Réflexion

Figures de femmes dans la littérature haïtienne

Publié le 2013-07-03 | lenouvelliste.com

La seconde moitié du XXème siècle marque un tournant important dans l'histoire de la littérature haïtienne. Cette époque a, non seulement, vu l'éclosion d'une série d'oeuvres retraçant les scènes de l'histoire et de la vie nationales et la dispersion timide des groupes littéraires mais aussi et surtout une appropriation de la figure féminine par les créateurs artistiques. Elle s'est surtout opérée dans le roman. La poésie -genre dominant de tout le XIXeme et du début du XXeme siècles- lui avait déjà consacré mille et une couronnes. La littérature haïtienne contemporaine regorge de femmes. Femmes-écrivains, femmes personnages. Ces êtres négligés auparavant sont devenus, en l'espace d'un cillement, des figures importantes de bon nombre de récits quand ils ne sont pas acteurs directs -entendre par-là des créateurs ou forgeurs d'imaginaires. L'émergence ou la constitution de la femme comme élément redéfinissant la création littéraire et artistique présente un grand intérêt pour l'élaboration d'une critique liée aux questions de genre à savoir les rapports entre subjectivité, corps, figures du désir, différences sexuelles, (féminisme) et identités. Une entrée soudaine et éclatante De Frédéric Marcelin (Mama et Marilisse), Fernand Hibbert (Cilotte, Cephise, Madame Thazar) à Jacques Roumain (Annaise, Délira) et Jacques Stéphen Alexis (Harmonise, Claire-Heureuse, La Nina Estrellita), de Marie Chauvet (Claire, Rose, Anne) à Yanick Lahens (Alice, Adeline, Joyeuse, Angélique, Marie-Lourdes) et Emmelie Prophète (Christie, Odile), de Pierre Clitandre (Euphrasie, Clémence, Ariana, Tanite) à Franck Etienne (Siltana) et Lionel Trouillot (Laurence, Thérèse, Francine, Elisabeth), les femmes abondent l'univers romanesque de ces créateurs et se présentent sous plusieurs formes : mères de famille, adolescentes, femmes dépossédées de leur mari ou leur fiancée, prostituées. Elles sont toutes éprises d'idéal et symbolisent le courage, la persévérance et l'amour du travail. Cependant, cette appropriation donne aussi lieu à un autre constat. Un autre événement tout aussi important qui mérite d'attirer l'attention. Il s'agit de l'entrée soudaine de la femme dans la littérature. Si le XIXeme siècle ne nous a laissé qu'un seul nom -Virginie Sampeur, auteure d'un chef-d'oeuvre poétique ''l'Abandonnée' et d'un roman autobiographique, ''Angele Dufour'', oeuvre posthume- à s'être intéressée à la littérature, les XIXème et XXè siècles ont vu naître toute une génération de femmes écrivains. Un début surprenant En effet, tout a commencé en 1929 avec la publication de ''Cruelle destinée'' de Cléante D. Valcin. Roman qui décrit les amours d'Adeline Renaudy et Armand Rougerot jusqu'à leur rupture au moment où Adeline apprendra que son fiancé était son frère. Voulant tout oublier, elle part à la recherche de son vrai père et ne revient au pays que pour mourir sans pouvoir rencontrer sa mère morte depuis son plus jeune âge. Roman de la fatalité, de la pitié et de l'admiration, les premières pages s'apparentent aux réalités peintes par les créateurs français du XIXeme siècle -en particulier, Balzac, Maupassant et Flaubert. Ida Faubert donnera plus tard Coeur des îles (recueil de poèmes, 1939) et Sous le ciel caraïbe en 1959, un recueil de contes qui dévoilera son talent chaud et languide . Des histoires tirées du panthéon national teintées d'une pointe poétique qui fait qu'on la rapproche de Marceline Desbordes-Valmore . En 1957, Marie Chauvet a publié ''Fille d'Haïti'', roman qui a succédé à la pièce ''La légende des fleurs'' parue en 1950. Roman subversif, il brise tous les tabous pour parler ouvertement de la prostitution, du préjugé de couleur et du conformisme de la société. Puis, ce fut toute une liste de productions et un couronnement de succès qui vont suivre. Avec 8 titres dont un roman inachevé (Les fils d'Ogoun) entre 1950 et 1969. Plus tard, d'autres voix vont suivre. Marie Thérèse Colimon Hall, Adeline Moravia, Liliane Devieux-Dehoux ont contribué à enrichir la matière littéraire. Au cours des dernières années du siècle, une autre génération voit le jour. Elle est composée de poètes, romancières, nouvellistes, essayistes, conteuses etc. En fait, elles se sont essayées à presque tous les genres et elles ont réussi. Quoique ces femmes ne forment pas une école, il est possible de déceler à travers leurs oeuvres une thématique commune à savoir l'exil, la violence, la pauvreté, la mort, l'abandon, l'injustice et le refus de la peur. A noter que la femme, comme personnage, occupe une place importante dans toutes leurs créations. En plus d'être mères de famille, femmes au foyer elles sont aussi et surtout ces femmes qui prennent des décisions et s'engagent dans la lutte pour la survie et le changement de leurs conditions. De perspectives nouvelles L'écriture féminine tout comme l'art au féminin (pour ne pas parler d'un art sexué) a cette particularité en ce sens qu'elle propose des perspectives nouvelles à la création et ouvre le champ à la mise en place d'un discours et d'une critique en plein essor sur la question. Ce qui justifie sans doute les réflexions et les cours du genre ''Women's studies'' ou ''gender studies'' dans certaines universités ou centres de recherches dans des pays d'Europe et d'Amérique du nord surtout. Les approches sont ainsi révisées. La littérature masculine a trop longtemps masqué la création féminine. Les femmes ont une sensibilité toute particulière qu'elle se propose de véhiculer. Trop longtemps confinées dans un rôle de mère de famille ou femmes de maison (ménages). Aussi l'acte de création -l'écriture- leur permet, en quelque sorte- de se libérer des stéréotypes, des soucis quotidiens et de s'affirmer en tant qu'être (humain). Fort de toutes ces considérations, on est amené à parler d'une littérature haïtienne féminine authentique, comme pour répéter un peu Hugues St-Fort dans une réflexion qu'il a publiée dans les colonnes du Nouvelliste en date du vendredi 4 au dimanche 6 décembre 2009. Autrement dit, cette littérature telle que pratiquée par des femmes a atteint un âge nouveau. L'âge mûr. De l'excellence. Du statut de personnage à celui de créatrices, les femmes-écrivains ou plutôt artistes, dans un sens large, ont insufflé un souffle nouveau à la littérature haïtienne par leur grande contribution à changer -dans les productions comme dans les formes d'engagement- l'image de la femme trop longtemps monotone.
Dieulermesson PETIT FRERE djason_2015@yahoo.fr
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