Fondation Culture Création/Colloque international Georges Castera

Georges Castera ou l'engagement d'Eros

Publié le 2013-05-10 | lenouvelliste.com

La littérature est à son âge d'or, tandis que la critique est à son âge critique. Toute critique devient aujourd'hui notes de lecture, faites parfois par des amis qui se côtoient de bar en bar, de spectacle en spectacle... C'est la mort de la critique objective (académique). Le critique littéraire d'aujourd'hui est un journaliste, un ami... Toutefois, il ne faut pas négliger les travaux de certains professeur, dont Nadève Ménard, Pierre-Raymond Dumas, Eddy Arnold Jean. La réflexion sur la littérature doit être revalorisée et repensée. Voilà pourquoi le colloque sur « La poésie haïtienne dans le contexte latino-américain et caribéen : La place de Georges Castera » organisé par la Fondation Culture Création (FCC) tombe bien en ces temps de désolation. La deuxième journée du colloque s'annonçait timide, ce vendredi 3 mai à l'Université Quisqueya (Uniq). Au programme de l'après-midi, deux interventions étaient prévues. "Entre la ligne et les mots" par Pierre Clitandre et Jeux et enjeux dans la poésie de Georges Castera : érotisme, politique, idéologie par Dieulermesson Petit Frère. Après s'être rendu compte que l'auteur de "Cathédrale du mois d'août" a préféré rester dans sa cathédrale ou dans sa camionnette, les organisateurs étaient obligés de donner la parole en premier au critique littéraire et poète Dieulermesson Petit Frère, auteur de "Romances du levant" qui vient de paraître aux Editions Ruptures. Ensuite à Georges Castera, le poète à l'honneur, comblant ainsi l'absence de Clitandre. Malgré un retard de trente minutes, la salle se remplissait peu à peu par des étudiants de l'Uniq qui ignoraient sans nul doute que leur université accueillait ce colloque. Et ce, par des habitués du milieu littéraire, les mêmes têtes que l'on rencontre soit à Café-Philo ou aux bars, aux Rencontres québécoises en Haïti, voire même aux Vendredis littéraires. Présenté par le président du panel M. Fritzberg Jeannot, Dieulermesson Petit Frère a introduit son intervention en faisant une brève présentation de la vie de Georges Castera et de sa place dans la poésie haïtienne. L'intervenant a su retenir l'attention du public dès les premières phrases de sa présentation, car l'érotisme est un thème qui plaît bien. A la lecture de quelques extraits de l'oeuvre de Castera, les réactions sont souvent les mêmes, pour tous. Un rire collectif comme une chorale improvisée. De l'érotisme au voyeurisme Pour Dieulermesson Petit Frère, Georges Castera est dans un arbitrage entre l'érotisme et le voyeurisme ou le pornographique d'où il s'en sort très bien. Selon l'auteur de « Rêves errants » -son premier recueil publié- Castera n'est pas un voyeur, voire un voyou. Sa poésie dit la « sensualité dans la pudeur ». Amoureux de la gent féminine, le poète choisit sa femme : Jacqueline. « Atansyon timoun Map teke Boulpik mwen se Jaklin ...» (Konbèlan, p. 40) Mais il faudrait ajouter aussi que la mer est également une femme pour Castera. Il est pris dans ce que le docteur Benjamin Ball a appelé l'érotomanie. Une folie érotique dont a souffert sans doute Paul Verlaine dans son rêve familier, ou encore Rodney Saint-Eloi dans sa lettre à l'amandier. Ce qui est impressionnant chez Castera, c'est que cette érotomanie a pour cible la mer. L'idéal féminin du poète est sans doute la mer, folle, sauvage et bavarde : « M'renmen wè lanmè rive tou l chire nan pye vil yo lib e kalib An moun fou Tèt gaye M'renmen wè lanmè depale »(Blengendeng bleng ! (p. 181) Castera n'est pas uniquement un poète de l'amour. Né en 1936, deux ans après la fin de l'occupation américaine et la fondation du Parti communiste haïtien par Jacques Roumain, ces évènements auront une incidence sur son oeuvre,à un tel point qu'on serait d'accord que la poésie de l'auteur héberge une idéologie, un communisme, donc un engagement. « Georges réclame le pain pour l'ouvrier », s'est plu à dire Dieulermesson Petit Frère, mais aussi s'en prend à l'Etat, instrument de la bourgeoisie : « Gen de lè M santi-m ta bay Leta yon kout wòch » Ou encore «Kilè vil sa va soti Anba madigra malmaske sa yo » (Pwenba, p. 25) Entre engagement et solidarité Chez Castera il existe un triple engagement. Il ne s'agit pas seulement d'un engagement politique, mais aussi d'un engagement social et linguistique. Selon lui, son érotisme n'est pas gratuit, c'est même un engagement, « une réponse à la religion catholique», pour reprendre les mots du poète. Le poète fait partie des écrivains de sa génération les plus connus en Haïti, mais les moins lus à l'étranger. Ceci pour deux raisons. La première raison est que Castera n'a fait que de la poésie quand l'étranger demande à lire des romans; et la deuxième, qui renforce la première, est qu'il écrit beaucoup plus en créole. Et le poète n'est pas naïf. Il sait qu'il écrit en créole par « solidarité avec ceux qui ne parlent que le créole, dit-il. Ceci est un modèle d'engagement qui peut rappeler un Félix Morisseau Leroy, ou plus près de nous un Manno Ejèn. N'allez pas chercher Castera dans la liste des grands prix internationaux, vous ne le trouverez pas. Il est là, sous nos yeux, dans notre langue et dans notre humanité. Après l'intervention de Georges Castera, le débat s'est transformé en une discussion sur la langue créole, considérée moins de cinquante ans avant comme un patois. Le professeur Renauld Govain et le Guadeloupéen Roger Toumson ont tenu de beaux discours sur la langue, le premier justifiant le créole comme langue à part entière et le second considérant le créole non pas comme la langue des esclaves, mais comme la langue de la colonisation, des békés, des Blancs nés dans la colonie, aux Antilles françaises.
Wébert Charles cwebbn@yahoo.fr
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