Invasion romaine

On parle du latin comme d'une langue morte, mais on ne peut manquer d'être frappés par certains mots toujours vivants.

Zou
27 sept. 2013 — Lecture : 4 min.
On parle du latin comme d'une langue morte, mais on ne peut manquer d'être frappés par certains mots toujours vivants. A la radio et à la télé et même dans les conversations, sans trop y penser, on manie quotidiennement des mots de cette langue prestigieuse, tels les exemples suivants : processus, consensus, quorum, décorum, manuscrit, referendum, quiproquo, etc., et les locutions : alea jacta est ; manu militari ; gratis pro Deo ; mens sana in corpore sano; de visu ; modus vivendi ... sans considérer que le mot français correspondant existe le plus souvent mais est peu employé. Attention aux faux amis ! En Suisse, un sixtus n'est pas un beau Romain mais une épingle à cheveux. Dans leurs plaidoiries en français, les tribunaux sont longtemps demeurés fidèles au latin, d'où la naissance d'un français dit des tribunaux où persisteront quantités de locutions latines. Comme : dura lex, sed lex (la loi est dure mais c'est la loi) ; impossibilium nulla obligatio (à l'impossible nul n'est tenu) ; qui tacet consentire videtur (qui ne dit mot consent) ; errare humanum est (l'erreur est humaine). Ces parlers sont aujourd'hui en voie de disparition et remplacés par la langue nationale dont les formes finissent par influencer les habitudes locales. O tempora, o mores ! Apanage ad vitam aeternam de l'Eglise, de la philosophie et de l'université, le latin classique est devenu peu familier dans le pays depuis que les recommandations officielles du bon pape Jean XXIII instaurant la nouvelle liturgie l'ont envoyé ad patres, contribuant ainsi à la perte de son unité du fait qu'on ne l'entend presque plus ou pas du tout dans nos églises. Le clergé, oubliant ainsi ce que c'est que d'avoir la foi, s'est appliqué à traduire ad libitum les offices pour mieux en faciliter la compréhension et, dans la foulée, a supprimé le Grégorien, ce qui a aussi changé les rites et a peut-être contribué au ralentissement du rythme des vocations. De nouveaux textes ont remplacé ceux des anciens cantiques. Le paroissien est perdu et ne fréquente plus les lieux saints, car il ne peut plus chanter à l'unisson même dans la langue du pays. Traduttore, traditore ! Aphorisme italien qui signifie que toute traduction est fatalement infidèle. D'ailleurs, si l'on se rapporte à ces paroles attribuées à saint Augustin, Credo quia absurdum (je le crois parce que c'est absurde), le propre de la foi est de croire sans avoir besoin de preuves rationnelles. Pour le mélomane, qu'à cela ne tienne ce changement. Les allitérations de l'allemand et de l'italien qui accompagnent la musique des opéras de Wagner et de Puccini soulèvent l'enthousiasme du fanatique. Transporté hors de soi, sous l'effet d'une émotion parfois violente, il ne cesse d'en redemander jusqu'à ne plus avoir soif. Il en est ainsi du Grégorien entonné à notre grande surprise jusqu'au fin fond de nos campagnes avec un même élan de foi, d'espérance et d'enthousiasme. On ne chante plus l'Évangile durant la semaine sainte. Barrabas ! Barrabas ! a été le seul repaire qui m'a permis de me retrouver dans le récitatif monotone de la Passion du Christ que psalmodiaient trois officiants un dimanche des Rameaux à Zermat (Suisse allemande). Or, 'Chanter, c'est prier deux fois', répétait le curé de la paroisse à notre chorale. Cette dernière, consciente d'être mise en valeur, confortée par des séminaristes qui excellaient dans les pratiques du plain chant, déployait tout son savoir dans des grands effets de voix. Comme pour l'opéra, ces beaux chants déplaçaient les foules et, à l'occasion, même les non-pratiquants venaient de loin pour suivre les grandes cérémonies le dimanche des Rameaux pour le 'Gloria laus'; le Vendredi saint pour le refrain du chemin de la Croix. 'Santa Mater... ' ; le Samedi pour 'la litanie des saints' ; le dimanche de Pâques pour le 'Victimae Pascuali' et 'le Regina Caeli ', pour ne citer que ceux-là. D'après le dicton, tous les chemins mènent à Rome. Notre capitale est déjà entourée de plus de sept collines : Jalouzi, Solino, Gran-Ravin, Ravin Pentad, Savann Pistach, Descayettes, Baillergeau, Fò Mèkredi ..., qu'on ne saurait évoquer sans se reporter aux sept collines de la Ville éternelle. Tous les espoirs sont donc permis depuis qu'à l'instar des viris illistribus de la ville de Rome, Romulus et Rémus, une flopée de Caïus Gracchus, Numa Pompilius, Olybrius, Ancus Martius, Senatus, Dorleus ... et j'en passe, comptant s'illustrer dans les débats des réunions d'assemblées en manifestant de la vantardise à l'égard de leurs qualités, de leurs réussites réelles ou supposées, ont envahi nos écrans de télé et les colonnes de nos journaux. Caveant consules! (Que les consuls prennent garde afin que la République n'éprouve aucun dommage.)