant, le New York Tribune publiait une série de reportages sur la tragédie sanglante vécue par les paysans haïtiens sur la frontière dominicaine. La grande presse sortit alors de son indifférence et reprit cette nouvelle à sensation qui souleva bientôt un tollé de réprobation horrifiée de la part de l'opinion publique américaine. Le président du comité des Affaires étrangères du Sénat américain, le sénateur Hamilton Fish, condamna sévèrement ces horreurs et exigea du Département d'État la rupture immédiate des relations diplomatiques avec le gouvernement dominicain. Sur ces entrefaites, Vincent expédiait une lettre un peu moins conciliante à Trujillo pour se plaindre des lenteurs de cette investigation unilatérale qui n'aboutissait à rien, et à laquelle il désirait maintenant associer des délégués de Cuba et du Mexique. Le dictateur dominicain repoussa avec dédain l'offre de ces nations amies et réitéra la promesse solennelle faite à son «grand ami» Vincent, de conduire l'enquête, comme promis, avec un haut esprit de moralité et de justice. Au moyen d'artifices juridiques plutôt malhonnêtes, Trujillo persistera ainsi à tergiverser de la façon la plus exaspérante, avant que Vincent, de guerre lasse, ne se résigne à mettre en mouvement les procédures de plainte auprès des instances interaméricaines afin de régler le différend diplomatique qui l'opposait à son voisin dominicain. Les envoyés haïtiens et dominicains discutaient chaudement d'un règlement à Washington, lorsque, grâce aux bons offices du nonce apostolique délégué à Port-au-Prince et à Santo Domingo, Mgr Maurilio Silvani, les deux capitales annoncèrent qu'elles étaient parvenues à un arrangement à l'amiable. Selon cet accord qui sera signé à Port-au-Prince le 26 février 1938, Trujillo s'engageait à verser sept cent cinquante mille dollars au gouvernement haïtien, lequel donnait l'assurance que la somme serait employée au mieux des intérêts des victimes. La première tranche de deux cent cinquante mille dollars servit en effet à construire des colonies agricoles à Osmond, à Grand-Bassin, à Saltadère, à Biliguy et au Morne-des-Commissaires, où furent relogées quelques-unes des familles rescapées. Trujillo devait payer le solde de cinq cent mille dollars par tranches de cent mille, payable à la fin du mois de janvier de chaque année, jusqu'à l'apurement totale de la dette. En février 1939 cependant, Trujillo obtenait de la part des officiels haïtiens un rabais de deux cent vingt-cinq mille dollars après qu'il leur eut avancé par anticipation un peu plus de la moitié du solde, soit la somme de deux cent soixante-quinze mille dollars. La question des dédommagements resta au coeur des débats politiques et l'opinion haïtienne, scandalisée par cette attitude d'abdication jugée bien trop complaisante et par ce qu'elle qualifiait de vente au rabais du sang des malheureux paysans, réclama qu'on lui fournisse des explications. Le gouvernement s'empressa d'évoquer la grave crise financière qu'il traversait pour se justifier dans l'affaire, mais les citoyens indignés demeurèrent convaincus que les hauts fonctionnaires haïtiens avaient été stipendiés par Trujillo, lequel les avait probablement corrompus avec un argent qu'ils se seraient mesquinement empressés de partager. Vincent ne devait jamais se remettre du massacre de 1937 et encore moins de son épilogue honteux qui éclaboussait son gouvernement d'une flétrissure infamante. coindelhistoire@hotmail.com Le 5e tome du Coin de l'histoire vient de paraître et est en vente dans toutes les bonnes librairies.
Charles Dupuy
Auteur


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