Port-au-Prince, le 9 juin 2013
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre lettre datée du 5 juin 2013, publiée dans le journal Le Nouvelliste du jeudi 6 juin 2013, au sujet du statut actuel du déploiement de la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabiilisation en Haïti) dans mon pays au regard de l'avenir de cette Mission. Je vous en félicite.
Cette lettre adressée, en toute vraisemblance, au peuple haïtien puisqu'elle n'a pas nommé son destinataire, témoignerait, comme il est dit dans sa conclusion, de votre volonté de poursuivre, sur la susdite thématique, un dialogue transparent, direct et mutuellement respectueux entre le Parlement, les partis politiques, la société civile et la MINUSTAH et faisant l'objet d'une couverture médiatique adhérant à la déontologie professionnelle. Votre invitation a été bien reçue.
Je voudrais, dans le cadre ainsi tracé, produire certaines remarques et poser plusieurs questions autour des points que vous avez touchés dans cette lettre mémorable notamment la partie relative aux malentendus et confusions, le processus participatif initié par la MINUSTAH, les conditions de retrait de la force onusienne et les perspectives d'avenir de la mission. Je ferai un effort particulier pour être concis et bref.
Il est dit dans votre lettre, chiffres à l'appui, que la MINUSTAH a déjà enclenché la réduction de sa présence en Haïti depuis ces deux dernières années. Serait-ce de façon unilatérale puisque c'est seulement en février de l'année courante que le gouvernement d'Haïti et la MINUSTAH ont initié des discussions au sujet d'un plan de consolidation pour le retrait de cette dernière. Votre lettre dit aussi que le 20 mars écoulé, un résumé de ce plan a été présenté au Conseil de sécurité sans préciser si le susdit plan a été validé par ce dernier.
J'y ai noté également qu'au cours des derniers mois, vous avez discuté au sujet de ce plan de consolidation avec les parlementaires, les chefs d'un certain nombre de partis politiques, les représentants de la société civile ainsi qu'avec les membres de la communauté internationale.
Malheureusement, les acteurs concernés par ce processus ne sont pas identifiés et le peuple haïtien ignore tout sur leur représentativité, leur légitimité, leur mode de sélection et les modalités de prise en compte de leurs commentaires et recommandations.
A la lecture de votre lettre, on a retenu également que le retrait de la MINUSTAH est lié à certains objectifs spécifiques et des indicateurs clés relatifs au développement des capacités de la PNH, le renforcement de l'Etat de droit, le renforcement des mécanismes judiciaires de contrôle, le développement des capacités électorales et le soutien à un dialogue inclusif.
Cela soulève t-il la question tant redoutée de la nécessité d'une paix multidimensionnelle (state-building, institution -building, capacity-building) allant jusqu'au redressement économique comme l'a montré Namie Di Razza dans son livre publié en 2010, aux éditions l'Harmattan, sous le titre « l'ONU en Haïti depuis 2004 » ?
Il est bon de faire remarquer, à ce sujet, que le processus de suivi, pour être efficace, devrait se baser sur des indicateurs objectivement vérifiables et non sur des jugements de valeur.
Il serait tout aussi indiqué de connaître la composition et le mandat du groupe conjoint de travail que vous avez établi pour faire le suivi du plan en question. D'aucuns penseraient même qu'il conviendrait également de pouvoir discuter préalablement de l'opportunité du mandat confié à la MINUSTAH vis-à-vis de sa nature originelle (peacekeeping, peacemaking ou peace enforcement). Peut-on reconstruire la société haïtienne de l'extérieur en se basant sur l'hypothèse que l'efficacité de la PNH (Police nationale d'Haïti) dépend de son effectif en constante progression alors que les Forces Armées d'Haïti constituent un ensemble vide selon la logique mathématique du moment ?
Vous avez terminé votre lettre en citant la version initiale du plan de consolidation qui affirme que « la stabilité suppose une culture politique propice à la recherche d'un consensus sur les questions prioritaires et l'existence d'institutions démocratiques conformes aux aspirations de la population et respectueuses de ses intérêts ». Au regard de la Constitution haïtienne, comment comprendre l'initiative des autorités nationales qui ont sollicité l'intervention de la MINUSTAH ? Qui pourrait se targuer de connaître les aspirations du peuple haïtien, si ce n'est le peuple haïtien lui-même ?
Plusieurs compatriotes se demandent pourquoi, après plus de neuf ans, la MINUSTAH n'a jamais créé et mis en oeuvre la commission de doléances recommandée dans le SOFA (Status of Forces Agreements) conformément à l'accord signé avec l'Etat haïtien dans le but d'entendre les plaintes portées contre les Casques bleus dont l'immunité n'est point absolue.
Le peuple haïtien aurait pu mieux défendre les droits de la fraction de la population victime du choléra importé. Ce qui éviterait aux Nations unies de violer les règles internationales sur les droits humains qu'elles entendent promouvoir à travers le monde.
Permettez-moi de rappeler, en définitive, Monsieur le Représentant a.i. du secrétaire général, que la République d'Haïti est une terre de liberté avant d'être un membre fondateur de l'ONU et un bénéficiaire obligé de l'aide internationale.
Lettre responsive de M. Jean André Victor, président du Parti libéral haitien (PLH), à celle de M. Nigel Fisher, représentant spécial a.i. du secrétaire général de l'ONU
Jean André VICTOR, Président du PLH
5, Rue Assad, Turgeau, Port-au-Prince.
10 juin 2013 — Lecture : 4 min.