Les progrès techniques sont généralement salués par la plupart des peuples de la planète. Leurs retombées contribuent, à quelques rares exceptions près, à l’amélioration de la qualité de la vie de l'espèce humaine. La téléphonie fait partie de ces grandes avancées.
Dans ce domaine spécifique qu’est la téléphonie, c’est le 26 août 1854 que le français Charles Bourseul innove avec le principe du téléphone après la télégraphie. Cette idée n’a été matérialisée que vingt-trois années plus tard, soit en janvier 1877 par l’Américain Alexander Graham Bell, qui a également commercialisé pour la première fois le téléphone aux Etats-Unis.
En Haïti, c’est le 16 mai 1927 sous la présidence de Louis Borno que le premier système de communication a été inauguré sous l’appellation ‘’télégraphe terrestre’’. La gestion du système fut confiée à des techniciens d’une unité de l’armée nationale dénommée ‘’ Corps des Transmissions’’, basée au Fort national qui est devenu aujourd’hui un lieu de détention de mineurs.
Haïti a connu une quarantaine d’années de télégraphie jusqu’au 2 juin 1969. A cette date, le télégraphe céda le pas à la Télécommunication d’Haïti S.A (Téléco) qui, elle, sera administrée durant trois ans par un consortium canadien avant que l’entreprise ne passe sous gestion haïtienne. Passage qui n’aura duré que quarante années avec un bilan peu satisfaisant : 800 000 lignes pour une population de huit millions d’habitants.
Ce bilan aurait pu être différent s’il n’avait été entaché de mauvaise gestion, de gaspillage et de laxisme au plus haut niveau de l’Etat, au cours des vingt dernières années.
La volonté manifeste du pouvoir d’alors d’ouvrir le marché haïtien aux opérateurs de téléphonie mobile telles la Haïtel et la Comcel/Voilà et de brader ce patrimoine national au profit d’opérateurs étrangers, s’est traduite par la révocation de la plupart des cadres de l’entreprise, l’impossibilité de l’institution de renouveler ses équipements devenus obsolètes aux fins de répondre adéquatement aux besoins de la population … . Ce qui a conduit le 29 avril 2010 à la désétatisation de la Télécommunication d’Haïti S.A passée sous le contrôle de ‘’Vietel Corporation’’, une compagnie publique de télécommunication du Viêt Nam.
Début d’un calvaire
Si le 18 mars 1999, date de l’inauguration de la Haitel, première compagnie privée de téléphonie cellulaire en Haïti, une ère nouvelle a débuté dans la télécommunication, il n’en demeure pas moins que la clientèle allait vite sentir le fardeau économique que représente ce bijou technologique. On en a pour preuves les lourdes factures de toutes sortes provenant du contrat avec la compagnie, l’achat au prix fort du fameux téléphone Motorola, le prix exorbitant des minutes d’appel les utilisateurs astreints à payer les appels sortants et entrants, même dans le cas de conversations entre deux abonnés de la même compagnie (Haitel/Haitel).
L’arrivée de la Comcel (Communications cellulaires S.A) sur le marché haïtien au mois de septembre 1999 n’allait pas soulager la bourse de la clientèle de la téléphonie. Au contraire, ces deux opérateurs se sont entendus pour maintenir le statu quo jusqu'à l’arrivée du géant Digicel dans le paysage haïtien en l’année 2006.
Cette gigantesque compagnie de téléphonie mobile des Caraïbes allait non seulement vulgariser le téléphone cellulaire dans les coins les plus reculés de la paysannerie haïtienne, mais encore forcer les compagnies Haitel et Comcel/Voilà à réviser leur tarif et leur politique de taxation sur les appels reçus. Avancée qui fut unanimement saluée par les utilisateurs en quête de moyens de communication plus fiables et moins coûteux.
Quelque temps plus tard, concurrence oblige, le secteur allait faire face à une véritable bataille rangée entre ces trois opérateurs. Tous les moyens seront utilisés pour drainer le maximum d'utilisateur verssqa compagnie, tels: troc de téléphone, tarif international alléchant, cash back, free night, double recharge...
Si cette bataillle des titans a eu le mérite de soulager temporairement les petites bouses, elle n'a pu cependant, instaurer, même graduellement voire de façon permanete la paix dans l'esprit et poche des classes moyenne et défavorisée
Dans cet univers mielleux dans lequel les opérateurs dansent allègrement une valse à trois temps, arrive un autre intéressé, et la valse se verra jouée à quatre temps.
Cette dernière, la natcom est devenue l'heureuse héritière des installations de la défunte Téléco, y compris ; la fibre optique qui est le fameux câble sous-mariin reliant Bahamas à la République d'Haïti, câble qui allait, dit-on, révolutionner le système de télécommunication en Haïti.
Bien qu'étant l'héritière officielle de la défunte, la Natcom allait connaître bien des difficultés avant de commencer à traire les mamelles.
D'ailleurs, dès le début de ses opérations, elle se trouve face à une situation difficile: ses nouvelles installations avaient été sabotée un peu partout. Mis à part cette situation pour le moins délicate, elle s'était vu refuser l'interconnexion par d'autres opérateurs de la place. Et, pour comble, elle a été récemment mise en de meure par le conseil national des télécommunications (CONATEL), un organisme de l'Etat, de revoir ses prix à la hausse. Sans commentaire!
Une population sans défense
Dans tous les pays dignes de son no, les autorités se doivent de veiller à l'amélioration de la qualité de la vie de leurs concitoyens. Mission qui se traduit, entre autre, par la protection des intérêts de ces derniers.
Pourtant, en Haïti, tout laisse croire que la nation est livrée à elle-même face à l’influence sans cesse croissante et incontrôlée de la téléphonie dans le dynamique socioéconomique du pays. L’utilisation massive du téléphone cellulaire par toutes les couches de la population dépasse l’entendement, en regard de l’extrême pauvreté de la majorité des Haïtiens.
Car, pour n’avoir jamais vu ni utilisé un téléphone, la personne non éduquée qui se trouve en possession d’un cellulaire saura difficilement comment s’en servir. Et, c’est peut-être l’explication la plus plausible du fait que les premières victimes de cette nouvelle technologie se dénombrent dans les couches les plus vulnérables de la population. Indéniablement, quelque bon utilisateur que l’on puisse être, la gestion des cartes de recharge peut se révéler problématique lorsqu’on n’a pour tout moyen de communication téléphonique que le portable.
C’est évidement ce qui fait la différence entre le marché de la téléphonie auquel nous sommes malheureusement soumis en Haïti et celui des autres peuples de la région.
Sachant que le téléphone portable est un outil de service relativement coûteux mais utile au développement, la plupart des responsables d’État se sont évertués à favoriser l’émergence de ce précieux outil sans pénaliser les petites bourses.
Aussi, ces dirigeants se sont-ils assuré que leur peuple dispose parallèlement du téléphone traditionnel, ce, pour :
Éviter les risques de cancer dus à l’utilisation excessive des téléphones cellulaires et au fait de les garder trop près de soi la nuit dans la chambre.
Réduire éventuellement la fuite de capitaux des compagnies étrangères établies dans le pays.
Alléger la facture exorbitante de la télécommunication;
Permettre aux utilisateurs de communiquer entre eux comme ils le désirent.
Avant le bradage de la compagnie nationale de télécommunication, les minutes d’appels des opérateurs privés coûtaient certes cher. Cependant, il n’y avait pas autant de pression sur la bourse des utilisateurs.
Grâce à la vieille Téléco qui représentait une soupape de sécurité, la plupart des gens qui acceptaient la lourde facture des compagnies privées le faisaient délibérément ou alors parce que cela répondait à un besoin spécifique et ponctuel. Cet opérateur national permettait la thérapie du bavardage entre parents, personnes âgées, copines, copains et amants. C’était, en quelque sorte, la part du gâteau nationale ou celui qui avait l’opportunité d’avoir un poste de téléphone chez lui ou dans le voisinage pouvait tranquillement s’asseoir pour parler sans avaler les mots, de peur que la carte de recharge ne s’évapore
La mise au tombeau de la Téléco par le triangle de la mort forme des trois P, « Préval, Privatisation, Présumé» sous le prétexte de sa modernisation n’a été en réalité qu’une farce au point des operateurs privés et d’une minorité d’habitants du pays.
C’est ce qui explique qu’aujourd’hui le Conatel, organe étatique de régulation du système de télécommunication en Haïti, n’arrive toujours pas à se hisser valablement à la hauteur de sa tâche.
La mort lente
Au mois de mai 2011, les ondes magnétiques des téléphones portables ont été classées par l’OMS dans le groupe 2 B des cancérogènes. des études récentes et très sérieuses de l’OMS montrent que certaines fréquences perturbent nos systèmes vitaux et qu’une utilisation journalière abusive du cellulaire peut provoquer des cancers de cerveau.
Que dire des antennes des compagnies privées qui poussent comme des champignons un peu partout dans les zones résidentielles, dans les périmètres des écoles, sur le toit des maisons…
Dans la plupart des cas, les propriétaires acceptent cet état de fait par ignorance, par nécessité et en échange d’un peu d’argent, sans le moindre souci pour leur santé et celle des autres.
Et, c’est la responsabilité du Conatel d’intervenir pour non seulement vulgariser des informations susceptibles de sensibiliser la population aux risques encourus, mais encore mettre en place tout un train de mesures visant la protection de la population. D’ailleurs, l’OMS recommande certains matériaux qui permettent d’atténuer les émissions des ondes des antennes à l’intérieur des maisons.
Outre le côté médico-technique dont nous venons de faire mention, si on devait se pencher sur l’aspect tarifaire de la téléphonie en regard du Conatel, la conclusion serait catastrophique. Le rôle de Ponce Pilate que joue le Conatel chaque fois qu’il s’agit des intérêts des abonnés laisse à désirer.
Tout laisse croire que la téléphonie en Haïti reste une affaire d’État. Il est plus facile de trouver à l’étranger des informations sur les opérateurs évoluant sur le terrain qu’ici. La retention de l’information vient justement de l’organe étatique chargé de sa vulgarisation. quel paradoxe !
On se rappelle que, lors de l’acquisition de la compagnie Comcel/voilà par la Digicel, même après la consommation du marché, le directeur général du Conatel n’avait pas daigne informer le grand public du coût de cette transaction. Pourtant, cela n’avait été qu’un secret de Polichinelle puisque le coût de la transaction trainait partout ailleurs, dans certains journaux à l’étranger et surtout dans certains milieux en Haïti.
En dépit des propos mille et une fois répétés par le directeur général du Conatel pour rassurer le public qu’il n’y aura pas de monopole avec l’achat de Comcel/Voilà, aujourd’hui c’est la Digicel qui impose ses lois. Même après cette transaction, les appels de Digicel vers l’ex-Voilà, la Digicel continue a pratiquer quasiment le même tarif qu’avant la fusion des deux compagnies. Sans commentaires.
La mauvaise qualité du service ne regarde pas le Conatel. La carte de recharge de la clientèle de Digicel qui vole en fumée pour des problèmes relatifs à la fusion des deux compagnies n’interpelle pas le Conatel. La facturation des appels internationaux inachevés en raison des problèmes techniques de l’opérateur haïtien n’inquiète pas le Conatel. Les abonnés de l’ex-Voilà se sont réveillés un mardi matin sans pouvoir communiquer. Le Conatel a gardé son silence habituel.
Finalement, n’est-on pas en droit de conclure que le Conatel défend mieux les intérêts des opérateurs privés que ceux de l’État?
L’irrespect des responsables de l’État par le biais du directeur général du Conatel est flagrant dans le traitement du dossier de la compagnie Haïtel.
En effet, depuis plus de six mois, l’État haïtien a mis sous scellés cette compagnie pour un quelconque motif. Depuis, les abonnés, les employés, les vendeurs de cartes de recharges sont dans la tourmente. Le Conatel, organe régulateur du secteur, se fiche éperdument des conséquences dévastatrices de cette rupture brutale sur la vie socioéconomique des utilisateurs.
Ces responsables se sont-ils donne la peine de réfléchir une seule fois sur le tort que cette coupure peut causer aux dizaines de milliers de gens, y compris de petits commerçants, de jeunes techniciens, d’ouvriers , de petits entrepreneurs … qui n’avaient pour toute référence que ce pauvre numéro de téléphone.
Devrions-nous conclure que c’est aux abonnés de la Haïtel qu’il incombait de s’informer sur la légalité de l’institution? Pourquoi, au lieu d’assurer la gestion de la Haïtel, les responsables de l’État ont-ils délibérément choisi de se retrancher derrière une soi-disant législation les empêchant de maintenir la compagnie en état de fonctionnement aux fins d’éviter la pénalisation de la clientèle et, du même coup, garantir les emplois des mères et pères de famille.
Pourquoi les droits les plus élémentaires des plus vulnérables sont-ils souvent soumis à de rudes épreuves, voire ignores dans un État, dit-on, de droit?
Aujourd’hui, à l’heure de la globalisation, il est de bon ton que des accords de partenariat Public/Privé se développent.
Dans le cas précis de la Téléco entraînant ce fameux deal entre l’État haïtien et la Vietel/Natcom, les termes de référence du contrat n’ont jamais été publiés dans le Moniteur. Aucun chiffre réel n’est avancé sinon qu’une histoire de vente de 60% des actions de la compagnie pour la modique somme de 59 millions de dollars US. Donc les citoyens haïtiens ne savent même pas ce qu’ils peuvent espérer de l’héritière de la Téléco qui fut la compagnie nationale de la Télécommunication S.A. d’Haïti.
Attendons de voir si les lignes de téléphone traditionnel feront leur réapparition dans les foyers haïtiens à des prix qui tiendront compte de l’héritage de la défunte Téléco.