Livres en Folie

Cynisme bourgeois et violence de classe dans ''La vie et ses couleurs''

Invité d'honneur à la dix-neuvième édition 2013 de Livres en folie, Lyonel Trouillot est un auteur atypique, passionné de littérature. Ses oeuvres sont un reflet des mutations de la société haïtienne. Elles occupent une place de choix dans le paysage littéraire d'un pays qui séduit par la diversité de ses auteurs. Poète, journaliste, nouvelliste, essayiste et romancier, les oeuvres de ce professeur de lettres ont reçu de nombreuses distinctions internationales : Wepler Fondation La Poste en 2009, le Grand prix du roman métis en 2011 et le dernier en date est celui de Gitanjali reçu en Inde pour ''La belle amour humaine''. Il est le coordonnateur de ''La vie et ses couleurs'', un recueil de nouvelles sur les moeurs haïtiennes centré sur l'épineuse question de couleur.

Publié le 2013-04-03 | lenouvelliste.com

«La négritude est la manière noire d'être blanc. Or, le noirisme est dix fois pire que la négritude.» (Stanislas Adotévi) Dans la préface de ''L'écrivain et la vie'' de la romancière et essayiste britannique Virginia Woolf, Elise Argaud écrit ceci : ''loin d'être un monde hors du monde, une façon de s'abstraire et une abstraction, l'expérience littéraire est une plongée du langage au coeur de la vie''. Le recueil ''La vie et ses couleurs'' dit la vie haïtienne avec ses pratiques barbares et ses représentations sous-développementistes. C'est une plongée toute profonde dans les dessous de notre société pour faire surgir un vieux démon -à savoir la question de couleur- qui la ronge et le conjure une fois pour toutes. ''Pensez-y toujours, mais n'en parlez jamais''. C'est en ces termes que Lorimer Denis et François Duvalier, dans l'introduction du ''Problème des classes sociales à travers l'histoire d'Haïti'' résument le non-dit du comportement bossal, hypocrite et incendiaire de cette catégorie sociale -la bourgeoisie- aux idéaux conservateurs et extrémistes. De Toussaint Louverture à Jean-Pierre Boyer -rappelons que sous son gouvernement les Noirs ont été pris à partie-, de Dumarsais Estimé à François Duvalier et de Jean-Bertrand Aristide à Michel Martelly, la question de couleur ou plutôt la question de race a vu de toutes les couleurs. Même si on sait qu'en Haïti, il n'y a qu'une seule race. Pourtant, l'on ne finira jamais d'en parler. De soulever le couvercle pour voir que cette hache de guerre n'a jamais été enterrée. Comme on veut toujours nous le faire croire. A un moment où cet imbroglio commence à faire des remous au sein des différents groupes de la société, avec une timidité douce dans certains cercles ou lieux de conversation, d'un côté, ou un mépris total et revanchard, de l'autre, la parution de ce livre tombe à point nommé. Avec ''La vie et ses couleurs'', les écrivains ont fait preuve de courage, de hardiesse et de dépassement en traitant la question avec beaucoup de subtilité sans tomber dans la trivialité. Même s'il y a lieu de signaler une certaine économie dans les scènes et les discours, puisqu'il faut aussi relever une certaine prudence et même réserve dans les faits évoqués -on en recèle pire que ça dans la vie quotidienne- le lecteur ne peut toutefois s'empêcher d'être ému. La fin des illusions ''La vie et ses couleurs'' dit le pays (d'Haïti) dans toutes ses formes et coutures. Ses eaux troubles. Ses couleurs troublantes. Sans discrétion aucune. Sans fard. C'est une Haïti nue -comme elle l'est d'ailleurs. Avec tous ses mécanismes d'exclusion. Ses faux-semblants ou ses simulacres pour parler un peu comme Hibbert. Ses malaises et ses non-dits. Dans ce recueil de dix nouvelles -réunies et présentées par Lyonel Trouillot et publiées aux éditions C3 en novembre 2012- les auteurs ont su toucher la plaie du doigt. Sans fausse modestie. Sans exagération. D'une nouvelle à l'autre, on sent cette révolte qui marche avec chaque mot. Ce sentiment d'indignation qui accompagne chaque phrase. Chaque paragraphe. Ce refus. Pour dire non à cette attitude d'égoïsme, de mépris envers l'autre. Cette querelle sans fond et cette ignorance hypocrite qui ne cesse de briser de plus en plus les liens sociaux nécessaires à la construction de cette cité idéale et juste dans une perspective platonicienne. Cette cité fondée sur la justice et l'équité, le bien commun et la solidarité. ''La vie et ses couleurs'' aurait pu être titrée ''Haïti et ses couleurs''. Il n'y a que ces deux éléments qui font l'unité du recueil. De la première à la dernière page, le lecteur est pris dans une sorte de labyrinthe dont l'issu est à portée de main. Chaque page séduit le lecteur, attise sa faim et le tient accroché d'un mot à l'autre jusqu'au bout de chaque lettre. Les nouvelles disent la bêtise humaine. Les préjugés des uns et les flagorneries des autres. Ce sont des témoignages, des anecdotes ou de simples faits ayant marqué le passé des auteurs ou attiré leur attention. «Six bières, Monsieur» de Rodney Saint-Eloi est une nouvelle qui traduit le cynisme, l'insolence de l'Haïtien pris dans une espèce de blancomanie stupide à l'endroit de celui qu'il dit n'être pas son semblable parce que noir. Ils sont six hommes -un guide, un chauffeur tous deux noirs et quatre autres au teint clair soient un Haïtien et trois Québécois- à se rendre à un bar au bord d'une petite plage au Cap-Haitien. La commande est placée : six bières ! Le barman n'a apporté que quatre. Il en manque deux. Quand le narrateur l'appelle pour lui en faire part, ce dernier lui fait comprendre tout carrément qu'ici on ne sert pas les locaux, donc les Noirs. Et le propriétaire, Monsieur Bernard, est clair là-dessus. En Haïti, nombreux sont les gens qui rêvent ou veulent être blancs. La couleur par excellence selon eux. Le blanc est synonyme de richesse. De pouvoir et de respect aussi. Même si dans certains cas ou beaucoup d'autres, il rivalise avec la sottise et l'ignorance. Qui ne se souvient pas de Schleiden, ce blanc allemand, ce nullard présenté par Hibbert dans son roman ''Les Thazar'' ? Cilotte, sa fille, sous les conseils de sa mère, Aline Austis, l'a préféré à Lionel Brion -grand intellectuel, avocat et écrivain de surcroît- rien que parce qu'il était blanc. Ou de Krausmann, ce taré d'allemand ayant épousé la fille du sénateur Jean-Baptiste Rénélus Rorotte dans ''Séna'' de Fernand Hibbert ? Qui n'a pas lu ''Le nègre masqué'' de Stéphen Alexis ou ''Le choc'' de Léon Laleau qui met en scène les amours impossibles de Maurice Desroches et Josette Raynal. Autre temps, autres moeurs Le blanc est une référence. Une carte de visite. Madame Dextra, personnage de la nouvelle de Gary Victor et qui porte également son nom, est morte minée par le chagrin et la colère parce que ses deux enfants, Marc-André, Pierrot et leur père Soltiz -tous les trois mulâtres-, l'avaient reniée et traitée comme une vieille servante de rien du tout à la maison rien que parce qu'elle était noire. Même cas de figure pour Robert dans ''La couleur n'est rien'' de Lyonel Trouillot. Rejeté par sa mère qui préfère Philippe, son frère, qui hérite de son père -donc son autre homme- le teint clair. Ces pratiques sont monnaie courante chez nous. Et nous avons plein de ces personnes victimes de stigmatisation comme le cas de cette fillette de ''Mon rêve supermarket'' de Chantal Kénol ou de ''Je ne suis pas belle'' d'Emmelie Prophète à qui on enseignait ou faisait croire que la beauté est blanche donc claire. On n'oubliera jamais le comportement d'Emma Winkman, personnage de Frédéric Marcelin, fille d'un grand commerçant du bord de mer, quand elle a appris que Thémistocle Epaminondas Labasterre, le vieux pauvre, noir de surcroît la demande en mariage. Ou encore plus près de nous, cette dame -Nicole qu'elle s'appelle- victime de racisme dans un géant supermaket à Pétion-ville. Cette commune de Port-au-Prince devenue, par ces temps qui courent, la capitale de tous les pouvoirs. Si l'on se mettait à énumérer le nombre de personnes victimes d'agression raciale -c'est bien une forme d'agression-, la liste serait bien longue. Sans compter le cas de gens qui n'en parlent pas. Par peur ou par honte. D'aucuns n'ignorent pas que cette vieille querelle des noirs et des mulâtres est une des causes majeures du dysfonctionnement de notre société. Il y a cinquante ans aux Etats-Unis, il n'était pas permis à un noir d'espérer grand-chose dans un pays où le racisme battait son plein. Aujourd'hui, le premier citoyen des Etats-Unis est un noir. Qui a oublié Colin Powell, cet Afro-Américain, grand admirateur de Martin Luther King qui a surmonté tous les obstacles de la discrimination pour incarner à sa manière le rêve américain ! Autres temps, autres moeurs. Unité de lieu, unité thématique et unité de temps -nous sommes entre les XXe et XXIe siècles, ''La vie et ses couleurs'' présente un tableau sombre et acide des pratiques et mesquineries quotidiennes d'une catégorie sociale au ton hautain, sans souci du bien commun et du bien-être collectif. C'est le drame du mal-vivre de chaque Haïtien victime ou porteur des germes de la ségrégation raciale. A bas les masques ! Arrivé au pouvoir à la fin des années 1950, François Duvalier (Papa Doc) a fait du noirisme -lieu d'expression et de frustration d'un bon nombre de Noirs ayant subi l'esclavage des Blancs et supporté le mépris des mulâtres- son cheval de bataille pour asseoir son pouvoir. Il a d'ailleurs eu une liaison secrète avec sa secrétaire particulière (une mulâtresse) et marié sa fille, Nicole, à un mulâtre, frère de sa concubine. Une simple affaire d'intérêts de classe. Aristide a fait de nouveaux riches en mettant de côté la bourgeoisie oligarchique traditionnelle en divisant la société en deux grands groupes lors de son premier mandat court-circuité : ceux d'en haut et ceux d'en bas. En exprimant sans restriction aucune sa haine de cette classe. Et toute cette vague de violences qui a déferlé sur le pays. Martelly, au pouvoir, est aujourd'hui le symbole de cette classe longtemps gardée loin du pouvoir depuis les années 1946 -quoique toujours présente dans les rouages du pouvoir mais de façon contrôlée et limitée. Nous sommes à l'ère du pouvoir (blanc). Les mulâtres de notre Ayiti Toma ne finiront jamais de s'en réjouir. La vie et ses couleurs est un livre qui déshabille et démasque les préjugés de notre société en mettant en lumière les méfaits du drame social. Certains peuvent y voir un livre osé. D'autres, un acte de responsabilité. De la responsabilité des écrivains, donc de la littérature envers la société dans sa lente chute dans l'effondrement.
Dieulermesson Petit Frère, M.A djason_2015@yahoo.fr
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