Cinéma haïtien : à la recherche d'un second souffle (2e partie)

Cinéma haïtien de la diaspora

Publié le 2013-09-27 | lenouvelliste.com

Par Anthony Mompérousse Les statistiques révèlent que près de 2 millions d'Haïtiens vivent en dehors d'Haïti. 25% d'une population qui constituent une force économique et qui dans l'ensemble bénéficient des ressources intellectuelles des centres comme Miami, New York, Montréal, Paris... Les 1re et 2e générations de la diaspora haïtienne restent encore attachées à la terre d'origine et cet attachement est manifeste en musique. Les formations musicales, où évoluent en général des jeunes nés à l'extérieur d'Haïti comme Zin, T-Vice, Carimi, Hang Out ne jouent que le bon vieux Compas revu et corrigé. Le cinéma de la diaspora à l'instar de sa musique s'enracine dans la culture et les formes de pensée de l'alma mater. Miami et Montréal demeurent les deux pôles du cinéma haïtien en diaspora en dépit du fait que New York, à mon avis, compte plus de cinéastes ou d'étudiants en cinématographie que ces deux autres villes. Presque chaque mois deux ou trois films de Montréal ou de Miami arrivent sur le marché, New York n'en est qu'à deux ou trois réalisations notables pour ne citer que Confusion, Selfish love et Yon Sèl Nwit. New Jersey où la majorité des Haïtiens s'entassent dans de petites villes comme East Orange, Elisabeth, Irvington peut bien cette année se lancer dans les compétitions alors que deux grandes villes comme Boston ou Paris sont encore à la traîne. Deux tendances distinctes caractérisent la production de Miami : d'abord des films à budget très limité qui repose sur les cancans, les tripotages et la vie agitée de nouveaux immigrants, légaux ou illégaux. Pikliz ou Diaspora San Dola sont les prototypes de ces réalisations qui n'obéissent à aucune loi de la cinématographie et qui inondent le marché haïtien. Ce cinéma garde l'essence du théâtre d'Alcibiade ou de Jesifra. D'un autre côté, se développe un cinéma plus sophistiqué où les protagonistes ont atteint un certain niveau social et économique dans la communauté floridienne. Wind of Desire (vent du désir), Lords of Miami, Café au lait, l'oasis... sont les prototypes de ces oeuvres qui impressionnent par le luxe, l'étalage des richesses, mais qui jusqu'à présent n'accrochent pas le spectateur et ne créent pas l'émotion. Samuel Vincent dans Nathalie et Hérold Israël dans Player ½ annoncent une troisième voie pour le cinéma de Miami, voie pavée de bonnes intentions qui débouchera certainement sur une production plus sérieuse et plus profonde. Montréal est en train de développer un cinéma engagé dans les problèmes sociaux. Controverses, Quartier sans issue, Jeunesse dans l'ombre sont les premiers échantillons de cette aventure sociale qui ouvre le rideau sur les relations heurtées (parents -enfants) des immigrants haïtiens et la descente aux enfers d'une certaine jeunesse qui abandonne les études et se réfugie dans la drogue. Conflits de génération, adaptation de l'immigrant, relations interraciales sont les sujets privilégiés du cinéma haïtien de Montréal qui fait montre d'une certaine intellectualité, d'une certaine propension vers la psychologie. Mais ces recherches, ces constants questionnements provoquent l'excès, car certains nouveaux films deviennent des thèses à développer et les personnages sont plus préoccupés à afficher leur connaissance. En ce sens, deux films «le Scoop » et « OEil pour oeil, dent pour dent » sont très édifiants à ce sujet. En tout cas, il est intéressant de suivre l'évolution de ce cinéma qui est en pleine ébullition et qui réserve de notables surprises à l'avenir. Evoquons rapidement l'agréable comédie Gason Makoklen que tout le monde adore, et qui peut inspirer les nouveaux cinéastes qui s'intéressent à ce genre. Dans la catégorie, cinéma de la diaspora, nous retiendrons Deep Skin (A Fleur de Peau), une excellente réalisation pleine de suspense de Sacha Parisot, puis Color of the Cross de Jean Claude Lamarre, sujet assez controversé d'un Jésus noir mais qui a valu au cinéaste de faire salle comble au festival de Cannes 2006. Raoul Peck qui a fait ses classes de cinématographie en Europe a pour ses débuts évoqué la dictature des Duvalier dans ses deux films Haitian Corner (1988) et l'Homme sur les Quais (1994), premier film haïtien à être présent au festival de Cannes. En 2000 Raoul Peck connaît la consécration avec Lumumba, film qui met à nu l'implication des grandes puissances colonialistes dans l'assassinat de ce grand leader nationaliste. Raoul Peck a été salué pour son courage et sa lucidité et la presse internationale, notamment le New York Times n'a pas manqué de souligner la qualité et la dimension de ce film. L'ex-ministre de la Culture a enchaîné ensuite avec Sometimes in April et Un dimanche à Kigali. Espérons que Peck se penchera vers Haïti et présentera un film ayant rapport avec son île natale. Mentionnons aussi que l'acteur noir américain Danny Glover met tout en oeuvre pour débuter le tournage du film sur Toussaint Louverture. Apprécions aussi les adaptations des romans de Dany Laferrière, écrivain haïtien qui a vécu pendant longtemps à Montréal. Citons « Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer? » (1988) film qui a connu un très grand succès au Canada, mais qui a été boudé aux Etats-Unis, spécialement par la communauté noire qui reproche à son auteur d'avoir perçu le noir comme une machine à sexe. L'adaptation de deux autres romans « Vers le Sud » et « Le goût des jeunes filles », deux histoires qui baignent dans l'oppressante atmosphère de la dictature de Duvalier père laisse l'impression que l'oeil des producteurs étrangers s'intéresse plutôt à l'aspect sexuel et lascif de l'oeuvre de Dany. Meilleurs films haïtiens Apprécier un film, un livre ou toute autre oeuvre d'art est quelque peu subjectif, et cette appréciation fait entrer en jeu des paramètres psychologiques et sociologiques. Malgré ces critères individuels, il existe des valeurs presque universelles qui valorisent toute création artistique. Toute considération sur un film tiendra compte de la trame de l'histoire, du jeu des acteurs, de la qualité technique : jeu de lumière, son et musique, prise de vue. Quatre ou cinq films haïtiens satisfont plus ou moins à ces critères d'appréciations et nous pourrons mentionner : Barikad (2002): Richard Sénécal, réalisateur de ce film, a-t-il imaginé un jour l'attente des spectateurs qui espéraient un Barikad II? et je connais deux écrivains qui auraient aimé écrire un scénario sur la suite de cette histoire. Mais malheureusement beaucoup d'eau a coulé sous les ponts, et l'auteur est resté inflexible sur sa décision de ne pas donner une suite à Barikad. La question qui traverse les esprits « Est-ce que l'amour entre Thierry et Odenyle était vraiment sincère ?» Ne peut-on pas considérer cet engouement de Thierry, comme un besoin sexuel inavoué sensation qui anime les jeunes garçons lorsqu'une « belle petite bonne » prend demeure sous le toit familial? Ou encore ce coup de coeur d'Odenyle n'est-il pas un sentiment de reconnaissance de la fille qui dans un milieu hostile ne peut que s'attacher aux gestes de tendresse du garçon? Si Odenyle assez lucide et consciente de sa position sociale pour éviter les humiliations a dû s'enfuir, Thierry « très amoureux » aurait dû plonger dans les provinces pour revoir sa dulcinée. Ne spéculons pas plus longtemps sur le prolongement de cette histoire et, par delà cette idylle amoureuse, considérons l'attitude de cette famille, attitude commune à la majorité des familles aisées, qui font perdurer la condition d'esclavage d'un autre segment de la population. Sans trop approfondir la question, Sénécal a ébauché le profil de nos hommes politiques qui loin du pouvoir sont de purs anges et dans d'autres circonstances font découvrir leurs véritables personnalités. Barikad, un film que l'on revoie toujours avec plaisir et qui illustre et renforce le message de Maurice Sixto dans Ti Saintanise, se situe dans la même perspective que Restavèk, une pièce de théâtre de Coralen que l'auteur aura intérêt à porter sur DVD. Arnold Antonin, à l 'instar de Réginald Lubin dans Pou Ki Se Mwen, a dans un film plus élaboré « Le président a-t-il le Sida? »présenté les réactions sociales face à la maladie. On retrouve ce sentiment de déni de l'entourage du malade, ce retour aux sources des croyances surnaturelles, « Le président a-t-il le Sida?», par delà le regard inquisiteur d'Antonin sur une société bouleversée par cette maladie, exprime un sentiment d'amour profond, sentiment que la grande masse rejette, car elle ne conçoit pas qu'une jeune fille puisse continuer à offrir son amour à un sidéen. Le message est clair et évident pour la jeunesse : « Eviter les contacts sexuels sans protection » et permettre aussi à l'amour de s'épanouir quelles que soient les conditions défavorables d'existence. Caption 1. Michelle Judith Jeudi : Un dynamisme, une chaleur qui explosent sur l'écran. L'une des meilleures actrices de la diaspora. 2. Ginou Mondésir (tragiquement disparue) a illuminé de sa beauté, de son jeu subtil les deux films « Le miracle de la foi » et « Pluie d'espoir ». Annonce ¼ page Grande soirée littéraire avec le diseur Charlot Lucien Auteur de Ti Oma & Ti Cyprien. Le samedi 24 mai 2008 De 5h à 8h PM à la Librairp.m. Grenadier Books 1583 Albany Avenue, Corner Glenwood. Il sera accompagné de l'excellent guitariste Marc Mathelier et il signera sa dernière oeuvre Grann Dédé.
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