Quand la maïeutique socratique se mêle des débats autour du report de la rentrée scolaire

Discuter du sens ou de l'opportunité de la mesure du troisième report en trois années consécutives de la rentrée des classes nécessite, au premier chef, une évaluation des effets de cette mesure sur la gente scolaire.

Jacques Yvon Pierre
13 sept. 2013 — Lecture : 7 min.
Discuter du sens ou de l'opportunité de la mesure du troisième report en trois années consécutives de la rentrée des classes nécessite, au premier chef, une évaluation des effets de cette mesure sur la gente scolaire. Et comme cette dernière est plurielle, les intérêts, en toute objectivité, le sont aussi : les intérêts des membres d'un syndicat d'enseignants peuvent se révéler radicalement différents de ceux des membres d'une association de parents d'élèves, à titre d'exemple. Mais, entre toutes les composantes de cette gente scolaire - d'un pays qui cherche, après 209 années d'existence, le sens de la primauté de l'intérêt collectif sur le sauvetage individuel - le dénominateur commun reste le savoir, les savoir-faire, le savoir être et le savoir agir à faire acquérir aux enfants et aux jeunes. Il reste que les vieux démons de l'anti-développement qui nous habitent et qui continuent à nous inciter à tuer l'intelligence, semblent s'y opposer. Après le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, une certaine opinion publique voulait que les établissements scolaires restent fermés alors qu'elle félicitait la résilience du peuple haïtien manifestée à travers le réveil progressif de secteurs de la vie socio-économique et culturelle du pays. Récurrence, constance, inflexibilité sont des qualités dans l'art d'argumenter pour affaiblir l'école haïtienne... 1. La logique du chaos A quoi bon ces programmes de formation initiale/en cours d'emploi/continue en planification de l'enseignement prétendant aider des étudiants-maîtres ou des enseignants à planifier leur action pédagogique à long terme en fonction des éléments de programmation, des ressources et du profil de son groupe d'élèves ? A quoi bon se demander si la planification des écoles est en adéquation avec la programmation du ministère en charge de l'Education ? A quoi bon s'intéresser à interroger la cohérence et la continuité des apprentissages si tout s'inscrit dans une logique de l'imprévisible ? Nous avons une école haïtienne, notre école à nous, notre système fermé, n'est-ce pas ! Lorsqu'on est dans la logique du chaos, on y reste. Peut-on réclamer une école de qualité pour tous les enfants du pays et pactiser à une approche axée sur la prise en compte exclusive de l'immédiateté et qui ne comprend pas que les effets des actions éducatives positives ou négatives s'inscrivent, généralement, dans la durée ? « Pi ta, pi tris ». Ou l'on se place dans la logique du chaos ou dans celle de la rationalité. On l'on est dans l'improvisation ou est dans la planification. Ou l'on se moque de la fragilisation des institutions ou on est intéressé au renforcement de leurs capacités d'intervention, de régulation, de production, de productivité. Parce que les questions relatives à la planification de l'éducation sont complexes et ne sont pas de l'apanage de quelques acteurs du système, il importe de les aborder avec prudence et méthode... La mobilisation de tous acteurs, l'essentiel. Sinon, priorités, attentes, besoins deviennent des mots sans contenu. La rentrée des classes n'exige-t-elle pas, de tous les acteurs du système, au préalable, un embryon de travail d'organisation et d'orientation? Dire qu'il n'y a pas d'école sans planification pédagogique. Et, rappeler, que, selon De Boeck, la planification pédagogique est le "processus rationnel qui consiste à prévoir tous les éléments organisationnels, pédagogiques et scientifiques nécessaires pour atteindre les objectifs terminaux : la liste et la hiérarchisation des contenus, les thèmes, la succession des objectifs intermédiaires les ressources pédagogiques (méthodes, techniques et matériels), institutionnelles, humaines, financières, spatiales et temporelles." 2. Le progressisme conservatiste qui nous guette Pourquoi ne pas conserver la tradition d'ouvrir l'école au mois d'octobre ? Cette histoire d'ouverture des classes en septembre relèverait de l'imposture sinon du bovarysme haïtien, ainsi pense une frange non négligeable de la population. Elle estime que l'école de dix mois traduirait notre refus de nous assumer sinon notre propension à imiter les autres. Et les arguments pour soutenir cette thèse fusent : (i) l'année scolaire durait neuf mois et les élèves étaient bien meilleurs que ceux d'aujourd'hui, on avait produit des têtes bien faites comparées à celles d'aujourd'hui (ii) ce mois de plus ne fait qu'apporter de l'argent en plus dans la poche des directeurs d'école, soutient, à titre d'exemple, l'Union des parents d'élèves progressistes haïtiens (UPEP). A cette manière de voir, Socrate ferait probablement la remarque suivante : si la cause de la dégradation exponentielle de la qualité de l'école haïtienne est à rechercher dans l'allongement des jours de classe, pourquoi ne pas enlever, chaque année, un mois du temps scolaire par rapport à l'année précédente et s'assurer ainsi qu'au bout de dix ans, Haïti aura l'école la plus performante de la région voire de la planète ? Peut-être aussi qu'il faudra revenir au même mode d'accessibilité physique (distance que les apprenants doivent parcourir pour accéder à l'école), au même mode d'accessibilité économique (coûts que les parents doivent supporter pour envoyer leurs enfants à l'école sans penser à déflater la monnaie) et au même mode d'accessibilité socioculturelle (attitude des parents vis-à-vis de la nécessité d'envoyer leurs enfants à l'école). L'État pourrait ne pas augmenter l'offre publique de l'éducation, il pourrait continuer à mettre les écoles publiques sous la coupe réglée des groupes politiques et développer simultanément une hargne contre l'offre privée de l'éducation ; au bout de dix ans, on aura une école bien organisée qui assurera la mobilité sociale, favorisera l'égalité des chances et permettra au pays de se positionner sur la scène mondiale. 3. L'école de neuf mois, meilleure que celle de dix mois ? En ce qui a trait à l'opinion généralement partagée faisant état de la supériorité qualitative de l'école haïtienne d'hier de neuf mois sur celle de l'école d'aujourd'hui, Socrate admettrait que tout tend à montrer effectivement que les extrants de l'école d'autrefois étaient de meilleure qualité que ceux d'aujourd'hui (même s'il est difficile de le mesurer et de le prouver). Mais, il hésiterait à faire l'apologie de cette école d'hier excessivement sélective, basée sur une philosophie innéiste. Il demanderait qu'on puisse lui fournir des informations précises à propos de la capacité de rétention de cette école, de son efficacité interne. Il réclamerait un indicateur synthétique du rendement interne de cette école d'autrefois résumant sa capacité à former des diplômés. Il demanderait qu'on évalue les impacts des facteurs externes sur les capacités cognitives des élèves qui fréquentaient l'école de neuf mois d'autrefois : absence relative d'insécurité, vie culturelle, existence de bibliothèques, existence de clubs littéraires, groupes de travail inter-jeunes, qualité des émissions à la radio, motivation intrinsèque et instrumentale... Il n'oublierait pas de demander qu'on lui ouvre la boîte noire de cette école d'hier en vue d'analyser aussi bien son environnement interne qu'externe incluant la frontière qui les sépare pour comprendre les résultats qu'elle produisait. Socrate arriverait à la conclusion de l'impossibilité de comparer les résultats de ces deux moments de l'école haïtienne, sans ces données. Peut-être qu'il ne comprendrait pas l'idée de faire de l'école de neuf mois un modèle à suivre aujourd'hui dans un monde axé sur les économies du savoir. Mais certainement, il ferait remarquer que bien avant la décision de 1999 de généraliser l'école de dix mois, des écoles huppées du pays (dont les taux de réussite avaient toujours été les plus élevés aux examens officiels) fonctionnaient sur une période de dix mois...Pourquoi ne pas créer les conditions permettant aux « wòch nan solèy » de rejoindre les « wòch nan dlo » au lieu de vouloir forcer les « wòch nan dlo » à connaître la douleur des « wòch nan solèy ». Qu'est-ce qu'on cherche : la décapitalisation intellectuelle du pays, sa paupérisation ou son progrès social ? Quelles seront les catégories d'élèves à subir le plus la réduction du nombre de jours de classe : ceux provenant de milieux socio-économiques difficiles ou ceux des classes moyennes relativement aisées, ceux dont les parents sont peu scolarisés, recevant peu d'encadrement et d'investissement scolaires ou ceux avec modèle de parent-lecteur ? Pourquoi ne pas penser à un mécanisme de veille, voire de pression pour amener certaines écoles à travailler véritablement au cours du mois de juin et empêcher ainsi que certaines écoles réduisent le fameux temps réel d'apprentissage en allongeant, de manière inconsidérée, le temps des évaluations sommatives ? Quelle est cette logique qui fait la promotion de la dévalorisation de l'école au niveau des couches défavorisées du pays? Autres que les facteurs liés à l'enseignant (âge, sexe, expérience professionnelle, formation académique, formation en cours d'emploi, formation initiale, formation continue, absentéisme, motivation professionnelle des enseignants), autres que les facteurs liés aux caractéristiques des classes, à la taille des classes, à la disponibilité des manuels scolaires, aux évaluations écrites à l'école, au temps réservé à l'apprentissage, au pouvoir organisateur de l'école... nombre d'études et enquêtes internationales sur les facteurs affectant les résultats scolaires établissent l'importance de l'aide au devoir et de la langue parlée à la maison (qui n'est pas sans effet sur la performance scolaire dans un pays comme le nôtre en situation de diglossie). Qui, donc, a le plus d'intérêt, à faire pression sur les autorités étatiques en faveur d'un temps réel d'apprentissage au service d'un apprentissage réel ?