Blues pour Canaan

Cet article à malencontreusement été publié sous un autre titre dans l'édition d'hier 18 octobre. Nous prenons plaisir à le publier aujourd'hui sous son titre original en priant les lecteurs et son auteur, notre collaborateur, Dieulermesson Petit-Frère, de nous excuser de cette erreur.

Publié le 2012-10-19 | lenouvelliste.com

Tel est le titre de ce roman qu’écrira Fito Belmar en l’honneur des désespérés de Canaan. Ce lieu pervers abritant quelques rescapés du séisme du 12 janvier 2012, où coulent le fiel et la misère, la violence et la débauche sous toutes leurs formes. Ce lieu retiré de l’univers port-au-princien, quasiment inhabité auparavant, devenu en ‘‘l’espace d’un cillement’’ un enfer sur terre, au grand dam de ses occupants qui espéraient y trouver le lait et le miel. 

C’est Sartre qui l’a dit:  ‘’L’enfer, c’est les autres’’. Même s’ils ne l’ont pas lu, ils l’ont, cependant, bien compris. Ils y sont pour longtemps encore. Vraiment longtemps. Si ce n’est pour toujours. Car il ne s’agit pas d’une (divine) comédie où ils pourront espérer passer au Purgatoire et de là atteindre le Paradis avec l’aide complice d’une certaine Béatrice. Non. On est en plein cœur du réel. Et Fito n’écrira jamais ce roman. Puisque devancé par son créateur, Kettly Mars, qui a pris le dessus avec ‘‘Aux frontières de la soif’’.

On est en janvier 2011. Une année à peine après le séisme. Fito Belmar en est à son sixième voyage à Canaan. Architecte-urbaniste, il gère des projets de construction de maisons au profit des délogés (les sans-abris) du sinistre pour le compte d’une Organisation non gouvernementale. A Canaan, ce n’est pas sa motivation première. Il est plutôt à la recherche de la bonne chair. La chair puérile de ces petites filles au corps sain qui forment ce réseau de prostituées conduit par l’oncle Golème Gédéon, 37 ans, un proxénète cupide et calculateur, sous les yeux résignés de la population. Misère oblige. 

Voilà Fito pris dans les filets de Canaan. Il est comme possédé, habité par ce lieu qui, en même temps, lui répugne. Difficile de s’en sortir. Une lutte interminable entre eux. Il vit en reclus. Ecrivain, il perd la maitrise de l’écriture. Entre son séjour à Abricots avec Tatsumi, cette japonaise fraichement débarquée en Haïti pour les besoins d’un article sur la situation de l’après-séisme, son attachement à l’alcool et son envie d’écrire ce livre, Fito est perdu. Il faut son salut. Son rachat.

Aux frontières de la soif : un récit accablant

A l’instar de certains écrivains de sa génération, Kettly Mars fait figure, depuis quelque temps – et c’est un fait avéré- avec la publication de ses derniers romans, entre autres, Saisons sauvages, Le Prince noir de Lillian Russell, de sculpteur avisé du réel haïtien. Les sujets de ses romans sont de plus en plus tirés du paysage ou de l’univers social haïtien. 

Yanick Lahens, à ma place, aurait parlé d’une forme d’ancrage. Cet ancrage de la fiction dans le terreau social fait penser un peu à Maupassant, à Balzac, à Flaubert, à Zola et son naturalisme, à Dostoïevski et Tolstoï ou un Henry James avec son ‘‘Daisy Miller’’, qui se sont évertués à mettre sous les yeux du public, à partir d’une observation scrupuleuse, avec les mots les plus subtils, la réalité immédiate de leur époque.

Aussi,  ‘‘Aux frontières de la soif’’ est-il un roman accablant et émouvant. Il dépeint avec force la vie déshumanisante de ces pauvres créatures immolées sur le flanc de cette collinet infernale. Ces rebuts de la société qui s’efforcent de survivre dans l’ombre des lendemains à risque. Parce qu’ils n’ont pas la certitude d’avoir découvert la Terre promise. Pas même la Nouvelle Jérusalem. La cité de paix. Moïse ne viendra pas. Certainement pas. Godot non plus. Il n’y a pas lieu de l’attendre. La situation désespérée provoquée par la condition inhumaine qui y prévaut n’aura pas de correction immédiate. Même sur le long terme. A cause du silence des faiseurs de promesses. Un véritable  voire interminable dialogue de sourds !

Pour y avoir été, l’auteure possède une connaissance exacte de la morphologie de l’espace. De son morcellement. Du cadre de vie. Ou du spectre qui flotte sur ce lieu abominable. Cet univers monstrueux qui prend chair et avance sur la ville. A Canaan, la soif n’a pas de frontières. Elle est plutôt à bout de frontières. Elle prend des formes multiples. Soif de pain. Soif d’amour. De paix. De vivre. Soif d’être des humains et d’être considérés comme tels. Pour autant qu’on soit optimiste et espère que la vie pourra prendre forme dans ce lieu; on ne veut, toutefois, pas croire que ces cananéens disparaîtront un jour comme leurs ancêtres à la fin du IIe millénaire av. J. C.

Sexe, prostitution, pédophilie

Le sexe, acte créateur et jouissif, n’a pas toujours eu, comme thématique, une très large place dans la production littéraire haïtienne. Les rares textes dans lesquels il est traité ou peint l'ont toujours relégué à l’arrière-plan. Il est toujours décrit en une ou deux phrases. Un paragraphe très court certaines fois. Pas plus. Question de pudeur peut-être. Ou hypocrisie tout court. Par prudence aussi. Parce qu’il s’agit peut-être d’une boîte de Pandore.

Cependant, Kettly Mars n’a pas peur d’en parler. Même s’il n’y a pas lieu de déceler un érotisme provocateur dans ses textes –comme on en trouve chez Michel Georges Lescouflair avec ses nouvelles érotiques ou René Depestre avec son Alléluia pour une femme-jardin ou même son Eros dans un train chinois -,  ce thème revient constamment dans son œuvre. On pourrait même dire que c’est un axe important de son écriture. 

A travers ce récit, sexe, pédophilie et prostitution font bon ménage. C’est un acte délictueux. Qui empoisonne l’univers cananéen. Source de corruption, de perversion et de tous les autres maux inimaginables, le sexe, comme source de revenus et moyens de subsistance aussi dans ce  milieu marginalisé, représente surtout une forme de démangeaison qui pourrait sûrement l’anéantir.

Fito est un prédateur. C’est de la chair d’enfant qu’il consomme. Ces enfants toutes fraiches, à peine pubères, ayant entre onze et douze ans, étrangères à leur corps, toutes naïves qui ne connaissent rien de ce petit jeu. Il y est déjà allé six fois. Il les a prises toutes par terre derrière le rideau d’une vieille cahute misérablement construite à cet effet. Possédé tout à coup par les vieux démons de midi, il est pris dans la trappe comme un lion pris au filet. Impuissant. Incapable de s’en défaire. Lui qui, auparavant, voulait en finir avec le statu quo. Il fait partie de ces hommes qui, dans notre société, en mal de jouissance, se cachent derrière leur position ou leur statut sur l’échiquier social, pour user et abuser de ces fillettes ou adolescentes animées de bonne volonté, pleines d’avenir mais confrontées aux embûches, aux dures réalités de ce pays mangeur d’hommes et de femmes. 

A Canaan, le sexe est perçu aussi comme une porte de sortie. La seule qui donne accès dans le plus bref des délais à un mieux-être imaginaire et fugace. Un commerce normal  aux yeux de ces infortunées. Pour pouvoir tenir tête et survivre. Pour Golème –le maquereau- qui veut se tirer d’affaire. Pour Ti Wil, son secrétaire, le petit jeune aux dreadlocks. Pour la mère de la petite Medjine et ses quatre enfants. Combien y-a-t- il de ces petites filles qui, comme Mirline, Louloune ou Fabiola sont livrées à cette pratique dans notre société? Qui a jamais pensé à elles ? Qui décidera, enfin, de corriger cette pratique  si affreuse et si infâme qui porte atteinte aux bonnes mœurs et entrave notre société?

L’auteur l’a pointé du doigt. Avec pitié. Avec rage aussi. Pour dire que le cynisme est allé trop loin. Que la corruption a trop gagné de terrain. En soulignant, entre autres, comme Edmond Paul ‘‘Les causes de nos malheurs’’. En nous invitant à ‘‘l’effort dans le mal’’ pour pouvoir nous en sortir.

L’illustration de la couverture du livre est très significative. Deux fils de fer barbelés qui expriment en même temps l’enfermement et le danger qui planent sur le lieu. Réduit à un enfer. Avec des pointes qui blessent et tuent. Signe du malheur, de la douleur et de la violence. Elle (l’illustration) traduit aussi l’inconfort et la perte de liberté des occupants exposés aux dangers de toutes sortes.

Entre mémoire, révolte et hommage

‘‘Aux frontières de la soif’’ est un roman écrit à vif et sur le vif. Comme un fil tendu. Assez simple. Il se lit d’un trait. Sans lassitude. Sans cassure et sans rupture. De rythme ou de ton. D’une écriture douce et dense. Comme une eau claire qui coule à flots dans le lit d’une rivière. Le récit est neuf. Poignant. Amer aussi. Même s’il s’agit de ces pages de la dure réalité du 12 janvier –désormais une date fatidique dans l’imaginaire du peuple haïtien- annexées à notre quotidien douloureux.

Une partie du roman se déroule dans la Grand-Anse, principalement à Abricots, dans un petit coin paradisiaque, au bord de la mer, avec ‘‘ses poissons séchés’’, ‘‘son fruit à pain trempé dans la sauce visqueuse’’, ‘‘son pain-patate’’ et son calme notable. En compagnie de Tatsumi, la japonaise au corps frêle, débarquée depuis tantôt quatre jours pour collecter des ingrédients nécessaires à son article sur l’Haïti de Toma, désagrégée après le séisme. Cette femme du pays du soleil levant aux yeux endormis qu’il n’arrivait pas à satisfaire vu qu’il est envouté par l’image et l’excitation toute chaude des petites filles de Canaan.

C’est aussi un vibrant hommage –bien mérité- à Jean Claude Fignolé, cette grande figure du ‘‘Spiralisme’’, critique d’art et de  littérature, passionné de tourisme et maire de surcroit, qui a su faire de ce lieu –Abricots- ‘‘une aube tranquille’’ dans ‘‘le pays en dehors’’

Ecrite à la troisième personne, l'histoire est racontée par un narrateur extérieur, invisible mais témoin du récit et disposant d’un œil qui voit tout ( ce que Todorov appelle la vision par-derrière), avec très peu de descriptions et quelques digressions entre autres, des analepses (pour utiliser la terminologie de Gérard Genette) marquant un arrêt momentané du récit par des flash-back importants pour la compréhension et la progression du récit. Les personnages qu’il (le narrateur) crée n’ont, à cet effet, aucun secret pour lui. Il peut même lire dans leur tête.

La technique narrative utilisée (des discours directs et narrativisés alternant ainsi les scènes et les sommaires) joue un rôle important dans l’économie du récit. Cette sorte de dynamique narrative construit la linéarité du récit avec un nombre important d’événements (ce que Claude Bremond appelle les atomes narratifs) qui font progresser l’action –sans pour autant tomber dans les pièges du détail- et de petites indications sur les personnages, le décor des scènes ainsi que de petits commentaires du narrateur. A observer aussi les marques du discours direct, en italique, comme pour mettre en relief la responsabilité de l’acte du langage –donc du locuteur. 

Comme toute œuvre littéraire, ‘‘Aux frontières de la soif’’, pour répéter un peu Todorov, s’inspirant lui-même des formalistes russes, a deux aspects : une histoire et un discours. Histoire, parce qu’il évoque une certaine réalité en présentant des événements, des personnages qui s’apparentent et se confondent avec d’autres de la vie réelle. Et discours, parce qu’il y a la présence d’un narrateur qui relate l’histoire et, à son opposé, le lecteur qui la perçoit. Ce que Chklovski appelle l’événementiel et le compositionnel. C’est un récit vivant qui ne laisse de côté aucun des matériaux qui constituent le tissu social de l’Haïti de l’après et de l’avant 12 janvier 2010. 

 

Dieulermesson Petit-Frère

Auteur


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