C'est avec un regard empreint de nostalgie produite par une habitude brisée que j'ai assisté à la TV Michèle Obama, le jour de l'investiture de son mari, remontant la Pennsylvania Avenue du Capitole à la Maison Blanche, sur des talons aiguilles en distribuant des bonjours, sans regarder une seule fois où elle mettait les pieds. Ayant perdu mes repères, depuis le séisme, je ne traîne plus dans les rues par crainte de ne plus me retrouver mais ce désir est plus vif parce qu'insatisfait.
Pour comprendre le monde, il suffit d'ouvrir les yeux, de descendre son escalier et se retrouver dans la rue, de savoir regarder et écouter. On assiste à des choses extraordinaires tous les jours, à des numéros plus étonnants les uns que les autres qui font décoller l'imaginaire afin que chacun se construise son propre film dans sa tête.
J'ai beaucoup erré dans les rues de ma ville en prenant chaque jour un parcours différent pour me rendre au lycée et, plus tard, en me promenant avec enthousiasme dans les allées du Champ de Mars pour arriver au ministère. Comme il faisait bon de marcher dans la rue ! C'est tout vert ! C'était l'époque où le centre-ville était le plus bel endroit de la planète. Je traversais le bas de la ville à l'allée et au retour par des chemins détournés pour admirer les vitrines de 'La Belle Créole', du Bicentenaire jusqu'au Marché en fer pour choisir des tissus sur les étalages, au stand de l'artisanat (sandales et sacs en sisal, foulards de soie et poupées de toile) et de toutes sortes de colifichets. Le pays avançait à grands pas et portait bien le nom de la Perle des Antilles.
A l'étranger, j'ai gardé mes habitudes de vadrouille. A Paris, le spectacle est dans la rue et on vit à la terrasse des cafés. Un jour, j'ai marché sur les quais de l'Ile de la Cité au Pont de l'Alma, en tout 13 ponts sans m'en rendre compte. A Rome, tout me ramène à mes humanités. Que dire de Venise, sinon qu'elle est unique ? A chaque pas en se perdant dans les dédales d'une ville, on trouve des nouvelles choses, des trésors cachés au simple touriste qui ne fréquente que des sentiers battus.
Dont look at the floor, look at the ceiling ! (Pa gade a tè gade an lè). C'est par ces mots que les guides de Cambridge invitent les touristes à admirer les chefs-d'oeuvre du patrimoine britannique, quitte à attraper un torticolis à la sortie d'une mémorable visite. La même phrase en français pour être entendue dans les plus beaux châteaux et musées d'Europe.
Il serait agréable de se promener dans notre capitale par ces belles journées pour la transparence de l'air et contempler le ciel bleu au-dessus des flamboyants tachetés de rouge, mais quelque chose s'est cassé. Il faudrait regarder a tè et an lè en même temps : 'a tè' pour ne pas tomber dans un trou, même si on emprunte un trottoir qui pourtant 'fèt pou pyeton' et en lè, c'est de plus en plus difficile. La ville est pavoisée de banderoles sibyllines du genre 'kiyès ki chantè djaz la ? kap sponsor djaz sa a ?', souvent déchiquetées et noires de cambouis, bourrées de fautes d'orthographe dans toutes les langues, et de panneaux d'affichages publicitaires de toutes les couleurs qui obstruent le ciel, sans oublier les pans entiers de murs ensanglantés par la Digicel et la Nnino Cell (tel père, tel fils) à côté des graffitis des alphabétisés. Que voulez-vous, ils ne disposent pas d'autres moyens pour exprimer leurs revendications et pour nous donner, au jour le jour, le pouls de la ville.
A Port-au-Prince, la pitoyable ! Quiconque est resté trois mois sans faire un tour de ville, peut aisément constater, à chaque fois, qu'il y a du mieux dans le pire. La surpopulation dégrade toute chose. Ecrasées par la chaleur qui tombe comme une patte, les devantures des vieilles maisons offrent un spectacle peu réjouissant. La ville a l'air de s'être étirée en longueur.
Il se manifeste une prolifération de la pauvreté irrésistible. C'est si encombré qu'un chat ne retrouverait pas ses petits. Parfois on a même un peu peur de s'y aventurer. Se frayer un passage à travers une foule bigarrée et compacte qu'en jouant des coudes est tout une affaire. Il faut, en même temps, bien regarder où l'on met les pieds tout en surveillant son porte-monnaie. Des dérapages étaient à craindre à n'importe quel moment.
Pourquoi tant de misère dans un si beau pays ? Pourquoi toute cette splendeur environnante et toute cette merde à l'intérieur ?
Il m'est arrivé de prendre ma voiture pour aller faire un tour et de regretter d'être sortie au point de regagner dare-dare la maison à la vue d'une femme accroupie juste derrière la barrière dans la cour de la cathédrale, en train de donner la becquée de vermicelle très mince à une minuscule fillette dans un morceau de papier journal graisseux à peine plus grand que sa main. Ce jour-là, j'ai rencontré la misère ! C'était bien sûr avant le séisme. Je savais que le mot existe, certes, mais je n'avais jamais vu la chose au point de partir en courant sans même penser à faire une aumône «Tu habites à Bourdon, m'a dit une fois un vieil ami. Tu vis dans une bulle.» Une fois, au Bois Verna, un boy scout m'a demandé de m'aligner près du trottoir pour laisser passer la procession de la Fête-Dieu, j'ai eu la surprise de voir en tête une voiture avec un haut-parleur qui faisait beaucoup de bruit, suivi de quelques ouailles endimanchés et le dais soutenu par quatre hommes recouvrant l'unique membre du clergé, un petit vieux ratatiné affublé de vêtements sacerdotaux, portant le Saint Sacrement. Je n'avais jamais vu un convoi plus misérable !
On peut affirmer que ce pays étrange est peuplé d'excentriques hilarants et de farfelus au demeurant extrêmement sympathiques. C'était plein d'imprévus, plein de surprises, de mouvements et de découvertes. Le visiteur n'est jamais déçu ; le spectacle est permanent. Les gens que l'on croise dans les rues sont des histoires ambulantes. L'art est dans la rue. On n'a qu'à regarder comment les femmes s'habillent. Je retrouve tous les matins une dame à demi vêtue d'un tablier minimum qui m'offre de balayer mon pas de porte contre quelques sous. Ma soeur qui a promis de la satisfaire à condition qu'elle porte un vêtement décent, a été surprise, un beau matin de la voir se précipiter dans la rue à sa rencontre pour lui fermer jusqu'au cou les boutons du col de son chemisier tout en l'apostrophant en ces termes : « Ah! Ah ! Je ne suis pas la seule qui me promène nue. Avant de me demander de me couvrir, tu devrais boutonner le col de ton chemisier. Ce serait plus décent. »
Sur la route de Bourdon, on assiste à la nonchalante remontée d'un jeune homme en costume d'Adam à la rencontre, sur le chemin de l'école, d'une marmaille en uniforme avec dans les cheveux des rubans blancs flottant qui rappellent les papillons de la St-Jean. Il paraît que dans d'autres quartiers, d'autres hurluberlus dans le plus simple appareil, lisent tranquillement le journal en se cachant le visage. Haïti, heureux pays qui n'enferme pas ses fous !
Seule la pensée des nuisances qu'occasionne le déplacement en camionnette publique me retient. Il m'arrive toutefois d'utiliser ce mode de locomotion et de me faire transbahuter pour des courses diverses malgré le fracas de la clientèle et la surcharge. A peine installée que, profitant du ralenti de la circulation, un drôle de mime vous plonge dans l'excitation d'une publicité tapageuse pour des produits pharmaceutiques et de toutes sortes de produits locaux dans un flot de paroles accompagné d'un ensemble de gestes expressifs et de jeux de physionomie. Dans d'autres bus, des leçons de politesse et de savoir-vivre (sur ce qui se dit ou qui ne se dit pas, sur ce qui se fait ou qui ne se fait pas), sont prodiguées.
Cela vaut le coup comme je l'ai dit, tout au début, de savoir regarder et écouter. Mes voisins de siège m'ont appris une chose étonnante. A la vue d'une pauvre femme hagarde sur le trottoir, l'un d'eux s'est écrié : « Voici ti Marie la folle à la recherche de ses deux enfants qu'on lui a volés durant son sommeil sur le perron de la cathédrale. Il paraît qu'un réseau s'occupe à les revendre à des bourgeois sans progéniture qui sont trop contents de les chouchouter et de les emmener en voiture au kindergarten. Si cela se trouve, ses enfants passent devant elle tous les jours dans le quartier.»
Au volant de ma voiture, à cause de mes cheveux blancs je me fais appeler 'granmoun' par des gamins et même par des plus vieux. Il paraît que les 'granmoun' ne doivent pas circuler et comme j'ai pris le parti d'ignorer ce genre d'apostrophe, j'entends tout de suite après prononcer le diagnostic: 'li soud' auquel je ne peux m'empêcher de sourire. 'Granmoun lan soud'. Toutefois, je me rebiffe quand ce genre d'interpellation me vient de la police. Elle n'a qu'à garder ses réflexions désobligeantes pour elle.
Nombre d'enfants des rues quémandent quelques sous auxquels je n'ose refuser. En revenant de l'église, un dimanche, j'ai été suivie par un petit 'grimo' pas plus haut que trois pommes qui vraisemblablement attendait un geste de ma part. Je tentais par un sourire de l'amener jusqu'à ma voiture parquée non loin de là dans laquelle j'avais une réserve de quelques pièces de monnaie. Devant mon attitude, il a pris peur et s'est brusquement arrêté près de trois hommes qui bavardaient sur le trottoir et moi d'expliquer, pour éviter tout malentendu, que je comptais lui donner de la monnaie mais qu'il paniquait à m'accompagner jusqu'à ma voiture. Ces messieurs se moquaient de lui en l'apostrophant: -« De quoi tu as peur, toi si 'frekan' d'habitude ? » Et des femmes qui d'aventure passaient par là, de lui dire : «Mon fi, si c'est cette dame qui désire t'enlever, pourquoi hésites-tu ? » Il est parti en sifflotant, les mains dans les poches, après avoir récupéré la monnaie.
Une fois, dans le bus, un loustic, ayant eu le malheur de dire un mot gentil à mon endroit, dans le style : « Je suis bien chanceux, ce matin, une belle dame est venue s'asseoir à mes côtés », s'est fait houspiller par les matrones qu'il avait un drôle de goût de me trouver belle. Mon attitude d'indifférence m'a une fois de plus servie et le verdict a été prononcé : « Elle n'a rien compris. C'est une étrangère. Elle ne parle pas notre langue. »
Pour finir, deux anecdotes qui vous réconcilient avec le pays et vous renvoient aux souvenirs de bien des années en arrière. Par un beau matin, en suivant l'étroit sentier ménagé par les maraîchers pour que le monde puisse circuler au milieu de crieurs de loterie, d'injures, de ragots, de marchandages, des appels d'ivrognes, de sueurs et de bruit, plusieurs voix mélodieuses éveillaient en moi des résonnances profondes, comme un cantique. Tout en vaquant avec entrain à leurs occupations, des madames Sara allaient d'un étal à l'autre en fredonnant une de ces chansons populaires dont les effets se répercutent dans l'esprit et dans le coeur. Comment ne pas éprouver de la tendresse pour ces agréables chansonnettes qui racontaient l'histoire de l'âme haïtienne ? Une autre fois, alors que je me dirigeais allègrement vers le guichet d'une banque pour personnes âgées, un personnage a voulu me céder sa place à un autre guichet, et comme en déclinant l'offre je le remerciais, il me dit en souriant : « Madame, une couronne de cheveux blancs est pour moi une couronne de bonheur.»
Pourquoi des banderoles de cette sorte ne sont-elles pas accrochées à tous les carrefours de Port-au-Prince ? O, Haïti chérie !
Scènes de rues
C'est avec un regard empreint de nostalgie produite par une habitude brisée que j'ai assisté à la TV Michèle Obama, le jour de l'investiture de son mari, remontant la Pennsylvania Avenue du Capitole à la Maison Blanche, sur des talons aiguilles en distribuant des bonjours, sans regarder une seule fois où elle mettait les pieds.