Une modernité traditionnelle ou une préservation de la mauvaise tradition dans la modernité mal cousue ! Il ne s'agit pas là d'un banal oxymore. C'est une caractéristique de notre système scolaire actuel pris entre l'enclume qu'est la mouvance du temps et le marteau que sont notre refus du changement, notre instinct de conservation, notre résistance à l'innovation. Arrimage du bricolage et du saupoudrage ! Risque non calculé au regard de la vitesse du monde et qui nous inscrit dans une logique atemporelle suicidaire. Voyons. Le nouvel environnement (physique, socioéconomique, culturel et politique) dans lequel nous nous retrouvons à partir de la chute de la maison des Duvalier et qui nous place dans une autre dynamique aurait dû, entre autres changements à apporter au système scolaire, nous amener à repenser notre mode d'aménagement des temps et des activités scolaires. Lucien Lefèbvre parle d'anachronisme psychologique pour qualifier la tendance identifiée chez certaines personnes à analyser les faits du passé avec des yeux du présent. Mais que dire des gens de certaines sociétés comme la nôtre qui regardent le présent non dans le présent, mais avec des yeux du passé? non pour donner sens au passé et construire l'autre composante du temps qu'est le futur mais sous un angle passéiste. Comme si le temps pouvait prendre en compte les complaintes de Lamartine (Ô temps, arrête ton vol) ! Comme si l'expérience du temps n'est pas irréversible ! Comme si le temps suppose permanence et non changement ! Comme si la simultanéité existe, à elle seule, sans la succession ! Comme si tout, dans l'analyse des événements, des faits, des phénomènes ne peut se faire que dans une perspective synchronique et qu'il n'est pas question de les envisager dans une perspective diachronique ! Ainsi, on se ferme les yeux pour ne pas voir que la décroissance qualitative de l'école haïtienne est, en grande partie, la résultante de l'incapacité des acteurs du système scolaire à s'approprier de l'évolution du temps, à comprendre que hier n'est pas aujourd'hui. Et à intérioriser que, plus qu'un droit, nous avons le devoir d'être inventifs et de changer la donne quand le temps nous l'exige.
A un moment où des débats autour des rythmes scolaires se poursuivent, il est tout à fait approprié d'explorer plusieurs champs du savoir pour éviter que des élucubrations ne prennent le dessus sur des éléments scientifiques et statistiques, susceptibles de nous aider à sortir de la gueule du lion. Discuter de l'aménagement des temps et des activités de l'apprenant, c'est reconnaître d'abord qu'il s'agit d'un problème pluridimensionnel où un ensemble de facteurs se croisent dont l'emploi du temps au cours de la journée d'école, l'organisation de la semaine scolaire, l'organisation de l'année scolaire et la place des vacances ainsi que le rythme de vie des parents qui travaillent (pourquoi pas ?)... Et c'est aussi regarder ce que nous disent la chronobiologie et la chronopsychologie appliquées à l'éducation.
1. Précisions conceptuelles
La remarque qui semble s'imposer au premier abord est la suivante : les deux champs du savoir (chronobiologie et chronopsychologie) auxquels nous faisons appel pour appréhender le problème que nous essayons de traiter, tant soit peu à travers ce texte contiennent le préfixe chronos, donc se réfèrent au temps. Autant se demander : qu'est-ce que, donc, le temps ? Et comme il s'agit de problèmes d'apprentissage, l'autre question pourrait être : qu'est-ce que le temps d'apprentissage (sans qu'on ait besoin d'y ajouter « officiel » ou réel) ?
1.1. Du temps en règle générale au temps d'apprentissage
Imaginer et conceptualiser le temps ? Difficile. Il est plus facile de noter qu'il existe une multiplicité de temps : le temps naturel qui rythme la nature (les saisons, le jour et la nuit), le temps personnel propre à chacun, le temps conventionnel créé par l'être humain (le calendrier, l'heure), le temps social servant à rythmer la vie collective, le temps historique permettant de distinguer le passé du présent... Il est plus facile de noter qu'on parle du temps sous deux aspects : (i) l'aspect cyclique : cycle des jours, des saisons, de la vie..., (ii) l'aspect linéaire : évolution, transformation irréversible, passage de la naissance à la mort. Il est plus facile de noter que les psychologues de l'éducation, piagétiens ou non, estiment que la préhension de plus en plus élaborée du temps et de l'espace chez les enfants de 5-7 ans pour arriver à la décentration par rapport à leur « moi » est une nécessité. Il est plus facile de constater que la construction du concept de temps se fait avec le temps : le temps subjectif ou temps vécu, le temps repéré ou temps perçu, le temps explicite ou temps conçu. Ce qui peut nous permettre de faire plus facilement le saut vers le temps d'apprentissage.
La notion de temps d'apprentissage remonte aux résultats rapportés par les chercheurs au cours des années 60-70 du Beginning Teacher Evaluation Study, nous dit Renald Legendre. Ces résultats, selon lui, amenèrent ces chercheurs à identifier le temps d'apprentissage comme l'une des variables du processus d'enseignement-apprentissage responsable des gains d'apprentissage réalisés par un élève. Plus un élève accumule du temps d'apprentissage, plus on peut affirmer qu'il a fait des gains en apprentissage. Il s'agit, selon Légendre, du temps écoulé depuis la présentation des objectifs et du matériel didactique jusqu'à l'atteinte satisfaisante de ces objectifs par le sujet dans une situation pédagogique. Pour lui, les composantes du temps d'apprentissage comprennent : les situations préparatoires à l'apprentissage ; les activités d'apprentissage offertes au groupe-classe ; l'engagement cognitif, socioaffectif et psychomoteur de l'élève.
1.2. Rythmes biologiques et rythmes scolaires
Quel est l'apport de la chronobiologie (qui étudie la structure temporelle des organismes caractérisée par les rythmes biologiques) et de la chronopsychologie (qui étudie les variations des niveaux de performance et de vigilance) aux sciences de l'éducation ? Répondre à cette question nécessite qu'on fasse d'abord une certaine mise au point autour de bien d'éléments et de certains concepts clés relatifs à ces jeunes sciences. Ce n'est pas superflu de rappeler qu'un rythme biologique correspond à une variation périodique, donc prévisible dans le temps, d'un phénomène biologique. Ce n'est pas contre-indiqué de faire remarquer que certains de nos rythmes biologiques régissent nos processus physiologiques et psychologiques, les rendant, par exemple, plus actifs le jour que la nuit. Ce n'est pas rébarbatif de signaler que certains de nos rythmes biologiques sont dits circadiens (exemple : l'alternance veille-sommeil), d'autres plus rapides sont dits ultradiens (exemple : les rythmes alimentaires, les rythmes respiratoires) les moins rapides sont des rythmes infradiens (exemple : le cycle menstruel chez une femme). Les spécialistes affirment qu'un rythme biologique est caractérisé par quatre paramètres : la période (durée d'un cycle complet de la variation), l'acrophase (temps estimé pour atteindre le sommet de la variation par rapport au début d'un cycle), l'amplitude (variabilité totale pour une période), le niveau moyen (moyenne ajustée pour un rythme biologique de période donnée) appelé en anglais MESOR (Midline Estimating Statistic of Rhythms).
Deux axes principaux intéressent les recherches en chronobiologie de l'apprenant : l'étude du rythme veille-sommeil et les fluctuations périodiques de certaines variables comportementales et physiologiques. Ces recherches reconnaissent que la durée et la qualité du sommeil nocturne et diurne conditionnent l'adaptation des comportements à la situation scolaire et, par voie de conséquence, le niveau de vigilance et les performances intellectuelles (Nesca et Koulack, 1994 ; Dotto, 1996 ; Billon-Descarpentries, 1997 ; Randazzo et coll., 1998 ; Batejat et coll., 1999). Quant aux recherches en chronopsychologie scolaire, elles portent généralement sur la rythmicité journalière et rarement sur la semaine. Elles traitent des fluctuations journalières et hebdomadaires de l'activité intellectuelle. Elles s'intéressent aux synchroniseurs, à la famille et à l'école. Elles établissent des corrélations entre l'âge et la durée du travail, entre l'âge et la nature des tâches confiées aux apprenants...
2. L'aménagement du temps scolaire en Haïti au regard des prodigieuses victoires de la chronobiologie et de la chronopsychologie en éducation.
L'école haïtienne ne vit certes pas, avec la même acuité, certains problèmes auxquels sont confrontées les sociétés postindustrielles dont la sur¬con¬som¬ma¬tion de jeux vidéos et de télé, entraînant chez les apprenants des problèmes de sommeil. Mais il est clair que certains enfants et jeunes d'ici sont, à l'évidence, les grandes victimes d'un malaise social qui, par ailleurs, génère chez eux une grande irri¬ta¬bi¬lité, des phénomènes de violence et des situations d'apathie. Faut-il rappeler que des études concordantes ont montré que l'attention des apprenants est fonction également des moments de la journée ? Elle progresse ou régresse, selon le cas. Déjà que le problème d'aménagement du territoire, dans les grandes villes d'Haïti, explique que certains parents habitent très loin de l'établissement fréquenté par leurs enfants... Ces derniers sont contraints de se réveiller tôt le matin (et rentrent très tard à la maison). Alors ! La chronobiologie nous apprend que l'enfant non respecté dans son rythme de développement peut devenir inhibé, manifester des troubles de l'attention, une instabilité psychomotrice, des troubles instrumentaux, des difficultés d'apprentissage scolaire.
Qui, intervenant dans l'aménagement des temps scolaires, ici, est intéressé à analyser la situation des enfants apparaissant, pendant les temps scolaires, avec des déficits cumulés des temps de sommeil ? Qui, discutant de la planification du temps scolaire annuel, juge nécessaire de déterminer des indicateurs capables de mesurer le niveau d'attention ou de motivation des élèves à différentes tranches de la journée scolaire et chercher à comprendre les relations entre l'aménagement des temps scolaires et la performance des élèves? Ne pourrait-il pas exister des relations entre un mauvais aménagement du temps scolaire et les comportements de certains enfants à des moments de la journée scolaire, de l'année scolaire ? Qui, ici, pense, dans l'aménagement du temps scolaire, comme on le fait ailleurs, aux enfants en insécurité affective ?
Il a été établi que les fluctuations journalières de la vigilance et des performances intellectuelles se manifestent tant au plan quantitatif (variation des scores bruts aux tests) qu'au plan qualitatif (variations dans les stratégies de traitement de l'info). Il s'agit là de questions auxquelles s'intéresse la chronobiologie appliquée au milieu scolaire. Il est dangereux de vouloir déterminer - aujourd'hui et sans prendre en compte les prodigieuses victoires de la chronobiologie et de la chronopsychologie - le volume d'enseignement annuel, le nombre de congés, la durée minimale et maximale des petites vacances, les répartitions horaires par groupe de disciplines, le nombre hebdomadaire de jours de classe, le volume d'heures d'enseignement dans la semaine...
Rythmes scolaires et rythmes biologiques, on n'en parle pas, de manière isolée, à moins que l'école ait le projet d'être un élément de désynchronisation (état où deux variables rythmiques ou plus, antérieurement synchronisées, cessent de présenter les mêmes relations de fréquence et/ou d'acrophase) chez les élèves. On sait tout au moins aujourd'hui que la désynchronisation, qu'elle soit externe ou interne, s'accompagne d'un ensemble de signes atypiques tels que fatigue, mauvaise qualité du sommeil, mauvaise humeur, troubles de l'appétit... Plus qu'hier, on comprend mieux aujourd'hui qu'il y a des moments favorables à l'apprentissage, d'autres non. On sait aujourd'hui que les activités conseillées en début de matinée sont celles ayant rapport à l'éveil. Les activités techniques et stratégiques, exigeant plus d'attention de la part des élèves, sont réservées au milieu de la matinée, considéré comme le moment des meilleures performances psychomotrices et cognitives, le moment de la sollicitation de la mémoire à court terme. Bref, les recherches actuelles en éducation conseillent de tenir compte de la rythmicité de la vigilance pour organiser la journée scolaire en matière de planification journalière des emplois du temps. Savoir quels sont les moments favorables à des apprentissages nouveaux et identifier, à l'inverse, ceux les moins favorables à des activités d'entretien des connaissances ou à caractère plus ludique et artistique est déterminant.
Les études menées en chronobiologie et en chronopsychologie scolaires sont à prendre en compte, autant dans les planifications journalières, hebdomadaires qu'annuelles. Ces études montrent que l'activité intellectuelle des élèves fluctue au cours de la journée et aussi au cours de la semaine (Montagner, 1983,1984 ; Montagner et Testu, 1996 ; Testu, 2000) tout en faisant remarquer que ces 2 types de fluctuations n'ont pas les mêmes causes. Les variations journalières sont surtout liées aux rythmes biologiques de l'enfant, tandis que les fluctuations hebdomadaires résultent davantage de l'influence de l'emploi du temps et des rythmes scolaires.
Qu'on se le dise : l'aménagement du temps scolaire constitue l'un des moyens de lutte contre l'échec scolaire. Et les rythmes scolaires qui se soucient peu du respect des rythmes biologiques des élèves sont ceux de l'école de l'échec. La question d'un bon aménagement du temps scolaire est cruciale. Il y va du respect de l'intégrité physique et psychique de l'élève : l'école doit éviter une « inappétence scolaire » et un rejet par l'élève d'un système où il se sent malmené. En droite ligne de son devoir de recherche de l'amélioration continue de l'efficacité de l'enseignement, l'école a pour obligation de contenir, autant que faire se peut, les conflits enseignants/élèves en évitant aux premiers de recourir à l'utilisation abusive de leur autorité contre les derniers qui sont tout simplement fatigués ou hypovigilants et qui ne peuvent être en phase avec les rythmes qu'on leur exige.
Déjà que cette école haïtienne n'a pas encore les capacités de prendre en compte les facteurs endogènes propres à l'apprentissage de chaque apprenant (capacité attentionnelle ; endurance physique et mentale; sentiment d'anxiété, de stress...). Déjà qu'elle n'est pas capable d'analyser l'importance des facteurs exogènes qui influent sur l'apprentissage..., on ne peut lui couper encore davantage les reins.
Rythmes biologiques et rythmes scolaires : des prodigieuses victoires de la chronobiologie et de la chronopsychologie transférées en éducation
Une modernité traditionnelle ou une préservation de la mauvaise tradition dans la modernité mal cousue ! Il ne s'agit pas là d'un banal oxymore.